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Le MASP, musée anti-musées

Par Guillaume Thieriot | Publié le 26/10/2020 à 16:00 | Mis à jour le 26/10/2020 à 16:08
Photo : Le MASP, octobre 2020 - © Guillaume Thieriot
MASP Musée Art Sao Paulo

Comme d’autres établissements culturels de la ville, le Musée d’Art de São Paulo a enfin pu rouvrir ses portes. L’occasion de (re)découvrir cette institution, qui a renoué avec son esprit d’origine.

le MASP (de son nom complet Musée d’Art de São Paulo Assis Chateaubriand) est un musée engagé. C’était déjà le cas à ses débuts, de sa conception en 1957 à son inauguration en 1968, en pleine année brune de la dictature militaire. En France, on lançait des pavés en rêvant de plages ; au Brésil on a comme jeté en l’air ce bloc de verre et de béton brut.

En réalité, le MASP est né quelques années auparavant, en 1947, dans un immeuble du centre-ville de São Paulo. Un temps, le magnat mécène Assis Chateaubriand, alias Chatô (pas de lien avec l’écrivain français), avait pensé à Rio. Mais l’argent du café, nécessaire à son idée d’un grand musée d’art moderne - le premier du genre au Brésil -, était à São Paulo.

Dans les années cinquante, l’opportunité de son emplacement exceptionnel, en plein centre de l’avenue Paulista, est apparue suite à la démolition du Trianon, un pavillon où la haute société locale organisait des fêtes et des bals. Mais le donateur du terrain, Joaquim Eugênio de Lima, journaliste et urbaniste visionnaire qui a conçu la célèbre avenue, avait posé dans son testament ses exigences à la mairie de São Paulo : que le belvédère au bout de cet espace, qui est comme un “rideau ouvert sur le centre-ville“, ne soit pas obstrué.

Lina Bo Bardi, architecte et artiste italienne, qui a migré au Brésil dans l’immédiat après-guerre avec son mari, le critique et marchand d’art Pietro Maria Bardi, a alors trouvé la solution, avec ce bloc de béton comme suspendu à deux poutres reliées par quatre piliers. De fait, l’architecture est souvent une histoire de forces en tension, et le MASP en raconte quelques-unes, entre la gravité et le vide, le verre et le béton, l’air et la masse, l’horizontal et le vertical, le trait d'union et la cloison.

Un musée engagé, populaire, accessible

A travers ces histoires, son architecte n’a pas simplement voulu réaliser une prouesse technique (a fortiori pour l’époque dans un Brésil qui se regardait en contrebas de ce qu’il nommait le Premier Monde), mais un geste éminemment politique et poétique, en construisant un musée engagé, populaire, accessible.

D’abord, en créant ce musée suspendu, ce bloc aérien à l’emplacement de l’ancien Trianon, lieu fermé de la “haute“, elle a aussi créé l’espace en dessous, la “travée libre“, une place publique au sens d’une agora, protégée de la pluie et cependant ouverte aux quatre vents comme aux idées.

Ensuite, il ne faut pas se fier à l’apparence de ce bloc mastoc, mais y voir au contraire comme un défi lancé à la muséographie traditionnelle, qui tend à sanctuariser les œuvres dans des lieux trop beaux, trop esthétiques pour être proches des gens. Avec ce parallélépipède brut et ses matériaux du quotidien (béton, verre, bois),  Lina Bo Bardi a voulu, selon ses propos, lutter contre le “snobisme culturel“ et “sortir le musée de son air d’église“.

Et ce à l’extérieur comme à l’intérieur, avec une scénographie originale et novatrice, qui participe pleinement de cette volonté de “décoloniser“ et de “déseuropéaniser“ le rapport aux œuvres. Adieu les murs et les parcours qui orientent le regard du visiteur; place à des chevalets en verre, disposés dans un espace sans cloisons. Comme une Réforme du point de vue de l’Art : les œuvres sont désormais toutes sur le même plan, quelque soit le renom de l’artiste, et chacun a un accès direct aux tableaux qu’il peut comme traverser, regarder de face ou de dos, mettre en perspective avec un autre, selon son propre cheminement à inventer. Librement.

MASP Musée Art Sao Paulo
Chevalets en verre et béton, la scénographie originale du MASP - © Guillaume Thieriot

Une collection exceptionnelle et vivante

Pendant une vingtaine d’années, le MASP a cédé à la tentation des murs et des parcours, selon la mode occidentale, avant de retrouver en 2015 ses chevalets en verre, dans une nouvelle disposition par vagues qui permet des traversées libres dans le temps et dans l’espace.

Un peu plus d’une centaine d’œuvres est visible dans le vaste espace du deuxième étage, réservé à la collection permanente qui en compte plus de huit mille (ce qui impose une rotation régulière). On y trouve des grands maîtres européens (De Botticelli à Modigliani en passant par Van Gogh, Gauguin,Renoir, Monet, Manet…) acquis dans les années quarante et cinquante, mais aussi des artistes d’Amérique du Sud, d’hier et d’aujourd’hui.

Dans la présentation actuelle, la collection permanente s’ouvre sur des œuvres contemporaines figuratives, souvent d’artistes féminines pour affirmer l’engagement également féministe du musée. Un tableau-affiche résume le propos: “Les femmes doivent-elles être nues pour entrer au Musée d’Art de São Paulo ? - A peine 6% des artistes de la collection permanente sont des femmes, mais 60% des nus sont féminins.“ La Vierge à l'enfant de Botticelli, reléguée en fond de salle (ce qui la positionne autant comme une fin que comme un point de départ), doit méditer le sujet.

Avec deux expositions temporaires consacrées, l’une aux dessins de la chorégraphe Trisha Brown, et l’autre à l’artiste afro-américaine Senga Nengundi, le MASP se réaffirme comme un lieu engagé dans les combats de son époque. Notamment le combat pour l’égalité. Des femmes et des hommes bien sûr. Mais aussi des visiteurs devant les œuvres, et des œuvres devant les visiteurs. Autrement dit l’égalité tout court.

Le MASP pratique

Le MASP est facilement accessible en métro (station MASP-Trianon, ligne 2-Verte) ou à vélo (piste cyclable et « bicicletário » sur place). Il se visite du mardi au dimanche, de 13h à 19h en semaine et de 10h à 16h le week-end. Pandémie oblige, les billets s’achètent exclusivement en ligne ici.
Tarifs : 45 R$ ; 22 R$ pour les étudiants, les enseignants et les personnes de plus de 60 ans. Gratuit pour les moins de 11 ans, ainsi que pour les personnes handicapées et leur accompagnant. Gratuité tous les mardis.

Et pour les commentaires des œuvres, pensez à télécharger l'application MASP Áudios sur votre Smartphone.

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Guillaume Thieriot

Guillaume Thieriot

Journaliste indépendant, rédacteur web, correspondant de lepetitjournal.com pour ses éditions au Brésil (Rio de Janeiro et São Paulo).
3 Commentaire (s)Réagir
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Benoît mer 28/10/2020 - 14:18

Bel article Merci

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Abel-Rodet Laurence mar 27/10/2020 - 18:49

Merci Guillaume, ça donne juste envie de se déconfiner un peu plus largement.

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Marie-Claire mer 28/10/2020 - 15:00

Magnifique ! Et le lieu lui même !et le commentaire !!! Cela donne une impression d’immersion!ce lieu qui enveloppe,porte et suspend...

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