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CHILI-HAITI : Entre la nostalgie et l’espoir

Par Lepetitjournal Haiti | Publié le 30/12/2017 à 08:48 | Mis à jour le 09/01/2018 à 15:28
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Je mentirais si je disais que je n’ai pas ressenti un profond malaise en visionnant les premières séquences du spectacle affreux que l’ex-président Michel Martelly a donné le 16 décembre dernier au théâtre CAOPOLICAN de Santiago du Chili. Je mentirais également si je disais que j’ai perdu tout espoir en l’avenir de la démocratie en Haïti. En réalité, mes pensées oscillent entre une certaine nostalgie et un espoir incertain. Entre le souvenir de mes années d’étudiant à Santiago et le souhait que la diaspora haïtienne du Chili puisse apporter une contribution positive aux mutations de toutes sortes qui s’opèrent dans ce pays.

Entre ces deux extrêmes, il y a une large gamme de souvenirs, d’états d’âme et d’émotions intermédiaires déclenchées par les images insolites et les propos orduriers de ce spectacle de plus d’une heure de l’ancien président haïtien. Je pense notamment à l’émerveillement et aux joies de mes premiers jours au Chili en 1965 ; à mon apprentissage de la vie adulte en dehors de l’autorité familiale restée à Jérémie ; à la découverte d’une démocratie formelle très avancée pendant que François Duvalier restaurait ce qu’il appelait la « tradition de la présidence à vie ». Je pense aussi à l’enrichissement intellectuel et professionnel que le Chili offrait aux cadres d’Amérique latine fréquentant les instituts spécialisés créés par L’OEA et l’ONU à Santiago. J’en garde encore le meilleur des souvenirs.

Je ne saurais en même temps passer sous silence ma déception de découvrir à cette époque le conservatisme d’une élite chilienne qui, dans la discrétion de ses salons, manifestait un profond dédain pour les citoyens d’origine modeste ; l’illusion des amis chiliens convaincus que leur pays avait trouvé un équilibre démocratique parfait dans la répartition de la force publique entre l’Armée (El Ejercito) et la Police (Los Carabineros).

 

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Bombardement de La Moneda, 11/09/1973

Dans leur naïveté et l’auto-admiration dans laquelle ils se complaisaient, mes amis socialistes et communistes chiliens allaient jusqu’à expliquer la révolution cubaine par l’influence du climat, ce qui m’offensait presque : « Pero, Joven, son Tropicales ! » (Mais ; jeune homme, ces révolutionnaires sont des gens des Tropiques !) Sous-entendu : Nous, nous sommes des citoyens des pays tempérés !

Un matin de septembre 1973, un certain Augusto Pinochet alignait ses chars d’assaut devant le palais de La Moneda et mettait en veilleuse l’équilibre démocratique qui avait porté Salvador Allende au pouvoir. J’avais toujours dit à mes amis chiliens qu’un coup de force des « milicos » n’était pas impossible dans ce pays protégé en trop grande partie à mes yeux par la théorie de « l’idiosyncrasie chilienne ». Six ans après mon départ du Chili, la confirmation de mon hypothèse, bien intuitive, m’attristait profondément…

L’émigration haïtienne au Chili

Durant un séjour de deux semaines en Haïti, en mai dernier, j’ai eu l’occasion d’observer plusieurs fois, à l’aéroport Toussaint Louverture, les longues files des jeunes compatriotes attendant patiemment le signal de l’embarquement vers Santiago, le nouvel Eden. En cinquante ans, Le Chili avait donc fait un tel bond qu’il était en mesure d’accueillir un flux continuel de travailleurs émigrés, noirs de surcroît, et de leur offrir des perspectives d’avenir alléchantes.

