Chaque hiver, à partir du 5 janvier jusqu'en février (plus si hiver froid), la ville de Harbin en Chine vit au rythme de son festival de la neige et de la glace. Une excursion facile. Nous nous y sommes rendus en famille. Extraits choisis de notre carnet de voyage?
(Photos : Dominique et Sophie Mabru)
(?) Premier jour. ?En tirant les rideaux, nous découvrons la ville sous un immense ciel bleu. Mais l'observation des piétons laisse présager d'un temps glacial: tout le monde est bien emmitouflé et marche d'un bon pas. Nous nous équipons en conséquence: couche de sous vêtements thermiques, polaires, doudoune, chaussures de marche épaisses, gants, écharpe et bonnet. A l'extérieur, le froid est piquant mais seule une légère pellicule de blanc couvre le sol, la ville ne croule pas sous la neige comme je me l'imaginais. Nous commençons par prendre la grande rue piétonne, zhongjiang Dajie. Architecturalement, la ville que nous découvrons est très européenne et c'est à la fois très familier et très dépaysant, et un peu anachronique du fait de la population et des caractères chinois. La rue pavée, bordée de ses bâtiments ouvragés aux couleurs pastelles avec flèches, coupoles, tourelles cannelées donne des impressions de voyage en Russie. Il faut dire que la présence russe a beaucoup contribué à la croissance de la ville. Ceux-ci débarquèrent en 1896, lors de la construction d'une voie ferrée reliant Harbin et Dalian à Vladivostok. Les ouvriers russes de la voie ferrée furent suivis de quantité de compatriotes réfugiés qui s'installèrent à Harbin au début du 20ème siècle et même si les japonais prirent le contrôle de la voie de chemin de fer, l'influence russe marqua la ville jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale. Après l'invasion japonaise en Mandchourie en 1931, Harbin demeura occupée jusqu'en 1945, date à laquelle elle fut reconquise par l'armée soviétique. En 1946, un accord conclu entre Tchang Kaï Chek et Staline permit aux soldats du Guomindang de s'y installer, mettant un terme à l'ère russe.

La rue nous permet de rejoindre le fleuve Songhua au niveau du monument au contrôle des crues: celui-ci fut érigé en 1958 pour célébrer la victoire sur les eaux et commémorer les milliers de victimes des crues précédentes.
Le long des berges, nous découvrons le parc Staline, une longue promenade aménagée.
En contrebas, le fleuve large est complètement gelé : des calèches à chevaux y glissent et des piétons effectuent la traversée à pied. Sur la rive glacée, c'est la fête dans les différentes zones qui y ont été aménagées : toboggans de glace, piste de patins à glace, piste de luge, piste pour des petits engins à moteur avec une énorme structure gonflable autour en forme d'avion ou de voiture, etc. Les hauts parleurs fonctionnent à plein tube, des vendeurs de patates douces ou de sucreries proposent aussi leurs services et il règne une ambiance très bon enfant. Les équipements datent, pas encore rattrapés par la modernité et les vieilles recettes marchent encore: petits et grands s'amusent de toupies qu'ils font tourner et avancer en les fouettant avec un fil, on fait glisser les vieilles luges métalliques avec des sortes de bâtons de ski/pics à glace que l'on plante dans la glace. Les conducteurs de calèches font du rabattage car ils n'ont que quelques semaines pour rentabiliser leur business. Ils s'adressent à nous en russe parce que la majorité des touristes occidentaux provient encore de ce pays. Il faut dire que le lieu est en dehors des itinéraires classiques et qu'en dehors du festival d'hiver, cette ville industrielle, capitale de la province du Heilongjiang, n'a pas beaucoup d'intérêt. ?.

En traversant le fleuve à pied, nous gagnons le parc de l'île du soleil, aire de loisirs de 3.800 ha qui regroupe des jardins, forêts et un parc "aquatique" où a lieu l'exposition des statues de neige. Nous prenons nos billets et sommes accueillis par de gros ours de neige. Ce sont les tous premiers jours de cette exposition et nous voyons encore des ouvriers au travail qui terminent les dernières ?uvres. La neige fabriquée par des canons à neige s'entasse et est ramassée avec une pelleteuse pour l'entasser dans un camion qui dépose la neige à l'endroit approprié. Elle est alors déchargée à la pelle ou à la benne pour remplir des coffrages de bois dont la taille dépend de la statue à réaliser. Certaines sont monumentales et la neige est entassée sur plusieurs étages, d'autres, les plus petites, forment un cube de trois mètres de côté environ. Quand la neige est suffisamment tassée, les coffrages sont retirés et le travail de sculpture peut commencer. Pour les ?uvres les plus importantes, les hommes grimpent et commencent le travail à la pelle. Pour les blocs plus petits, un artiste, seul ou assisté s'occupe des détails?..Et les réalisations sont tout simplement impressionnantes! Nous ne savons plus où orienter nos appareils photo. Nous sommes absolument sidérés lorsque nous voyons l'?uvre centrale du parc : elle doit s'étendre sur une centaine de mètres et une hauteur d'au moins 6 mètres. Sur la droite, elle représente les chutes du Niagara qui viennent "arroser" une piste de patinage aménagée à la base et sur sa gauche, elle représente une colonne d'indiens se déplaçant à cheval. Le tout est agrémenté d'animaux plus vrais et plus grands que nature : cerfs, loups, etc. C'est magnifique, absolument grandiose et spectaculaire, nous n'avons jamais rien vu de tel.
