Vingt ans après sa création, la comédie musicale « Don Juan » remplit toujours les salles en Chine. Entre deux représentations à Shanghai, nous avons rencontré son metteur en scène Gilles Maheu et son auteur-compositeur Félix Gray. De l'écriture du spectacle à la réception du public chinois, ils nous livrent un témoignage brut sur une aventure humaine qui défie le temps et la géographie.


Dom Juan est très apprécié en Chine
Vous êtes de retour avec Don Juan après votre tournée de 2024. Pourquoi ce retour en Asie et plus précisément en Chine ?
Félix Gray : Parce que comme ça a été un énorme succès il y a deux ans, le public est toujours là, c'est complet tous les soirs. On a l'impression d'être les Beatles quand on est arrivés, c’est surprenant ! Ça devait faire 20 ou 30 ans que je n'avais pas signé un autographe depuis que j’ai arrêté de chanter.
Gilles Maheu : Même moi en tant que metteur en scène, les autographes sont assez rares donc ça m’a surpris. Sur les billets, sur les programmes... Hier, un spectateur est venu avec sept programmes de Notre-Dame de Paris car on avait fait sept représentations. Ils doivent avoir beaucoup d'étagères chez eux !
Vous travaillez tous les deux en Chine depuis longtemps (Gilles depuis Butterflies en 2006, Félix avec Hong Kong et Canton). Avez-vous tissé un lien particulier avec le pays ?
Gilles Maheu : Butterflies a été lancé car le producteur chinois Li Dun avait adoré Notre-Dame et rêvait d'avoir des comédies musicales chinoises. Mais pour le lien avec le pays... c'est drôle à dire, mais c'est surtout le lien entre l'hôtel et le théâtre. J'ai fait 85 pays, mais j'ai surtout vu 85 théâtres. Les équipes de production et les auteurs, on a rarement le temps d’en profiter.
Félix Gray : Je travaillais entre Hong Kong et Paris, je faisais l'aller-retour et j’allais parfois à la foire de Canton. Mais ça a toujours été pour le travail, je connais seulement les bureaux. Et lors des tournées, on est focalisés sur notre spectacle, parce qu'on veut que ce soit le mieux possible. Je n'ai rien vu d'autre, à part le parfum que ma femme m'a fait aller chercher !

Nous chantons les "fôrêts de Shanghai"
Félix, dans la chanson « Changer » de Don Juan, vous parliez des « forêts de Shanghai ». Est-ce que vous auriez imaginé un jour vous retrouver à jouer ici ?
Félix Gray : D'abord, il n'y a pas de forêt à Shanghai... mais c'est le mot qui me plaisait pour sa musicalité. Je trouvais que ça sonnait très bien. Et quand les artistes chantent « les forêts de Shanghai », le public adore ça.
Le déclic d’écrire Don Juan est venu en vacances avec Patrick Bruel : il m'a fait écouter le travail de Gérard Presgurvic sur Roméo et Juliette. J’ai trouvé ça si beau que j’ai commencé à écrire Don Juan avec ma petite guitare qui me suivait. Mais comment tu imagines à ce moment-là que tu vas te retrouver à Shanghai avec des spectateurs qui crient à la fin de ton spectacle ? Si ce jour-là avec ma guitare, tu m'avais dit ça, j’aurais dit : « Félix, arrête, tu rêves ». J’étais très ému à la première représentation, j'avais presque les larmes aux yeux.
Les Chinois aiment Paris et la France
Qu’est-ce qui explique cet engouement de la comédie musicale française en Chine ? Est-ce cette fameuse « French Touch » ?
Gilles Maheu : Les Chinois ont historiquement un amour de Paris et de la culture française. Que ce soit dans Don Juan et Notre-Dame, on joue en français et ils adorent. La toute première fois qu'on est venus avec Notre-Dame, c’était il y a plus de 20 ans à Pékin. Donc, il y a toujours eu ces liens historiques et culturels entre la Chine et la France.
Félix Gray : Il y a cette French Touch mais c’est aussi une question de mélodie. C'est la différence avec Londres ou Broadway : ici, les gens apprécient ce feeling, cette mise en scène. Broadway, c'est magnifique, mais quand tu sors, tu n’as pas forcément de chanson dans la tête. De Don Juan, les gens sortent en fredonnant les airs.
Gilles Maheu : À Broadway, il y a des dialogues. Les comédies musicales françaises, elles, sont toutes chantées. Or, la langue chinoise elle-même est très chantée, c’est un peuple qui aime naturellement les mélodies. Et la jeunesse chinoise me fascine, ils sont ouverts et très romantiques. Dans Don Juan, même si le personnage est provocateur, la version romantique de Félix le rend vulnérable. Ils sont très sensibles à cela.

