Mathieu Le Roux: « De la French Tech à São Paulo »

Par Vincent Bosson | Publié le 31/05/2022 à 10:35 | Mis à jour le 31/05/2022 à 10:35
Photo : Mathieu Le Roux, Le Wagon à São Paulo / Vincent Bosson
Mathieu Le Roux, Le Wagon à São Paulo

Arrivé au Brésil pour lancer l’application Deezer en Amérique latine, Mathieu Le Roux a cofondé le Wagon Brésil en 2016, un centre de formation dédiée au « coding ». Il nous a reçu dans ses locaux à Vila Madalena pour nous parler nouvelles technologies et French Tech. Rencontre :

 

Mathieu Le Roux, pouvez-vous nous dire comment est né Le Wagon à São Paulo ?

Chez Deezer, j’avais découvert l’importance du produit. Il s’agit avant tout d’une expérience digitale. C’est le produit qui convainc les utilisateurs d’écouter de la musique, d’y revenir régulièrement et de créer des playlists et éventuellement, finir par s’abonner. Le design de l’expérience du produit pour l’utilisateur est essentiel.

J’ai eu alors envie d’apprendre à coder, car c’est à la jonction entre les fonctions marketing et technologique. En fin de compte, il faut bien comprendre comment fabriquer le produit. C’est un ami qui me conseille de me renseigner sur les bootcamps de code en France. J’ai ainsi découvert la société Le Wagon qui forme des gens rapidement à la programmation. Avec un nouveau format d’enseignement très orienté sur la pratique, différent du parcours classique universitaire.

 

L’idée du bootcamp est d’apprendre en groupe, au sein d’une classe, de manière intensive, en 9 semaines, comme un camp d’entrainement, d’où le nom militaire.

Le Wagon a repris un concept né aux États-Unis et l’a lancé en Europe. À cette époque, il n’y avait pas d’initiative similaire au Brésil, et en échangeant un jour avec le fondateur du Wagon sur Linkedin, il m’explique qu’il est en train d’ouvrir des franchises partout dans le monde. Je suis alors devenu étudiant et premier franchisé d’Amérique latine. Au mois de juillet 2016, on a ouvert notre premier « batch », le premier groupe d’étudiant, où on était dix. Le Wagon à São Paulo était lancé. Aujourd’hui, le « batch » en cours compte quarante étudiants. On a bien grandi.

 

Le Wagon à São Paulo
Le Wagon à São Paulo / Vincent Bosson

 

Comment fonctionne le bootcamp de « coding » au Wagon ?

Au début du Wagon à São Paulo, la formation était organisée à plein temps, pendant 9 semaines tous les jours, de 9h00 à 18h00. Aujourd’hui, on a aussi ouvert des classes à temps partiel, deux soirs et le samedi toute la journée, c’est la même charge horaire, environ 450 heures mais sur 6 mois.  On a aussi ouvert un autre « track », un second cursus, sur la « data science ». L’étudiant n’apprend pas le développement web, mais la science des données, à plein temps ou à temps partiel.

Aujourd’hui, Le Wagon dispose de campus à São Paulo et Rio de Janeiro et se développe en Amérique latine, à Buenos Aires, Santiago, Lima, Mexico et récemment Medellín. Et le Wagon dans le monde, c’est plus de 40 villes dans lequel on enseigne, c’est une communauté Alumni de 15.000 étudiants. Au Brésil, on vient de passer le cap des 1000 étudiants formés, en 6 ans.

 

Quel est le profil des personnes qui étudient au bootcamp du Wagon ?

La plupart de nos étudiants vient dans l’objectif de changer de carrière. On a énormément d’avocats, car le Brésil est un pays qui forme des avocats comme aucun autre. Il y a des tatoueurs, des réceptionnistes d’hôtel, des gens dans la finance. Le Wagon a un impact très positif sur la vie des étudiants, soit en changeant de carrière, soit en devenant freelance, avec la capacité de vendre des projets rémunérateurs dans la « tech », ou de créer des entreprises. Il y a de nombreux startupeurs qui viennent au Wagon dans l’idée d’apprendre à créer leur prototype. En sortant, ils n’ont plus qu’à chercher des clients, des investisseurs. Au Brésil, on a une trentaine de startups qui sont nées au Wagon, certaines pour lequel je suis d’ailleurs Business Angel.

 

Quelle est la différence entre le « coding » et le data science ?

Notre cours historique, c’est le développement web, dans lequel on enseigne Ruby on Rails. Ce n’est pas la seule « stack » du web, mais c’est le plus accessible pour des débutants. Pour le « front end », la partie visible du site, on enseigne JavaScript. (NDLR : Une « stack » désigne une combinaison de technologies, telles que les langages de programmation et leurs modules, les bibliothèques, etc.).

Le Wagon forme les étudiants au software, on utilise le développement web comme premier terrain de jeu, c’est le plus facile pour réaliser un prototype et les étudiants voient le résultat tout de suite. Mais une fois qu’ils ont compris la programmation, ils peuvent s’adapter à de nombreux autres langages.

