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Frédéric 1er, le prince français d’Araucanie et de Patagonie

Par Naïla Derroisné | Publié le 08/04/2021 à 17:00 | Mis à jour le 09/04/2021 à 09:43
Photo : Le Prince Frédéric 1er d'Araucanie et de Patagonie, entouré de membres de la communauté mapuche.
le Prince Frédéric 1er d'Araucanie et de Patagonie est entouré de membres de la communauté mapuche

Au 19e siècle, le périgourdin Antoine de Tounens fonde le royaume d’Araucanie et de Patagonie, à cheval sur le Chili et l’Argentine. Il est nommé roi de ce territoire. Depuis sa mort, en 1878, sept souverains se sont succédés. Rencontre avec Frédéric Luz, ou Frédéric 1er, l’actuel Prince d’Araucanie et de Patagonie.

Antoine de Tounens est le fondateur et le premier prince du royaume d’Araucanie et de Patagonie. Comment en est-il arrivé là ?

Antoine de Tounens est périgourdin, d’origine paysanne. Au 19e siècle, il décide de partir au Chili dans le but de faire des affaires. Une fois sur place, il entend parler des Mapuches, l’un des peuples indigènes principalement présent en Araucanie et en Patagonie, territoires au sud de l’Amérique Latine. Antoine de Tounens s’y intéresse. Il va rencontrer les Mapuches et connaître notamment le grand chef Quilapán. Chez les Mapuches, il y a une sorte de prophétie qui prédit l’arrivée d’un homme blanc, non-indien, qui les aidera à s’unifier pour vaincre l’armée chilienne. Antoine de Tounens incarne cet homme, c’est pour cela qu’il est plutôt bien accueilli par le peuple mapuche. Il parle un peu espagnol et parvient à communiquer avec eux. Rapidement, Antoine de Tounens comprend quel est le problème dans le conflit qui oppose les Mapuches à l’armée chilienne. Les combattants mapuches sont divisés en de multiples communautés et tout est très désorganisé. Ils ne parviennent pas à obtenir un commandement unique qui pourrait les conduire à un combat structuré et efficace contre leur ennemi commun. Antoine de Tounens va les aider.

Comment les aide-t-il ?

Antoine de Tounens va expliquer aux Mapuches qu’ils doivent s’unir pour se défendre face à l’armée chilienne. Il est nommé chef des chefs. Il va également proposer aux Mapuches un drapeau ainsi qu’une constitution de type européenne. Antoine de Tounens leur dit que pour créer des alliances avec les grandes puissances, ils doivent parler d’égal à égal. Il faut qu’ils adoptent les mêmes codes. En 1860, Antoine de Tounens prononce la fondation du royaume d’Araucanie et de Patagonie et les Mapuches le nomment roi. Antoine de Tounens prend le nom d’Orélie-Antoine 1er. Une constitution est rédigée mais l’État chilien n’apprécie pas vraiment sa démarche et le renvoie en France.

illustration représentant Antoine de Tounens entouré de Mapuches
Illustration représentant Antoine de Tounens, entouré de Mapuches.

 

Aujourd’hui, le royaume d’Araucanie et de Patagonie existe-t-il toujours ?

Non, il n’existe plus en tant que tel, on dit que c’est une "maison royale en exil". C’est-à-dire qu’il s’agit davantage d’une entité historique et mémorielle. Quelque chose qui maintient la mémoire d’Antoine de Tounens et de son combat pour défendre et unir les Mapuches.

Ne vaudrait-il pas mieux que ce soit un Mapuche à la tête de ce royaume situé sur les terres ancestrales de ces peuples premiers, plutôt qu’un Européen ?