Le soir, nous nous rendons au parc de Zhaolin où a lieu le festival des lanternes de glace organisé chaque année depuis 1963. Il repose sur une tradition ancienne, attestée depuis la dynastie des Tang (618-916). Sous les Qing (1644-1911), les paysans et les pêcheurs fabriquaient ces lanternes de glace qu'ils utilisaient pendant l'hiver. A l'époque, elles étaient fabriquées simplement en versant de l'eau dans un seau qui était laissé à geler à l'extérieur. Le seau était ensuite réchauffé légèrement pour que le glaçon puisse être démoulé avant que l'eau ne soit complètement prise. Un trou était réalisé au sommet pour vider le glaçon de son eau encore liquide, créant ainsi une structure creuse. Une chandelle pouvait alors être placée à l'intérieur de cette lanterne résistant au vent. Les gens prirent l'habitude de réaliser ces lanternes l'hiver pour les mettre devant leurs maisons ou pour les donner aux enfants lors des festivals traditionnels. Avec le temps le phénomène prit de l'ampleur et s'adapta en adoptant les techniques d'éclairage modernes. Petit à petit la tradition s'est élargie à la réalisation d'?uvres utilisant la neige et la glace comme matière première qui est ensuite combinée à des lumières colorées. En 1962, les autorités de Harbin décidèrent de rassembler toutes les sculptures dans le parc de Zhaolin et d'organiser des concours. Depuis, le festival n'a pas cessé de prendre de l'ampleur et il s'est progressivement internationalisé. Outre le parc Zhaolin, il comprend l'exposition des statues de neige du parc de l'île du soleil visité cet après-midi et le Festival de la neige et de la glace que nous gardons pour demain. Ce festival, composé des trois expositions, est référencé comme faisant partie des "35 merveilles touristiques de Chine".
Avec sa glace et ses lumières, le parc de Zhaolin est l'endroit à ne pas manquer lors du festival de Harbin de par son aspect, le plus traditionnel du programme. Lors du festival, ce grand parc est décoré d'une multitude de réalisations de glace, sculptures d'animaux, de personnages, de plantes, d'objets ou d'?uvres diverses plus ou moins abstraites. Le tout est mis en scène entre des bâtiments entièrement faits en glace : église, temple, château, etc. Avec les néons multicolores qui viennent illuminer la glace, on a l'impression d'être chez les toons. Ça a un côté un peu désuet mais nous nous laissons prendre à la magie tout en couleur des lieux. Ajoutons à cela un labyrinthe de glace qu'il faut traverser pour se rendre à la pagode qui est en son centre, des toboggans de glace, un peu froids pour nos fesses délicates?mais amusants. Le parc est divisé en différentes zones dans lesquelles les statues s'alignent les unes à côté des autres. Chaque découverte est un émerveillement. Certaines sont plus travaillées que d'autres mais l'ensemble est tout simplement enchanteur. Quant à lui, le centre du parc est bouclé parce que les artistes sont à l'?uvre. Nous pouvons ainsi voir évoluer les sculpteurs qui percent la glace et la travaillent avec des outils qui vont de la perceuse à la scie, en passant par de simples couteaux? Le concours est international et voir évoluer les artistes au travail est très instructif. Quel talent !

(?) Deuxième jour. Comme hier, le ciel est bien dégagé et d'un bleu parfait. Dans le Hall de l'hôtel, le annonce des températures en baisse, dans les -20º. Il faut être bien harnachés pour affronter le climat subarctique de cette ville de la province la plus septentrionale de Chine et son vent venu des plaines de Sibérie (Harbin est à peu près à la même latitude que Vladivostok). La fin de la matinée et le début d'après midi sont consacrés à la visite de la ville. Si elle garde son caractère russe, elle se modernise aussi très vite et nous y découvrons d'immenses centres commerciaux, symboles de la nouvelle Chine. Un arrêt à Sainte Sophie s'impose. Ancienne église orthodoxe édifiée par les Russes en 1907, aujourd'hui reconvertie en musée, elle est couverte de toits verts en forme d'oignon. Comme toutes les églises orthodoxes de la ville, elle a été pillée durant la révolution culturelle mais à la différence des autres églises qui tombent en ruine, celle-ci a été superbement restaurée. Elle n'est plus dédiée au culte mais héberge le centre des arts architecturaux de Harbin qui, grâce à une exposition de belles photos en noir et blanc retrace l'histoire locale depuis le début du 20ème siècle.
