À Shanghai, on a l'habitude de commander son café dans le vacarme des klaxons et le brouhaha des enseignes. Mais à l’entrée de l'ECF, le volume se coupe. Ici, Feifei et Dachuan, deux baristas sourds, ne se contentent pas de servir des expressos : ils imposent un autre rythme. Dans ce café on commande via un mini-programme ou par des gestes simples, et l'on découvre que la communication, dans sa forme la plus pure, n’a pas besoin de sons.


Une rencontre scellée par le grain de café
Le projet ECF est né d’une complicité immédiate entre deux passionnés. Dachuan, ancien designer, a bifurqué vers le café par curiosité avant d'en faire une expertise professionnelle. Feifei, de son côté, a fait ses premiers pas comme chef dans le secteur hôtelier.
« C’est grâce au café que nous nous sommes rencontrés et que nous avons appris à nous connaître petit à petit pour faire route ensemble », confient les deux associés. Pour Feifei, qui vit dans un monde sans bruit depuis l'enfance, le café a été un remède à l'isolement : « Avant de rencontrer le café, je me sentais souvent seul, comme un "局外人" (un outsider). Apprendre à faire du café m'a permis de trouver confiance en moi, car ses arômes et ses saveurs sont un langage universel. Ils n'ont pas besoin de l'audition pour transmettre de la chaleur. »

Briser la barrière de la communication
Dachuan se souvient des débuts et de l'appréhension des clients : « Au début, le plus grand défi était de briser cette timidité des nouveaux clients qui ne savaient pas comment interagir. Nous avons remplacé la commande traditionnelle par un mini-programme et nous leur apprenons quelques signes de base. » Selon lui, la simplicité finit toujours par l'emporter : «Les clients sont parfois déroutés au début, mais ils s'adaptent vite. La communication revient alors à l'essentiel : un contact visuel, un geste sur le menu, une note sur un téléphone et, surtout, un sourire. Goûtez ce café, vous découvrirez que seul le processus est silencieux. La véritable inclusion commence par le plaisir de boire cette tasse ensemble. »
La technique unique : torréfier par le ressenti
Pour Dachuan et Feifei, la qualité du produit est la priorité. Leur méthode de torréfaction est unique : là où les baristas entendants guettent le "crack" (le bruit du grain qui éclate sous la chaleur), eux s'appuient sur une hyper-sensibilité sensorielle. « Nous nous fions exclusivement à ce que nous voyons et à ce que nous sentons », expliquent-ils.

Risy et PYT, les partenaires qui soutiennent le projet, admirent cette approche presque fusionnelle avec la matière : « Comme ils n’ont pas l’ouïe, ils font corps avec le café, avec tout leur cœur, tout leur esprit, toute leur énergie. C’est comme faire du vélo : on ne peut pas tenir l’équilibre seulement avec les yeux ou les oreilles, il faut sentir ce point d’équilibre avec tout son corps. Si vous ne vibrez pas avec la machine, si vous ne ressentez pas ce point précis, vous tombez. Cette sensibilité accrue donne à leur travail une émotion particulière. »
Qui est vraiment handicapé ?
Ici, on n’emploie pas le mot « handicap » mais « barrière ». Les partenaires PYT et Risy apportent un regard analytique sur la place de la diversité en Chine. Pour eux, ECF intervient comme un projet de « bénéfice public » (Gongyi) qui oblige à inverser les rôles : « Le mot "handicap" est une invention humaine. C’est une question de point de vue : nous disons qu’ils ont une barrière parce qu’ils ne parlent pas. Mais de leur point de vue, c’est nous qui sommes handicapés car nous sommes incapables de communiquer en langue des signes ! »
Dachuan insiste sur cette reconnaissance : « Aujourd’hui, le public s’arrête souvent à la compassion. Ce qui manque, c'est la reconnaissance de nos capacités professionnelles. Nos baristas malentendants n'ont pas besoin d’être considérés comme inférieurs. Ils ont une concentration extrêmement élevée et sont parfaitement capables de présenter le meilleur art et le meilleur goût. »

Un carrefour de vie
Au-delà de l'expresso, l'ECF s'est imposé comme un véritable ancrage pour la vie locale. Ici, la carte ne cesse d'évoluer. Sous l'impulsion d'un partenaire belge, une sélection de bières artisanales a fait son apparition l'année dernière, tandis qu'une offre de thés de haute qualité viendra bientôt parfaire la carte.

Mais l'engagement du duo ne s'arrête pas au comptoir. Dachuan et Feifei consacrent une énergie remarquable à la vie du quartier, notamment à travers un groupe WeChat de plus de 100 membres dédié au signalement des animaux errants ou perdus. Et ce n'est pas qu'un service de voisinage : l'achat de certains produits au sein du café permet le financement la cause animale.
Regardez mes yeux, pas mes oreilles
L'objectif à long terme des partenaires est d'ouvrir d'autres succursales pour offrir des "ailes" à Dachuan et Feifei, qui monteront en compétence dans le management pour former les prochains baristas. Car ici, le silence n'est pas un vide, c'est un espace de rencontre.
En quittant l'ECF, on garde en tête le message puissant de Feifei : « Regardez mes yeux, pas mes oreilles. Nous vivons dans un monde silencieux, mais nos cœurs sont ouverts. Une tasse de café suffit pour franchir le fossé du son et devenir amis. Nous espérons que chaque client emportera non seulement un café, mais aussi un respect et un amour pour la diversité de la vie. »
Informations pratiques :
- Nom : ECF•M2F咖啡•轻食•下午茶(新华店)
- Adresse : 长宁区新华路365弄6号楼107铺(国家大学科技园)/ Building 6, Lane 365, Xinhua Road, Changning District, Shop 107 (National University Science Park)
- Horaires : 8h30 – 18h00, du lundi au dimanche
- Animaux acceptés
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