Mardi 4 août 2020

PORTRAIT D'EXPAT - Rencontre avec Félicie, co-fondatrice de CHINOISES

Par Caroline Boudehen | Publié le 08/12/2019 à 21:30 | Mis à jour le 08/12/2019 à 21:30
Photo : Félicie et Carine, fondatrices de CHINOISES
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Créée par Félicie et Carine, Françaises d'origine et Shanghaiennes de cœur, la marque CHINOISES fête son premier anniversaire cette année. Inspirées par leurs voyages dans l’Empire du Milieu, la découverte de ses minorités et la richesse de son artisanat, les deux jeunes femmes ont décidé de donner une seconde vie à leurs trouvailles. C’est une Chine rêvée qui prend forme à travers leurs créations de vêtements et d’accessoires, grâce leur vision contemporaine, dotée d’une indéniable touche à la française.

Pour Carine, partie vivre à New-York cet été, « CHINOISES est avant tout née de notre passion commune pour le "mix and match". Que cela soit en mode ou en déco, et tout en ayant nos propres goûts, Félicie et moi partageons la même passion : aller dénicher la pièce ethnique, unique, vintage que l’on associera avec d’autres pièces plus classiques, contemporaines, et qui permettra de mettre l’ensemble en valeur. C’est cette association qui va donner une personnalité unique et différente à l’objet. » Une marque qui remet au goût du jour le "made in China", cet authentique et millénaire savoir-faire.

 

LPJ : Félicie, qu’est ce qui t’a amenée en Chine, et plus spécialement à Shanghai ?

Félicie : Si je suis ici, c’est tout d’abord grâce au métier de mon mari. Il travaillait chez Accor à Paris, et on lui a proposé du jour au lendemain un poste à Shanghai… On s’est décidé en une seule journée ! Nous n’avions pas du tout prévu de partir à l’étranger, mais très vite j’ai dit à Hermès, chez qui je travaillais depuis 9 ans, que je devais quitter la Maison, que c’était le moment pour moi de vivre ce genre d’aventure. Mais contre toute attente, Hermès m’a proposé d’intégrer l’équipe à Shanghai ! Nous sommes donc partis pour la Chine en 2011.

 

La marque fête son premier anniversaire cette année. Elle est le fruit d’un long cheminement : qu’est ce qui t’a conduite à te lancer dans la création ? A changer de vie finalement ?

Après plus de 5 ans chez Hermès Chine, je commençais à me demander si je n’avais pas envie d’autre chose, il était aussi question de quitter Shanghai à ce moment-là… Bref, j’avais de toute façon envie d’un changement, que l’on parte ou non. J’ai toujours aimé la mode, l’artisanat, les jolies choses, les couleurs… et voyager. C’était aussi l’idée, en habitant ici, de découvrir l’Asie. J’ai donc sillonné beaucoup de régions et de pays différents, en ayant toujours eu pour habitude de ramener plein de choses de ces voyages : des costumes typiques, des accessoires, sans vraiment savoir qu’en faire ou comment les porter.

Et puis, il y a deux ans, je suis allée dans le Guizhou, une province qui m’a fascinée. J’ai vraiment été surprise de découvrir un artisanat dont je ne soupçonnais pas l’existence en Chine. Les broderies au fil de soie, confectionnées par une catégorie de femmes miao, ces mélanges de couleurs et de motifs, à l’allure presque mexicaine ou inca, m’ont vraiment inspirée. J’ai demandé à une des femmes de monter un morceau de broderie sur un tissu, pour pouvoir le porter en ceinture. Ça a commencé comme ça. J’ai pris ses contacts, j’ai ensuite acheté des bracelets aux artisans du coin... Je suis revenue avec plein de trouvailles et c’est à ce moment-là que j’ai réalisé ma première veste. Les idées venaient peu à peu, mais me lancer seule me paraissait ardu. Six mois après ce voyage, j’ai donc proposé à une amie, Carine, de travailler ensemble. On a alors commencé par réfléchir à ce qu’était l’envie profonde derrière tout ça.

Il y avait un vrai désir de pouvoir porter ces pièces traditionnelles, dans notre vie quotidienne "d’occidentale", sans avoir l’air déguisé. L’idée n’était pas non plus de faire d’un costume d’ethnie une simple déco dans la maison. Comment revisiter les formes traditionnelles chinoises ? Les artisanats méconnus ? Comment les rendre "à notre goût", à travers nos yeux de françaises ?

 

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Avec Carine vous avez voyagé dans toute l’Asie, mais vous vous êtes focalisées sur la Chine. Pourquoi ?

Oui absolument. Et on a baptisé notre marque en conséquence… On a d’abord hésité à travailler avec des pièces provenant d’Inde ou du Japon. Mais très vite, on s’est dit que la difficulté de l’exercice c’était de se concentrer sur la Chine. Beaucoup de marques s’inspirent de ces régions du monde, et finalement il y a beaucoup moins d’offres par rapport à l’artisanat chinois, il est moins évident, et moins utilisé, notamment à cause de l’influence "made in China" qui est si mal vue, ou du luxe à outrance. La Chine est donc devenue notre challenge.

Revisiter les codes de cette Chine rêvée, celle des contes, faite de dragons, de couleurs, de phénix…pas kitsch, mais presque !

 

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« Créer CHINOISES, c’était aussi et surtout partir du constat que la Chine, pays dans lequel nous vivions, et que nous découvrions voyages après voyages, recèle de trésors au sein de son artisanat, si diversifié, compte tenu du grand nombre de minorités ethniques ». Carine

 

Comment vous twistez cet artisanat pour le rendre contemporain ?