Nous aimons voir les petits vendeurs aux coins des rues et faisons une nouvelle grande promenade le long des berges de la rivière Songhua. Nous remontons en direction de la ville moderne jusqu'aux quais traditionnels, gelés en cette saison près desquels est installée une attraction locale: la baignade en eau glaciale, une coutume locale paraît-il? Moyennant quelques pièces, nous pouvons entrer dans l'enceinte d'une piscine dégagée et aménagée dans la rivière glacée. Viennent s'y produire des gens de tous âges qui plongent et font quelques brasses sans vraiment jamais s'attarder car après cette baignade revigorante en plein air, ils rentrent tous se rhabiller bien vite.
En fin d'après-midi, nous prenons un taxi pour nous rendre au Festival de la neige et de la glace, aménagé un peu en dehors de la ville depuis sa création il y a 8 ans. Ici, on fait plutôt dans le grand et le spectaculaire. Des gros pavés de glace sont empilés pour créer des cathédrales, des temples, la Muraille de Chine, des colonnes et des bâtiments de glace les plus divers. C'est un peu moins artistique que nos visites précédentes mais plus monumental. Après le coucher du soleil, l'endroit se transforme avec les illuminations multicolores qui en font un Disneyland chinois : ici, on vient pour s'amuser. Sur une petite pente, on peut s'initier au ski, tire-fesses inclus. Il est aussi possible de patiner ou de jouer aux vélos luges qu'on pousse avec les pics à glace, faire de la toupie et du toboggan de glace, acheter et manger des douceurs, bref c'est la fête. Il règne un brouhaha indescriptible avec des haut-parleurs qui répètent en boucle et de façon un peu assommante les mêmes messages en chinois que nous ne comprenons pas? le "bonjour, bienvenu" nous indique que le message est bouclé et recommence

(?) Dernier jour, nous hésitons sur le programme à suivre avant de prendre notre avion dans l'après-midi.
Le guide indique deux choses qui pourraient avoir de l'intérêt: le parc du Tigre de Sibérie et le centre expérimental japonais. Le premier est plutôt un zoo dans lequel on étudie le tigre de Sibérie où il est élevé avant d'être relâché dans la nature, dans le but de le préserver. Objectif louable même si le guide sous-entend que les chinois ont une façon toute particulière de mener la chose qui laisse douter de la réussite de l'opération finale. Pour ce qui est de la visite du centre expérimental japonais, il est encore question d'horreurs de la seconde guerre mondiale: en 1939, l'armée japonaise avait installé à Harbin ce centre de recherche bactériologique secret où des médecins se livrèrent à des expériences monstrueuses sur des prisonniers chinois, mongols, soviétiques, coréens et britanniques. Plus de 4.000 personnes y furent sauvagement exterminées et à vrai dire les détails du guide suffisent à éveiller notre conscience. Alors, ni zoo, ni musée des horreurs, nous choisissons de retourner au parc Zhaolin pour voir les statues de glace de jour. Le ciel est toujours d'un bleu profond alors que les températures ont continué à chuter.
Nous ne le regrettons pas. Les tarifs de jour sont moins élevés que ceux de nuit, il y a moins de monde et l'illumination des statues de glace sous le soleil est tout simplement magique. Il aurait même été dommage de ne pas le faire. Le parc est tout à nous et aux quelques photographes qui viennent réaliser comme nous de beaux clichés. Nous prenons notre temps pour redécouvrir toutes les statues et cette fois, nous accédons à la zone centrale où nous avons vu les artistes au travail avant-hier et pouvons voir leurs ?uvres de près. Ce sont les pièces les plus fines de toutes, avec des détails et des mouvements extraordinaires.
Au soleil, on dirait du cristal. Les thèmes sont variés et touchent à tous les domaines : symbole traditionnel chinois, personnages ou scènes chinoises mythiques, cheval de Troie, Pinocchio, jeune fille sur une balançoire, patineurs, ?uvres abstraites, etc. On ne sait pas trop à qui donner la palme. Cette visite est une excellente conclusion à notre voyage.
Sophie Mabru (www.lepetitjournal.com/hongkong.html) mercredi 11 janvier 2012
© Publié dans le Petit Echotier, Séoul
Sophie Mabru est Coordinatrice du Petit Echotier, édité par l'Association des Francophones en Corée