Le calcul arithmétique était simple. Au rythme moyen de 500 émigrés par jour, selon mes interlocuteurs, Haïti déverserait en 100 jours 50 000 émigrés sur la terre de Pablo Neruda et de Gabriela Mistral. C’est en réalité ce qui s’est produit. Au point que le couple Martelly a inscrit Santiago du Chili sur le calendrier de ses tournées à l’étranger et qu’il a rempli le CAOPOLICANla semaine dernière. Dans une entrevue accordée au reporteur-photographe chilien Fernando Fuentes, Martelly a lui-même précisé que la communauté haïtienne du Chili, qui était de 4000 habitants lors de sa visite au président Sebastián Piñera en 2011, avait dépassé le cap des 100 000 en 2017.

Ma grande déception, c’est que ces centaines de jeunes accourus pour acclamer les frasques de Michel Martelly sont dans une large mesure des victimes de l’échec des politiques des dernières décennies et des années de carnaval permanent du chanteur-président. Un exhibitionnisme qui n’a rien à voir avec les spectacles que les Chiliens ont l’habitude voir avec des orchestres de salsa comme LA MAESTRANZA de Santiago.

Quand, croyant bien faire, un compatriote apporta à l’ex-président un drapeau bleu et rouge, symbole de notre fierté, ce dernier l’enroula autour de son crâne pour compléter son déguisement. Comble de l’inconscience, les Haïtiens lui ont réservé un accueil triomphal. Comme le font nos compatriotes beaucoup plus aisés de Miami, de New York, de Washington, de Montréal. Si la tendance actuelle devait se poursuivre, le vote populaire le renverrait au Palais national aux prochaines élections. Lui ou un autre des anciens dirigeants indexés dans les divers rapports et articles sur la corruption en Haïti. Tout comme trois condamnés du procès de la Consolidation, tenu sous Nord Alexis en 1903-1904, ont accédé par la suite à la présidence d’Haïti : Cincinnatus Leconte en 1911, Tancrède Auguste en 1912, Vilbrun Guillaume Sam en 1915.

Ma nostalgie du Chili des années 1960

Le Chili de cette période est encore pour moi un doux souvenir et, dans ma naïveté habituelle, je pensais que ses aspects positifs avaient peu changé. Par exemple, c’était à ma connaissance le seul pays où le cireur de chaussures, confortablement installé sur une place publique, portait chemise blanche, veston, cravates, lisait son journal (en général El Siglo, l’équivalent local de L’Humanité), vous faisait la conversation sur n’importe quel sujet. Du sommet à la base de la pyramide sociale et de la base au sommet, c’était la même chose.

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laza Italia, Santiago, 1966

C’était certes le Chili d’une grande poussée inflationniste, du laboratoire d’idées et de stratégies de développement de la CEPAL, de l’économiste Anibal Pinto, mais aussi celui de Nicanor et de Violetta Para, de Pablo Neruda, du sénateur Salvador Allende, des présidents Jorge Alessandry et Eduardo Frey. Et dans la minuscule communauté haïtienne de Santiago, il y avait un code de conduite calqué sur celui de la Cité, autogéré et rarement transgressé. Si même pendant l’été, un étudiant s’avisait de déambuler dans le centre-ville dans une tenue inappropriée, il était réprimandé par ses pairs. D’ailleurs, dès l’arrivée d’un nouvel étudiant au pays, les devanciers lui expliquaient les coutumes locales, le code vestimentaire, le statut d’échantillon, pour ne pas dire de curiosité du Noir, dans un pays qui ne semblait en connaitre qu’un seul, le grand Pélé.

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Michel Martelly : Le summum de l’indécence

Cinquante ans après avoir quitté le Chili, le souvenir de cet aspect de la vie sociale à Santiago dormait encore tranquillement dans ma mémoire quand les premières images du spectacle de Michel Martelly ont commencé à défiler sur l’écran de mon ordinateur. Encore un peu, je tombais de ma chaise. C’est vrai que c’est l’été là-bas maintenant et qu’on s’habille plus légèrement qu’en hiver, mais certains accoutrements m’ont pour le moins surpris. Impossible par ailleurs d’imaginer l’ancien président Edouardo Frey se déhanchant sur la grande scène du CAOPOLICAN sous les applaudissements passionnés des démocrates chrétiens du pays… Je n’en dirai pas plus.