Ni Carine ni moi n’avons de formation de stylisme. En revanche on a toujours toutes les deux beaucoup aimé la mode. L’idée, c’est de revisiter et moderniser, plus que créer. Pour la veste chinoise par exemple, on a travaillé la forme classique, à laquelle on a enlevé les pinces, ajouté les poches latérales et on l’a doublée avec du jean… Elle est donc réversible. Le manteau en velours, une nouveauté, est aussi inspiré d’une pièce existante. Ce n’est pas vraiment une création de forme, bien que les ceintures par exemple, sont à la base des pans de jupe brodés.

 

Combien de collections avez-vous développé ? La ligne est-elle exclusivement féminine ?

Après l’automne-hiver / printemps-été 2018, nous sortons notre troisième collection cette automne. L’idée est de produire des vestes toute l’année, dont la couleur variera avec la saison. C’est notre pièce iconique ! Du coup on l’a créée aussi pour les hommes, une basique en jean.

L’année est aussi ponctuée de collections "capsule", comme les ceintures, qui sont plus difficiles à produire et que l’on a donc en quantité limitée. L’avantage de notre système, de notre modèle, c’est que l’on produit presque à la demande, ça nous évite de faire du stock, et de créer des pertes.

 

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Comment se passe, concrètement, la réalisation d’une pièce ?

Souvent c’est au cours d’un voyage, en découvrant un artisanat. On commence à réfléchir à la manière de se l’approprier, on pense aussi aux associations avec la mode d’aujourd’hui. Par exemple, pour les bracelets, on a simplement ajouté une pièce de cuir, une touche rock.

 

Vous travaillez donc avec les artisans locaux ?

Oui, on commence par faire des voyages d’inspiration, pendant lesquels les premiers contacts se nouent, après on voit comment ça prend. Il y a bien sûr des difficultés de communication et de visions, donc on reste raisonnable pour les demandes.

 

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Il y a un esprit plus « français » qu’occidental chez CHINOISES ?

Le cuir noir et le jean, c’est très français je trouve ! Toutes les Françaises ont une veste en jean dans leur garde-robe, et/ou un pantalon en cuir noir par exemple. Mais la touche française se trouve surtout dans l’envie d’associer des choses différentes, de mélanger les styles. Adapter des éléments ethniques à nos tenues de tous les jours.

 

Quelles sont tes sources d’inspiration ?

L’Asie Rêvée d’Yves Saint-Laurent, est un livre que j’adore… Les associations de couleurs, ces fuchsias et violets… Je suis une grande fan ! In the Mood for Love, le film de Wong Kar Wai, est un de mes préférés également… Mais plus largement, c’est toute l‘imagerie vintage, du début du XXème siècle, comme les emballages, les affiches, les publicités qui m’inspirent. Des clichés plus lointains aussi, ceux que l’on a depuis notre enfance en tant qu’Européen, comme les costumes de théâtre ou d’opéra chinois. Il y a aussi cette photographe chinoise, Chen Man, dont les œuvres me plaisent beaucoup. Elle a longtemps travaillé pour Vogue China, en photographiant des mannequins pour des grandes marques de luxe mais dans des endroits atypiques, comme des hutong, sur la place Tian'anmen, etc.

 

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« Mon inspiration provient principalement des voyages multiples et du mélange des cultures auxquels j’ai été initiée dès mon enfance. Un mot anglais représente très bien ce qui m’anime "wanderlust", avoir la bougeotte, une envie irrépressible de voir le monde, la curiosité de l’ailleurs, de l’autre. » Carine

 

Comment vois-tu évoluer CHINOISES ?

On a notre e-shop, grâce auquel on peut vendre à l’international. L’idée c’est de continuer de cette manière, et éventuellement d’avoir quelques points de vente dans des grandes villes, comme New York – Carine travaille à cela ! - et Paris. Mais idéalement ce serait d’avoir des points de vente ici, qui s’adressent aux étrangers. Car même si nous avons quelques clientes chinoises, notre clientèle est principalement étrangère. La veste, par exemple, reste pour les jeunes chinois dans un registre encore trop traditionnel ! CHINOISES s’adresse ainsi plus à des personnes qui aiment voyager en Asie, y ont habité ou y sont de passage.

 

Tu vis à Shanghai depuis 2011, as-tu des lieux de prédilection, des habitudes auxquelles tu es particulièrement attachée ?

Une rue que j’adore, c’est Yongnian lu, au sud de Xintiandi. Elle est très arborée, très typique, avec de vieux messieurs qui s’installent dehors avec leur fauteuil, qui déjeunent là, de la musique, des terrasses, des immeubles des années 1920-1930…

Lion est une de mes adresses préférées pour dîner, c’est la Chine comme je l‘aime ! Mais avec le bon éclairage en plus… et de la musique contemporaine. Des dragons, des masques, du noir laqué… Tous les codes de la Chine traditionnelles ont été utilisés - la vaisselle est ancienne, très colorée, avec des petits personnages. C’est vraiment la Chine comme je la rêve.

Une de mes habitudes… Je suis toujours à vélo ! J’adore me perdre dans les lanes. J’en découvre encore, même après 8 ans…

 

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Pour en savoir plus :

 

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eshop : www.chinoises.fr

Instagram : @__chinoises__

 

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Caroline Boudehen Le Petit Journal Shanghai

Caroline Boudehen

Diplômée en Art Contemporain et Médias, Caroline est rédactrice depuis 2009 pour différents magazines (Le Journal des Arts, La Gazette Drouot, Artension, SKP Magazine) et galeries d'art contemporain. Elle est installée à Shanghai depuis 2015.
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