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BIO - Découvrez une plantation bahianaise de cacaoyers

Écrit par Lepetitjournal Sao Paulo
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 5 janvier 2018

"Regardez ces trois-là, ce sont nos semeurs de diversité". Le visage de Marc Nüscheler s'éclaire lorsqu'il pointe du doigt les trois toucans à bec blanc qui fendent le ciel. "Ce sont des oiseaux frutivores, ils vivent dans les régions boisées et contribuent à la reproduction de la forêt atlantique. Avec notre système de plantation du cacao cabruca, on ouvre des couloirs écologiques qui facilitent la dispersion de ces semences par les animaux"

Quelques centaines de mètres plus loin, une grosse boule de terre rouge suspendue dans un arbre. "C'est un nid de fourmis aztèques. Il peut peser jusqu'à 30 kilos. La fourmi Azteca chartifex ne mesure pas plus de 3 millimètres, mais elle pique douloureusement. C'est le meilleur prédateur des chenilles et des larves de punaises qui envahissent les cacaoyers. On les soigne ici, les fourmis aztèques".

Renaissance du cacao brésilien
Marc Nuscheler est le fondateur et le président de la coopérative Cabruca, qui regroupe une quarantaine de planteurs de cacaoyers biologiques de la contrée d'Ilhéus dans le sud de l'Etat de Bahia au Brésil. Au début du XXème siècle, c'était le centre mondial de la production du cacao, immortalisé par les célèbres romans de Jorge Amado, comme Gabriela, fille du Brésil. Ce n'était alors qu'une mer de cacaoyers noyés sous un flot de pesticides pour tuer les parasites qui s'y multipliaient à plaisir, comme dans toutes les zones vouées à la monoculture.

Concurrencée par les plantations plus rentables d'Amérique Centrale, d'Equateur ou de Côte d'Ivoire, la région cacaoyère d'Ilheus a bientôt périclité. Et le déboisement a ravagé la forêt primaire atlantique. Seuls quelques îlots préservés, cultivés selon la méthode traditionnelle cabruca ont subsisté.

La technique cabruca, c'est l'opposé de la monoculture. Les cacaoyers sont distants les uns des autres et dispersés au milieu des arbres de la forêt atlantique. Ils sont ainsi préservés des parasites et les sentiers tracés d'arbre en arbre par les cueilleurs pour aller récolter les fèves aèrent la forêt, facilitant la circulation des animaux qui dispersent les semences et contribuent ainsi à la reproduction des espèces.

Histoire d'une passion


Bien sûr, le rendement d'une plantation cabruca n'a rien à voir avec celui d'une plantation industrielle. Autour d'Ilhéus, avant l'arrivée de Marc Nüscheler il y a une trentaine d'années, les plantations de cacaoyers cabruca, avaient donc pratiquement disparu elles aussi. Agronome et zurichois, Marc Nüscheler débarquait de Tanzanie où il avait sévi dans le café, pour diriger une fazenda appartenant à un Suisse du Brésil. Il y introduit l'agriculture biologique. C'est comme ça qu'il découvre le mode de culture cabruca. Le cacao devient sa passion.

"Convaincre les paysans du coin de se remettre à ce type de culture, cela n'a pas été le plus dur. Trouver des débouchés pour cette production de niche, de faible volume et chère au kilo vu la quantité de travail et de savoir-faire incorporé, c'est une autre paire de manches". Heureusement, pour cela, il y a Roland Muller.

Lui aussi zurichois, originaire du même village que Marc, ils ont usé leurs pantalons sur les mêmes bancs de l'école primaire. Puis Marc est parti en Afrique et Roland en Toscane, pour y cultiver des olives biologiques. Roland Müller connaît donc les circuits d'écoulement des produits organiques et il a une formation commerciale ; ça aide. Séduit par l'idée de son ancien camarade de classe, il vend son affaire en Toscane et vient s'installer au Brésil.

Confiseurs haut de gamme
Depuis 10 ans, les deux compères cherchent des débouchés en Europe et aux Etats-Unis pour leur cacao cabruca biologique. Ils ciblent les confiseurs cherchant à diversifier leur assortiment haut de gamme. Le premier à répondre sera le chocolatier suisse Laederach AG à Glaris, qui commercialise désormais une variété Cabruca 70% cacao du Brésil dans ses boutiques et dans les magasins Merkur. En France, les fèves de la coopérative d'Ilheus sont livrée à Valrhona SA qui en fait un chocolat Macaê 62% Grand Crû de Terroir pur Brésil.

"On en vit, mais c'est juste", explique Marc Nüscheler. Car faire du cacao artisanal bio au Brésil, c'est une gageure. A cause des coûts de production, 1.000 salariés travaillent dans les plantations des 46 coopérateurs de Cabruca où tout doit se faire à la main. N'oublions pas que le réal brésilien est surévalué face au dollar américain, monnaie de référence pour les transactions sur le marché mondial du cacao.

Les ravages de la spéculation
Et puis il y a la Bourse de Londres ! "Une vraie plaie pour nous. On est obligés de s'aligner sur le prix mondial, même si notre produit et la manière dont on le cultive n'ont rien à voir". A la Bourse au Cacao de Londres, les récoltes annuelles de fèves se vendent et se revendent plusieurs fois sur le marché des commodities avant de finir dans un malaxeur à chocolat. Pure spéculation. "Tout cela nous met une pression permanente, soupire Marc Nüscheler. Aujourd'hui, la tonne de cacao se négocie à 1.500-2.000 US$. Il y a 6-7 ans, elle valait encore presque 3.000 US$ de l'époque".

Le cacao avait atteint son plafond dans les années 1970-1980. Depuis, le prix n'a cessé de dégringoler. 100.000 personnes ont quitté la région d'Ilhéus, faute de perspectives. En revalorisant le cacao par l'intermédiaire de la culture biologique, le projet mis en place par Marc Nüscheler et Roland Muller contribue modestement à freiner cet exode.

"On y croit parce que c'est notre passion". Là-haut derrière la cime des arbres, les toucans araçari-de-bico-branco ont disparu. Le ciel s'est teinté d'orange. Le crépuscule. Un moment que Marc Nüscheler ne voudrait manquer pour rien au monde. "Vivre ailleurs ? Pas question !"

Jean-Jacques FONTAINE (www.lepetitjournal.com ? Brésil) mardi 3 avril 2012

Retrouvez les articles de Jean-Jacques Fontaine sur son blog Vision Brésil

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Publié le 3 avril 2012, mis à jour le 5 janvier 2018
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