Les téléphones levés remplacent les applaudissements
Justement, le public réagit-il de la même façon qu'en France ?
Félix Gray : La première fois qu'on a joué ici, on était en haut dans la cabine de son. Le spectacle se termine, et là, on n'entend que deux petits applaudissements... J'ai dit : « Gilles, ils n'aiment pas du tout, c'est une catastrophe ! ». Je descends alors vers la scène pour soutenir mes artistes. Et là, je me retourne et je regarde le public : il y avait 2000 téléphones levés à deux mains. Ils ne pouvaient pas applaudir puisqu'ils filmaient ! En fait, plus il y a de téléphones, plus c'est un succès.
Gilles Maheu : Il y a plusieurs années les applaudissements étaient très discrets. Mais maintenant, ils applaudissent après chaque chanson et la jeunesse commence même à crier.
Félix Gray : On l'a vu hier soir lors de la panne d'électricité en plein spectacle ! Pour faire plaisir au public, les danseurs flamencos et les chanteurs sont descendus en avant-scène avec les guitares pour faire un petit show. Les gens étaient contents, là ça criait vraiment ! Quand tu as un bon spectacle, les réactions sont les mêmes : il n'y a pas de frontières.
La musique rassemble les cultures
Le spectacle a 20 ans, mais vous continuez de le faire évoluer...
Gilles Maheu : C'est la grande différence avec le cinéma. Une fois que le montage est fait, c'est figé sur la pellicule. Le théâtre, lui, est à refaire chaque soir. On change de ville et de lieu, il faut réadapter les éléments scéniques, le son... On doit toujours recommencer. C’est ce qui rend l'exercice si stressant : même avec le succès, on doute. Est-ce que l’interprétation sera juste ? Est-ce qu’il y aura un souci technique ? Si une petite erreur survient, le public ne la voit pas forcément, mais nous, on la voit. Au moins, hier, avec la panne de courant, on l’a tous vue en même temps ! On n'était pas les seuls à stresser.
Félix Gray : C’est un enfant qu’il faut laisser grandir. On va d'ailleurs rajouter une chanson prochainement, car on a senti un petit problème de compréhension du scénario. Tout est humain dans ce spectacle. Mais c’est très dur pour moi de le regarder. Je ne l’ai pratiquement jamais vu en entier. Dès qu’il y a un détail, je suis stressé. Finalement, notre spectacle à nous, c’est la fin du spectacle. Voir les gens se lever pour applaudir, c’est l’aboutissement de toutes ces années de travail.

Pour nos lecteurs expatriés, qu'est-ce que vous aimeriez leur dire pour les convaincre de venir découvrir, ou redécouvrir, ce spectacle de Don Juan ?
Félix Gray : Ce que je vais leur dire, c'est qu’ils ont déjà voyagé pour venir en Chine, alors qu’ils viennent voir Don Juan et ils vont refaire un voyage. Ils vont faire un beau voyage. Il va durer que deux heures, mais ce sera encore un autre voyage.
Informations pratiques :
Pour retrouver plus d'informations sur leur prochain passage à Pékin, Chengdu et Shenzhen : Cliquez ici
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