Édition internationale

ROSE C'EST PARIS - Rencontre avec Bettina Rheims et Serge Bramly

Écrit par Le Petit Journal Shanghai
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 14 novembre 2012

La photographe Bettina Rheims et l'écrivain-réalisateur Serge Bramly ont inauguré à Hong Kong le 26 mai 2011l'exposition « Rose, c'est Paris ». Fantômas, mais aussi Marcel Duchamp et les surréalistes, accompagnent la quête d'une jeune femme à la recherche de sa s?ur jumelle disparue dans le Paris de l'entre deux guerres. Dans cette épopée aux allures de quête initiatique, les monuments et la haute couture sont détournés avec jubilation et un zeste d'érotisme. Rencontre avec les deux artistes français

Serge Bramly et Bettina Rheims, lors du vernissage de l'exposition à Hong Kong, 26/05/2011

Qui ne connaît pas Bettina Rheims et Serge Bramly ?

Fille de l'académicien Maurice Rheims, Bettina Rheims commence sa carrière comme mannequin, journaliste puis  galeriste, avant de se tourner vers la photographie et d'y rencontrer le succès. Ses premiers nus sont exposés à Paris, puis sa série sur des animaux empaillés est exposée à New York. Elle obtient une renommée internationale et est invitée dans le monde entier, du Japon à l'Australie en passant par la Corée. En 1995, elle réalise la photographie officielle de Jacques Chirac, Président de la République. Quant à Serge Bramly, voyageur et écrivain, il a écrit plusieurs romans inspirés de ses périples autour du globe. Diplômé de littérature comparée, il s'intéresse aussi beaucoup à la photo et a réalisé plusieurs projets aux côtés de Bettina Rheims. Son livre « Le premier principe ? Le second principe » a remporté le prix Interallié 2008. Première collaboration entre Bettina et Serge, "Chambre Close" est réalisée entre 1990 et 1992. Couronnée de succès, elle est exposée dans le monde entier. Le livre est à ce jour un best seller régulièrement réédité. Dans  "Rose, c'est Paris", leur dernier projet commun, quatre-vingt photographies et un film retracent le parcours de l'héroïne, voyage initiatique au coeur du Paris secret, dans les sous-sols du Palais de Tokyo fermés depuis 50 ans qui vont devenir un musée, à la Bibliothèque nationale de France privée de ses livres comme une espèce de paquebot à la dérive énorme et magnifique, sur les toits du Palais de justice où Fantômas règne en maître, à l'Observatoire endroit incroyable où on se croit chez Jules Verne, ... Près de cent modèles et comédiens débutants ou célèbres ont prêté leur concours, entre autres Monica Bellucci, Anna Mouglalis, Naomi Campbell, Charlotte Rampling, Michelle Yeoh?

© Tenue de Gala, 2/2009, Paris (Monica Bellucci)

Lepetitjournal.com : Quelle est l'histoire de votre collaboration artistique ?
Serge Bramly
: Nous étions mariés, mais nous n'avons jamais collaboré à cette époque là. Après notre séparation, une des manières de continuer à faire des choses ensemble, c'était justement d'avoir des projets communs. Cela a commencé il y a vingt ans.
Bettina Rheims : Ce sont des cycles : tous les trois ans en moyenne, on se retrouve. On se lance dans la conception d'un projet commun à chaque fois sous une forme différente. Serge n'a jamais le même rôle, alors que je suis toujours celle derrière l'appareil photo. Notre premier véritable projet ensemble s'appelait « Chambre close » : des femmes qui se déshabillaient dans des chambres d'hôtels avec des papiers peints à fleur.
SB : C'est l'histoire d'un photographe amateur qui mène une vie bourgeoise mais qui a comme passion de photographier les gens nus. J'ai proposé à Bettina qu'elle devienne le photographe, un homme mûr qui propose la pièce à une jeune fille pour qu'elle se déshabille.
BR : Après plusieurs projets nous sommes partis pour Shanghai. C'était mon idée, j'ai entraîné Serge en lui promettant qu'on n'y resterait qu'une semaine. Nous y sommes restés en fait presque un an. Nous avons tenté de dresser un portrait de Shanghai en 2002, à l'époque où la ville était en pleine transition, en pleine schizophrénie, au travers de portraits de femmes.

"Shanghai", par Bettina Rheims et Serge Bramly, paru en 05/2010

LPJ : Comment avez-vous préparé ce projet à Shanghai?
SB
: Une partie du travail était la mise en scène, réaliser les images avant leur exécution.
BR : Les gens ne sont pas comme ça en vrai : quand il y a un chien ce n'est pas le leur, les vêtements ne leur appartiennent pas?On transpose toujours. « Shanghai », c'est le portrait de 200 femmes que Serge a interviewées avec difficulté, car elles ne parlaient pas anglais. Je photographiais avec une interprète, parce que je parle beaucoup aux gens quand je les photographie. On a photographié, depuis la vice-maire jusqu'aux petites migrantes : un mixte de gens riches, de gens qui n'avaient pas d'argent. Nous avons fait aussi quelques nus, les femmes ne s'étaient jamais vraiment déshabillées complètement devant un appareil photo et elles l'ont fait avec beaucoup de confiance. Les affaires étrangères avaient un ?il sur nous. Peu auparavant, j'avais fait la photo officielle du Président Chirac et quand ils étaient un peu trop pressants, je les emmenais à l'ambassade pour leur montrer cette photo.
SB : Le travail sur les femmes à Shanghai était très intéressant pour nous, mais c'était aussi une découverte pour les modèles qui non seulement n'avaient jamais posé pour la plupart, mais qui en plus apprenaient des choses dans la façon d'appréhender leur image. C'était fascinant de voir cet échange de découverte réciproque. A la fin de certaines séances, on ne savait pas qui était le plus intéressé par l'autre et qui avait appris le plus. Aujourd'hui, c'est différent. Il y a dix ans, les femmes à Shanghai n'appréhendaient pas du tout leur image de la même manière qu'en Occident et c'était très troublant pour elles d'apparaître nues.

