Vendredi 24 septembre 2021
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Makanaky Audain : "Au fond, je sens que c'est en Haïti que je devrais être"

Par Naïla Derroisné | Publié le 27/07/2021 à 06:00 | Mis à jour le 27/07/2021 à 17:20
Photo : Capture d'écran extraite du clip "No Hay" de Makanaky Audain
un homme haïtien regarde droit vers la caméra, l'image est en noir et blanc

Poète, slameur et haïtien, Makanaky Audain s’est installé au Chili il y a 5 ans. Il a quitté son pays pour trouver de meilleures opportunités de vie. Pour lui, le récent assassinat du président haïtien Moïse Jovenel a été un "choc", rappelant ainsi l’instabilité et la violence qui règnent dans le pays, poussant la population à migrer vers l’Amérique Latine, l’Europe ou encore les États-Unis.

 

Le président haïtien Jovenel Moïse a été enterré vendredi dernier, le 23 juillet. Il avait été tué 15 jours avant, dans sa résidence à Port-au-Prince, la capitale du pays. L’identité des commanditaires de l’assassinat reste pour l’heure inconnue. Le groupe de mercenaires chargé de l’opération était principalement composé de colombiens. Plusieurs d'entre eux ont été arrêtés.

 

Cela fait déjà plusieurs années que des milliers d’haïtiens migrent vers le Chili en quête de travail, pour échapper à la violence des gangs qui sévissent dans leur pays, ou encore pour fuir une instabilité politique et économique endémique. Selon l’Institut National de la Statistiques, les migrants haïtiens au Chili forment le troisième groupe le plus important d’étrangers, derrière les Vénézuéliens et les Péruviens.

 

Lepetitjournal.com Santiago s’est entretenu avec Jean-Joseph Makanaky Audain, ou "Makanaky Audain", comme il préfère qu’on l’appelle. Poète et slameur, il a laissé son pays il y a 5 ans pour venir s’établir au Chili.

 

Comment avez-vous réagi après l’assassinat du président Moïse Jovenel ?

 

Au début je n’y ai pas cru. Une partie de la population réclamait en effet le départ du président, moi y compris. Et il était très discrédité à cause de nombreux scandales. Mais de là à l’assassiner… La nouvelle m’a choquée. Je suis très inquiet pour mon pays. Je dors peu et je me pose beaucoup de questions sur les gangs, les coups d’état, la corruption, qui restent sans réponses. J’ai la sensation qu’encore une fois, après cet assassinat, Haïti perd son honneur, même si ce n’est pas la faute de la population. Car, malheureusement, cela fait longtemps que cette république est mise à terre par un groupe d’individus qui vole les richesses d’Haïti, contrôle et déstabilise le pays. C’est ainsi que les drames politiques se répètent. Il y a trop d’intérêts personnels. C’est douloureux et triste pour moi de constater tout cela. 

 

Avez-vous des proches qui sont restés en Haïti ? Comment vivent-ils la situation sur place ?

 

La majorité de mes proches ne vit plus en Haïti. Mais j’ai toujours ma grand-mère et ma fille qui vivent là-bas. Nous sommes originaires de l’île de La Gonâve, où c’est plutôt tranquille. Mais à Port-au-Prince, la capitale, la situation est plus compliquée. Le jour de l’assassinat du président Moïse Jovenel, j’ai discuté avec un ami qui y habite. Il m’a expliqué que le pays était en "pause" et qu’il ne savait pas ce qu’il allait se passer, que tout était flou.

 

À plusieurs reprises, j’ai été la cible de propos racistes.

 

Pourquoi avez-vous quitté Haïti ?

 

Ma mère est allée vivre en Guadeloupe lorsque j’avais 12 ans. Tout au long de mon adolescence, elle a fait beaucoup d’efforts pour organiser un regroupement familial. Malheureusement, une fois que j’ai eu 18 ans cela n’a plus été possible. Un jour elle m’a dit, avec beaucoup de tristesse, que je devais aller au Chili pour trouver un emploi. Je n’avais pas d’autres choix. À 25 ans je ne trouvais pas de travail en Haïti et économiquement je dépendais toujours de ma mère qui m’envoyait de l’argent. Cette situation ne pouvait plus durer. Je voulais soulager ma mère financièrement, et aussi ne pas prendre le risque de vivre sous le seuil de pauvreté, comme c’est le cas pour la majorité des Haïtiens. C’est pour cette raison que beaucoup d’entre nous quittons notre pays. C’est pour avoir de meilleures opportunités.

 

Quand êtes-vous arrivé au Chili ?

