Réalisatrice de nombreux documentaires historiques, Sandra Rude vient de signer un film relatant l’épopée shanghaienne du magnat français des années 1930 Félix Bouvier. Elle a accepté de nous livrer les coulisses de ce documentaire diffusé par Arte.


J’ai été séduite par l’histoire de Félix Bouvier
Vous avez tourné des documentaires sur de nombreux sujets, Louis Aragon, Michelangelo Antonioni et Monica Vitti, Erwin Rommel, la Nouvelle-Calédonie, base américaine pendant la Seconde Guerre mondiale. Pourquoi cet intérêt pour la Chine et Shanghai ?
L’idée de réaliser un documentaire sur la Chine, et plus particulièrement Shanghai, m’a été proposée par la société de production O2B. Elle venait de produire deux films pour Arte sur les rivalités de pouvoir entre Chiang Kai-sek et Mao Zedong, et souhaitait « creuser » cette histoire chinoise que les Français connaissent peu. Nous souhaitions l’incarner avec un personnage afin de la rendre plus intelligible pour le grand public. Grâce à l’article publié sur le site « Lepetitjournal », le nom de Félix Bouvier est apparu : nous avons d’emblée été séduits par l’histoire de ce self-made man qui, parti de rien, devient « le roi sans couronne » de la concession française de Shanghai.
Un Bourguignon sans fortune devient roi de Shanghai
Pourquoi ce personnage vous a t il inspiré
Le destin de Félix Bouvier est en soi très romanesque : comment un Bourguignon sans fortune, qui n’est ni diplomate ni riche héritier parvient-il à bâtir un véritable empire en Chine dans l’entre-deux guerres ? Par ailleurs, l’étendue de ses activités donne le tournis : concessionnaire avec le Grand Garage, entrepreneur dans la construction avec ses gratte-ciel Art Déco, sans parler de ses dancings à l’Auditorium, de la pelote basque et des courses de lévriers, divertissements pour le moins étonnants… Voilà qui promettait une histoire aussi captivante qu’extraordinaire !
J’ai rencontré son arrière-petite-fille
Vous utilisez de nombreuses archives vidéo et documents inédits liés au parcours de Félix Bouvier. Qu’est ce qui vous a posé le plus de difficultés pour ce tournage ?
La principale difficulté a été de retrouver les descendants de Félix Bouvier. Pour raconter son histoire, j’avais besoin de photos de lui, mais aussi de mieux connaître son parcours et l’homme qu’il était. David Maurizot, de la Société d’Histoire des Français de Chine à Shanghai m’a été d’une aide très précieuse, en me mettant en relation avec de nombreux descendants de Français qui avaient vécu à Shanghai à la période de Félix Bouvier. Je dois également beaucoup à Emmanuel et John Patrick Fano, dont l’aïeul, René Fano, banquier, était un proche de Félix Bouvier. C’est grâce à tous ces passionnés que j’ai pu rencontrer l’arrière-petite fille de Félix Bouvier, qui vit à Paris. Et, miracle, les archives familiales, dont des photos, un court film qu’on voit à la fin du documentaire, et des centaines de lettres avaient été conservées. Je parle de miracle, car il n’est pas rare que les familles se débarrassent des « vieux papiers » qui trainent dans les cartons. C’est sans doute grâce à la belle-sœur de Félix Bouvier, Jeanne Bonnardot, que ce « trésor d’archives» est parvenu jusqu’à nous. Première femme agrégée d’histoire en France, elle a sans doute senti le potentiel « patrimonial » du parcours de Félix et a soigneusement conservé toutes les missives qu’il s’échangeaient…
Enfin, le fils de Félix, Georges Bouvier, a écrit ses mémoires dans Les compagnons de la longue marche. Souvenirs d’un Français libre en Chine. Ce livre a été une mine de renseignements tant sur la Chine des années 1920-1930 que sur l’engagement des Bouvier, gaullistes de la première heure. Georges a même quitté la Chine pour rejoindre la France libre et participé à la libération de notre pays… Vraiment quelle famille !
Shanghai continue de fasciner les Français
Quels souvenir gardez vous de cette expérience ? Avez vous le sentiment que des hommes comme Bouvier ont eu une influence sur la Chine moderne ?
Ce documentaire a été une véritable enquête pour remonter le temps. Une plongée, aussi, dans l’histoire de la Chine moderne, qu’on connaît à vrai dire très peu en France… Et c’est bien dommage ! Quant à l’influence d’hommes comme Félix Bouvier sur la Chine moderne, je ne sais pas si on peut parler d’influence de cet homme en particulier. Les architectes Léonard, Veysseyre et Kruze, qui ont construit les immeubles Art Déco de Shanghai ont aussi laissé leur trace dans l’histoire de la ville, même si leurs noms ont été oublié…
Shanghai continue de fasciner les Occidentaux, c’est une ville à part, qui a su préserver son héritage architectural et un dynamisme tant économique que culturel assez unique… Shanghai n’a rien perdu, à mon humble avis, du pouvoir d’attraction qu’elle avait déjà il y a un siècle… Mais cela n’engage que moi !
Les règles ont changé mais pas l’envie de construire
En quoi un destin comme celui de Bouvier reflète y il son époque ? Peut on encore trouver des Bouvier aujourd’hui ?
Le destin de Félix Bouvier reflète assurément une époque : celle où les Occidentaux s’arrogeaient des pans de territoires, quand ce n’était pas des pays entiers avec la colonisation, époque fort heureusement révolue. Aujourd’hui, je pense qu’on peut trouver des Félix Bouvier un peu partout dans le monde : en Chine, aux Emirats arabes Unis… L’envie de se forger un destin « hors du commun » transcende les époques. Les règles ont changé, mais pas l’envie de construire sa vie loin de sa terre natale.
Quelles rencontres et souvenirs sont liés à ce documentaire ?
Je reste en contact avec toutes les personnes qui m’ont aidé à retracer le destin hors du commun de Félix Bouvier… Qui sait si de nouvelles histoires ne sortiront pas de nos échanges ! Et j’ai très envie de retourner à Shanghai, qui m’avait littéralement éblouie lors d’un précédent voyage…