Eh bien justement non ! Antoine de Tounens, à travers ses échecs, est quand même parvenu à unir les Mapuches grâce notamment à son statut d’arbitre, lui n’était pas Mapuche. À l’époque, il existait des milliers de communautés, et il y avait de nombreuses divisions entre elles. Certains leaders mapuches disaient représenter le peuple mais, en réalité, ils n’étaient reconnus que par une minorité. C’était donc difficile pour les Mapuches de se mettre d’accord. Et c’est toujours le cas aujourd’hui. J’obtiens des discours qui divergent selon les différentes communautés. Il y a aussi beaucoup de revendications personnelles ou familiales. Tout est un peu mélangé. Ce qui me semble vraiment très important, c’est que les Mapuches puissent avoir un programme commun de revendications, sur lequel ils pourraient tous s’entendre un minimum. Mon rôle c’est donc d’être disponible comme témoin de l’histoire et aussi de remplir une fonction de médiation. 

Justement, puisqu’aujourd’hui le royaume n’existe plus à proprement parler, quelle est son utilité ?

La première chose, comme je vous le disais, c’est le maintien de la mémoire d’Antoine de Tounens et des traditions du royaume. Aujourd’hui, certains Mapuches reconnaissent l’importance de la préservation de cette histoire, car elle fait partie de leur patrimoine. D’autres la rejettent et d’autres ne la connaissent même pas. Et puis, maintenir tout cela permet également d’avoir une caisse de résonnance à l’international afin de rendre plus visible la lutte actuelle du peuple mapuche pour récupérer ses terres ancestrales. Car l’Araucanie et la Patagonie sont des territoires très convoités par de grandes entreprises extractives, soutenues par le gouvernement chilien. Ces terres possèdent de nombreuses richesses : bois, eau, minéraux...

carte du royaume d'Araucanie et de Patagonie

 

En 2019, vous avez envoyé une lettre à la Cour internationale de justice. Que contenait-elle ?

J’y expliquais les différentes atteintes aux droits fondamentaux de l’Homme exercées sur les Mapuches par les gouvernements chilien et argentin. Les moyens de répression vis-à-vis de ces communautés sont violents. Nous avons eu un retour de la Cour internationale de justice. Dans leur réponse, très diplomatique et polie, on nous a expliqué qu’il n’y avait pas suffisamment d’éléments pour que la Cour puisse engager des poursuites. Je suis donc en train de préparer une nouvelle lettre, avec de nouveaux éléments.

En début d’année, la tension est montée dans la région de l’Araucanie. Le gouvernement chilien parle de "terrorisme" en désignant certaines communautés et certains leaders mapuches. Ce terme vous paraît-il approprié ?

Non, pas du tout ! D’abord il n’y a pas de remise en cause de l’état central chilien. Ensuite, ce sont des affaires qui concernent des terres ancestrales qui, selon moi, devraient être protégées. Et non seulement les terres, mais aussi les traditions, la langue, la culture. C’est un trésor à préserver ! Et il y a quand même disproportion entre la capacité de violence des Mapuches et celle du gouvernement chilien. Ce dernier possède quand même plus de moyens matériels et humains que les Mapuches.

Quelle pourrait être la solution à ce conflit ?

Le Chili n’est pas un état fédéral. Mais je pense qu’une province autonome mapuche pourrait être une solution qui apaiserait la situation. Et cela ne remettrait pas en cause l’intégrité territoriale du Chili. Le peuple Mapuche est un peuple fier, combattant et farouche. Ce n’est pas pour rien qu’ils ont repoussé les Incas au 15e siècle. Ils sont également tout à fait ouverts à des solutions pacifiques. À la condition, bien sûr, que l’ambiance générale soit favorable. Pour ma part, en tant que Prince du royaume d’Araucanie et de Patagonie, je défendrais la cause mapuche jusqu’à ma mort.    

texte de presentation de frederic luz photo de frederic luz

naïla Derroisné

Naïla Derroisné

Journaliste de formation Naïla mène divers projets d’investigation et audiovisuels au Chili, où elle vit depuis 2019. Correspondante pour des médias francophones elle est aussi la rédactrice en cheffe de Lepetitjournal.com à Santiago.
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