 

Je suis arrivé au Chili le 2 juillet 2016. Je ne connaissais rien de ce pays, je ne parlais même pas espagnol. Mais j’étais dans une situation tellement précaire que la moindre opportunité qui se présentait pour quitter Haïti était bonne à prendre. Je l’ai fait à contre cœur.

 

homme haïtien marchant face à la montagne
Capture d'écran extraite du clip "No Hay" de Makanaky Audain

 

Comment vous êtes-vous senti à votre arrivée au Chili ?

 

En 2016, je ne me rendais pas encore compte que je faisais partie d’une immigration massive. Je pensais que j’allais rejoindre une petite communauté d’haïtiens, ni plus, ni moins. Car, en général, les Haïtiens voyagent davantage vers les États-Unis ou l’Europe, mais pas le Chili. J’ai donc été surpris de voir autant d’immigrés haïtiens. Ça m’a même inquiété, car j’ai pensé : "autant de personnes qui ne parlent pas la langue ça va poser problème. Il va y avoir de la discrimination."

 

Et vous, en avez-vous souffert de la discrimination ?

 

Oui, à plusieurs reprises j’ai été la cible de propos racistes. Je me souviens d’une fois où j’essayais d’expliquer quelque chose à une personne qui ne me comprenait pas. Elle m’a traité de "negro culiado". Un jour, un de mes anciens patrons m’a dit qu’il appellerait le Ku Klux Klan pour moi. Je me rappelle également de la fois où une personne SDF m’a dit "aweonado", alors que je ne lui avais rien demandé… À cette époque, je commençais déjà à parler espagnol. J’aurais préféré ne rien savoir pour ne pas comprendre ces insultes. Malgré tout, je veux croire en l’humanité de manière positive. Même si c’est dur parfois, je ne me laisse pas contaminer par ce genre de comportements.

 

 

Malgré ces expériences, comment s’est déroulée votre intégration au Chili ?

 

Ici, la majorité des gens n’a pas de problèmes avec les étrangers. Et j’ai vécu beaucoup de bonnes expériences. J’ai connu des Chiliens que je n’oublierai jamais, qui m’ont aidés. Et même des personnes d’autres pays d’Amérique Latine. Aujourd’hui, je mène une vie modeste. Mais pendant longtemps j’ai enchaîné les petits boulots. Actuellement, je travaille dans une entreprise de transformation de fruits secs. Je suis technicien de maintenance. Je suis chargé de surveiller les machines et de calibrer la taille des noix. L’entreprise est juste à côté de chez nous, à Putaendo, tout près de la cordillère. C’est là que je vis avec mon épouse chilienne et notre fils. J’ai obtenu ma permanence définitive et j’ai pu franchir la barrière linguistique grâce à mon frère, polyglotte, qui m’a aidé à apprendre l’espagnol.

 

Quel serait votre rêve ?

 

Quand je vivais en Haïti, j’ai appris la plomberie. Mais mon rêve c’est de vivre de l’écriture, je veux être poète. J’aimerais étudier la littérature à l’université. Aujourd’hui, je cherche à me développer dans le monde culturel. Je cherche à faire connaitre mon travail d’écriture. En 2018, j’ai publié un recueil de poèmes sur le thème de l’immigration, Ave Negra Migratoria, traduit dans trois langues, le français, le créole haïtien et l’espagnol. Mon second ouvrage, publié fin 2020, s’appelle En Amor Arte, il s’agit également de poèmes. Il a été illustré par mon épouse, Natalia Esmeralda, et mon ami Shino. En ce moment, j’enregistre mon premier album poétique, Liberación Emocional. Ce sont 10 poèmes slamés, extraits de mon premier livre. Certains enregistrements sont disponibles sur mon compte Instagram.

 

Envisagez-vous un jour de retourner vivre en Haïti ?

 

Oui, c’est inévitable. Je n’envisage pas continuer à vivre dans des pays où je suis discriminé pour ma nationalité. Car, en effet, notre nation est discriminée partout sur ce continent, pour le fait d’être le "pays le plus pauvre au monde". Mais au fond, je sens que je devrais être là-bas. Car qu’est-ce que je cherche au Chili ? J’ai été obligé de quitter mon pays... Je me demande quand est-ce que nous, les Haïtiens, pourrons retourner chez nous.

 

Ave Negra Migratoria est disponible sur la boutique du site www.bemba.cl, une plateforme de diffusion de contenus éducatif anti-racistes et d'afro-descendants.

naïla Derroisné

Naïla Derroisné

Journaliste de formation Naïla mène divers projets d’investigation et audiovisuels au Chili, où elle vit depuis 2019. Correspondante pour des médias francophones elle est aussi la rédactrice en cheffe de Lepetitjournal.com à Santiago.
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