Édition internationale

Jean-François Pinol : “La France et Shanghai commémorent le père Jacquinot”

À l’occasion de l’anniversaire de la mort du père Robert Jacquinot de Besange, Jean-François Pinol publie "Shanghai 1937: Robert Jacquinot, précurseur oublié de l'aide humanitaire", une nouvelle biographie de ce jésuite français qui, au cœur de la bataille de Shanghai en 1937, imagina une zone de sécurité destinée à protéger les populations civiles. Nourri d’archives françaises, chinoises, suisses, romaines et américaines, l’ouvrage revient sur le parcours méconnu d’un homme dont l’action contribua à faire émerger un nouveau modèle de protection des réfugiés en temps de guerre. Rencontre avec l’auteur.

jacquinotjacquinot
Écrit par Didier Pujol
Publié le 20 septembre 2026

Un personnage absent de l’historiographie française 

À l’occasion de l’anniversaire de la mort de Jacquinot de Besange, vous signez une histoire de sa vie. Qu’est-ce qui motive votre intérêt pour ce personnage ?

Tout a commencé à Shanghai en 2014. Dans le cadre de mes enseignements à l’université normale de Chine de l’Est, j’ai participé à une rencontre organisée par l’Alliance française sur la déportation et les populations civiles pendant les guerres. Les professeurs Su Zhiliang et Benoît Vermander y évoquaient l’action de Robert Jacquinot. Sébastien Cassen, originaire de Saintes comme lui, préparait alors un documentaire. J’ai été frappé par l’importance du personnage en Chine et, à l’inverse, par sa quasi-absence de l’historiographie française.

Mes recherches m’ont ensuite conduit vers l’amiral Le Bigot, qui protégea les établissements jésuites de Zi-Ka-Wei en 1937, puis vers Zhang Chongren, le sculpteur qui inspira le personnage de Tchang dans Le Lotus bleu. Il avait réalisé un buste de Jacquinot et participé à l’aide aux réfugiés.

Je pensais n’écrire qu’un article. Son refus par une revue, au motif que le sujet était déjà bien connu, m’a finalement incité à aller plus loin. À partir de 2018, j’ai entrepris une véritable enquête dans les archives en France, en Chine, à Genève, à Rome et aux États-Unis. Elle a été beaucoup plus longue que prévu, notamment à cause des confinements. C’est cette enquête qui aboutit aujourd’hui à ce livre publié chez Ginkgo.

 

Les archives permettent de raconter un autre Jacquinot

Le père Jacquinot a déjà fait l’objet de livres et de documentaires. Quel est l’angle de ce nouvel ouvrage ?

Depuis les ouvrages de Marcia R. Ristaino et de Su Zhiliang, et le documentaire de Sébastien Cassen, de nombreuses archives sont devenues accessibles ou ont été numérisées. Elles permettent de préciser à la fois la biographie de Jacquinot et le fonctionnement de l’aide humanitaire à Shanghai.

L’état civil, par exemple, nuance fortement l’image d’un Jacquinot issu d’une famille aristocratique lorraine. Le nom « de Besange » relève d’une histoire familiale complexe, mais il n’a jamais été intégré à l’état civil de Robert Jacquinot. Son passeport de 1940 porte simplement le nom de Jacquinot. Sa jeunesse est par ailleurs davantage liée à la Bretagne, où il fut notamment camarade de Victor Segalen, qu’à la Lorraine.

Autre découverte importante : à la BnF, j’ai retrouvé un rapport du Shanghai International Red Cross Committee qui permet de reconstituer très précisément les réseaux d’aide aux réfugiés, les bénévoles et les donateurs. On y voit aussi Jacquinot mettre en place ce que nous appellerions aujourd’hui un dispositif d’évaluation destiné à améliorer la gestion des camps de réfugiés, alors plus de 150 dans les concessions de Shanghai.

 

Jacquinot avait construit la confiance

Dans un monde troublé par les guerres et le peu de considération accordé aux populations civiles, qu’est-ce qui rend aujourd’hui difficile la mise en place de dispositifs humanitaires comparables à ceux inaugurés par le père Jacquinot ?

Lorsque j’ai commencé mes recherches, la guerre en Syrie faisait déjà de très nombreuses victimes civiles. Depuis, la question n’a malheureusement rien perdu de son actualité.

Je me suis souvent demandé ce que Jacquinot aurait préconisé aujourd’hui. Sa force était d’avoir acquis la confiance des différentes parties. Chinois comme Japonais acceptaient de lui parler. Il avait passé des années à construire des réseaux qu’il sut mobiliser au moment décisif, en 1937. Aujourd’hui, il est beaucoup plus difficile de trouver une personnalité ou une autorité morale capable d’être simultanément entendue et respectée par les différents belligérants.

 

Shanghai constituait un contexte très particulier 

Le père Jacquinot a un parcours ecclésiastique hors du commun et fortement marqué par son époque et son environnement. Dans quelle mesure ?

L’action de Jacquinot ne peut pas être séparée du Shanghai des années 1930. La bataille se déroule dans une ville au statut exceptionnel, où existent des concessions étrangères que les belligérants doivent, en principe, tenir à l’écart des combats.

Malgré des incidents, ces territoires sont relativement épargnés et peuvent accueillir des réfugiés. Jacquinot sait utiliser cette géographie politique très particulière pour négocier un espace destiné aux civils. C’est ce qui fait à la fois l’originalité de son initiative et la difficulté de la transposer telle quelle dans les conflits contemporains.

 

Il disait avoir deux patries : la France et la Chine

En quoi Jacquinot n’appartient-il à aucune nation mais parle-t-il, finalement, au nom de l’humanité ?

Robert Jacquinot disait avoir deux patries : la France et la Chine. Lorsqu’il quitte Shanghai en 1940, il modifie même son prénom chinois, passant de 家驹 à 家华, pour marquer son attachement à cette seconde patrie.

Son expérience appartient à une époque particulière et ne peut être reproduite à l’identique. Mais son action conserve une portée universelle. Elle montre qu’au milieu d’une guerre, le dialogue peut encore permettre de créer un espace où la protection des civils prime sur l’affrontement des nations.

Le dernier panneau de l’exposition présentée au Centre culturel de Chine à Paris à l’occasion de la Journée internationale de la paix le résume ainsi : « Là où se dressaient des frontières, Jacquinot créa un refuge ; là où la guerre opposait les hommes, Jacquinot rappela leur commune humanité. » C’est sans doute là que réside la force toujours actuelle de son héritage.

 

Didier Pujol
Publié le 20 septembre 2026, mis à jour le 20 septembre 2026
Commentaires

Votre email ne sera jamais publié sur le site.

Flash infos