© La jongleuse, 3/2009, Paris

LPJ : Vous êtes ensuite rentrés en France ?
BR : « Rose c'est Paris » est notre dernier travail. C'est sa deuxième apparition, il a connu un grand succès à la Bibliothèque nationale de France au printemps dernier. C'est un double cheminement, la même histoire racontée différemment par un film de Serge et mes photos.
SB : Nous y avons mis beaucoup de nous-mêmes. C'est un voyage dans le passé : nos deux histoires se rencontrent dans les mêmes ornières d'un Paris littéraire, pictural, personnel et intime, mais qui vient du passé et qu'on aimerait transmettre.
BR : Après Shanghai, que peut-on faire d'aussi excitant, amusant, exotique ? Rentrer chez soi à Paris et faire un voyage plus intérieur, plus autobiographique et émotionnel. Les expatriés sont un peu comme des artistes : il y a un moment où on s'éloigne de soi et on a besoin d'y revenir, de manière presque narcissique, de stocker des images, pour ne pas oublier les lieux qu'on a aimés. L'idée était de montrer un Paris qu'on aime, un peu secret.

LPJ : Quelle est l'histoire de « Rose, c'est Paris » ?
SB
: Une jeune femme, qui s'appelle B, cherche Rose sa s?ur jumelle, qu'elle prétend disparue. Cette s?ur jumelle n'existe probablement pas et serait plutôt une partie d'elle-même. C'est un voyage intérieur à la recherche de quelque chose qu'on essaye de reconquérir. Chaque chapitre aborde une hypothèse sur ce qui a pu lui arriver. C'est en même temps le rêve qui revient d'une manière récurrente à propos de ce qui est arrivé à cette partie disparue d'elle-même. Après tout, la recherche du temps perdu peut aussi être traité en photographie.

© Paris diadème, 3/2009, Paris

LPJ : Quelle était la part d'imprévu dans les séances photos ?
BR
: Les éléments nécessaires à la photo sont prévus d'avance, mais la photo n'est pas dessinée. L'aventure c'est l'imprévu, la lumière, les conditions climatiques? Les conditions étaient physiquement difficiles pour les filles car nous avons travaillé durant des hivers très froids, ce qui maintenait la tension. Je n'aime pas travailler dans le confort. Les modèles sont tendues, il n'y a pas d'abandon dans ces images.

LPJ : Pourquoi le choix du noir et blanc ?
BR : Chaque ville a une couleur. Le livre sur Shanghai a une dominante rouge. Paris, en hiver, c'est toujours noir et blanc pour moi. Ce travail n'aurait de toutes façons pas pu être fait en couleur : les peaux des filles auraient été bleues de froid !
SB : Le noir et blanc convient mieux au rêve. Il permet de passer de l'autre côté du miroir.

LPJ : Pourquoi y a-t-il autant de nudité dans votre travail photographique ?
BR : D'abord parce que c'est beau. Déshabiller, c'est une manière d'éloigner les gens de leur réalité, de les dévêtir de leurs codes sociaux. De plus, quand elles acceptent de se déshabiller devant moi elles me font le cadeau de leur confiance et cela me permet d'avancer, d'entrer dans une plus grande intimité. C'est mon écriture, ma forme d'expression.

© Le reflet du fantôme chinois, 11/2008, Paris (Michelle Yeoh)

LPJ : Comment votre travail est-il accueilli par le public asiatique ?
BR : Extrêmement bien. En Chine il y a eu une exposition rétrospective au musée des Beaux-Arts de Shanghai qui a eu un grand succès. Je reçois beaucoup de proposition d'Asie. Au Japon, j'expose depuis 20 ans. Mes deux dernières expositions ont ouvert juste après le tsunami. Je n'ai pas pu m'y rendre, je le regrette. Tous mes livres sont traduits en japonais.

LPJ : Dans l'avenir, votre expérience de vie à Shanghai, cette exposition aujourd'hui à Hong Kong vous donnent-elles envie de développer d'autres projets sur l'Asie ?
BR : J'avais un projet de livre au Japon qui n'a pas pu se faire, peut-être plus tard?J'aimerais retourner en Chine, mais pas dans les villes cette fois, plutôt davantage à l'intérieur du pays.
SB : L'Asie est un fabuleux miroir pour nous, pour voir le monde sous un autre angle. C'est très tentant. Il y aura sûrement d'autres projets.

Laurence Huret et Lisa Melia (www.lepetitjournal.com/shanghai.html) lundi 30 mai 2011

 

Le Petit Journal Shanghai
Publié le 30 mai 2011, mis à jour le 14 novembre 2012
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