La data science, c’est une formation plus récente au Wagon. Les premières semaines, les étudiants utilisent Python, un langage d’ailleurs très proche de Ruby on Rails. Ils apprennent à gérer toutes les données d’un site, à nettoyer les dataset, à construire les modèles qui traitent les données et les rendre utilisables pour l’entreprise dans un « dashboard » qui soit lisible.

 

Le Wagon enseigne également les modèles de « machine learning ». Les étudiants utilisent alors des données pour nourrir un modèle qui se perfectionne grâce aux feedbacks des données. Par exemple, dans l’un des projets de fin de « bootcamp », les étudiants ont enregistré des milliers d’enregistrements de gens qui toussent et, en fonction de la toux, ils pouvaient « détecter » si la personne avait le Covid ou pas, même si le modèle reste à valider. On traite aussi des projets comme la reconnaissance d’image, de détection de tonalité dans la musique, et pour le web la création de sites de type Airbnb, de jeux online en JavaScript, etc. 

 

Le Wagon Coding
Le Wagon propose des bootcamp de "coding" / Vincent Bosson

 

Pouvez-vous nous parler de la French Tech à São Paulo ?

De retour au Brésil en 2012, j’ai rencontré Eloi Déchery, le fondateur de Zarpo, une startup de voyage, qui avait créé un groupe informel de Français travaillant dans le web. On se rencontrait de temps en temps, on s’échangeait des conseils. À l’époque, le groupe s’appelait « l’amicale des entrepreneurs web de São Paulo ».

Puis, la French Tech est née en 2015 et commençait à développer des Hub French Tech partout dans le monde. Avec Eloi Déchery et d’autres, on a alors changé le nom de notre groupe, le groupe Facebook est devenu un groupe WhatsApp, et on a organisé des rencontres. Identifié comme des acteurs importants à São Paulo par les pouvoirs publics en France, on a pu bénéficier d’un plein temps qui nous a aidés à nous structurer. Aujourd’hui, on réalise différents projets, comme la création d’une plateforme de recrutement French Tech São Paulo. Et cette année, la Frenchtech São Paulo lance une bourse de financement d’études technologique pour les étudiants qui souhaitent étudier dans une école française.

 

La French Tech est un label qui promeut la technologie française dans le monde.

En France, la French Tech a plusieurs missions, dont celle d’attirer des entreprises, des talents, des financements dans les nouvelles technologies. A São Paulo, notre objectif est d’abord d’aider et de créer la communauté francophone et francophile de la tech. La French Tech de São Paulo est aussi un relais pour l’écosystème brésilien vis-à-vis de la France.

Le « board » à São Paulo comprend plusieurs acteurs de la FrenchTech : Bertrand Chaverot, DG de UBISOFT Latam, Charlotte Guinet, coordinatrice innovation chez Edenred, Xavier Leclerc, fondateur de MOX Digital, une société qui organise des évènements à Rio et São Paulo, Laurent Djoulizibaritch, un entrepreneur dans le high-tech, Lara Krumholz, VP d’une adtech française, Olivier Aizac, le fondateur opérationnel du Leboncoin en France, qui s’est installé au Brésil et dirige une entreprise dans l’énergie solaire.

 

Pouvez-vous nous parler du panorama technologique du Brésil ?

Je suis entrepreneur, et donc forcément optimiste. Le Brésil, c’est d’abord un grand pays avec 200 millions d’utilisateurs, qui utilisent le même écosystème technologique qu’en Occident, comme Google, Facebook, etc. Quand une société va en Corée ou en Chine, c’est plus compliqué. Aussi, les Brésiliens adorent tester de nouvelles choses, et quand ils aiment, ils le divulguent sur les réseaux sociaux où ils sont très actifs.

De plus, dans le domaine digital, l’Amérique latine, et le Brésil en particulier, n’a pas été la première cible des grands acteurs de la tech mondial, ce qui a permis à des acteurs locaux de contribuer au développement de ce secteur, en adaptant des applications existantes. C’est pour cette raison qu’au Brésil, il y a un leader national dans la livraison, IFood, alors que Uber Eats a dû fermer récemment. Dans le commerce, on retrouve l’entreprise Mercado Livre. Amazon est arrivé plus tard (la société est le 3e ou 4e acteur dans ce marché).

Dans la finance, le cas de Nubank est très intéressant. D’abord, parce que le digital permet de casser les oligopoles qui sont une vraie plaie au Brésil, créant une espèce d’appel d’air. Au Brésil, 5 banques détiennent 85% du marché. La banque centrale brésilienne est consciente du problème et, en proposant une politique de régulation plus simple pour le digital, elle favorise la Fintech, augmentant la concurrence et facilitant l’accès à l’utilisateur. On peut dire qu’aujourd’hui l’écosystème de financement et d’innovation digitale au Brésil est très dynamique.

Vincent Bosson

Vincent Bosson

Formé en science de l’éducation et en sociologie, Vincent Bosson est photojournaliste installé à São Paulo, correspondant de lepetitjournal.com pour ses éditions au Brésil (Rio de Janeiro et São Paulo).
0 Commentaire (s) Réagir

Soutenez la rédaction São Paulo !

En contribuant, vous participez à garantir sa qualité et son indépendance.

Je soutiens !

Merci !

De la part de toutes les équipes de Lepetitjournal.com

À lire sur votre édition locale