Des motifs d’espoir

Il y a exactement un mois, la jeune communauté haïtienne du Chili était à l’honneur au palais de La Moneda. La présidente du pays, Mme Michelle Bachelet, honorait le jeune héros Richard Joseph qui avait quelques jours plus tôt sauvé, au péril de sa propre vie, une Chilienne qui s’était jetée du balcon d’un 9e étage, dans la commune Independencia. Voyant la jeune femme se projeter dans le vide, Richard Joseph ne s’était pas précipité sur son téléphone, comme de nombreux autres témoins, pour filmer la scène. Il a plutôt offert son corps comme amortisseur et sauvé la vie de cette femme en détresse. Cela faisait moins de trois ans qu’il vivait à Santiago et il devient du jour au lendemain un héros national.

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La présidente Michelle Bachelet recevant Richard Joseph à La Moneda

Si le Chili a l’habitude des sauvetages spectaculaires, il n’a pas moins grandement apprécié l’exploit de Richard Joseph. On se souvient encore du sauvetage, effectué en 2010, des 33 travailleurs de la mine d’or et de cuivre San Jose, dans le désert d’Atacama. Réfugiés à plus de 600 mètres sous terre, ces ouvriers avaient tenu le coup pendant plus de deux mois avant d’être ramenés à la surface à l’aide d’une capsule. Cet exploit avait fait le tour du monde et contribué à alimenter la traditionnelle solidarité chilienne. À une échelle beaucoup plus modeste, Richard Joseph s’était signalé par sa bravoure et sa générosité exemplaires. En outre, il avait fait les manchettes et attiré l’attention de l’opinion publique sur le fait que notre jeune communauté, même privé de grands moyens financiers, était en mesure de contribuer au bien-être et à l’épanouissement de la société du pays d’accueil.

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Richard Joseph (à gauche) et la tentative de suicide de la Chilienne

Cela dit, je crains fort que les manifestations culturelles souvent bruyantes de notre communauté ne bouleversent pas trop rapidement les habitudes de cette société très conservatrice dont les modèles traditionnels sont Paris, Londres et Madrid. Une société qui admire avec modération ce qui vient des Tropiques et ne correspond pas tout à fait à ses critères et traditions.

Le code de conduite haïtien des années 1960

J’ai parlé au début de cet article du code de conduite que s’était imposé spontanément la minuscule communauté haïtienne de Santiago et qui se résumait ainsi : À Rome, tu fais comme les Romains. Pour les Tropicaux exubérants, passionnés, bruyants et bouillants d’énergie que nous étions, ce n’était pas du tout naturel. D’autant plus que le code de conduite était assorti d’un code vestimentaire très strict : chemise blanche, cravate, veston en toutes circonstances, sauf les matchs de foot l’été.

Ainsi, il n’était pas question d’interpeler bruyamment un ami sur un trottoir du centre-ville, de rire aux éclats ou d’élever la voix dans les transports publics, de jouer les comédiens dans les rues, etc. Cela ne se faisait tout simplement pas. Les premiers arrivés transmettaient chaque année le message aux nouveau-venus et l’ambassadeur André Fareau se chargeait de nous le rappeler continuellement. C’est ainsi que la communauté haïtienne a pu laisser d’excellents souvenirs à Santiago et préparer le terrain pour une immigration qui ne partage pas nécessairement ses valeurs. L’ancien premier ministre Rosny Smarth, qui étudiait à l’époque l’agronomie à Santiago et qui a été récemment ambassadeur d’Haïti au Chili, est un des survivants de cette époque héroïque.

Le mot de la fin

Je suis certainement trop loin et trop vieux pour donner maintenant aux compatriotes qui émigrent, au Chili ou dans tout autre pays, des conseils sur le code de conduite et sur le code vestimentaire à adopter. Dans la descente aux enfers que connaît actuellement le pays, les chances d’être écouté sont peut-être très minces.

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Rosny Smarth, Paul Lucien Baron 
et Jean-Claude Cambronne

Entre la nostalgie et l’espoir, je me réfugie en cette veille de Noël dans un douloureux et interminable questionnement : La dictature a-t-elle changé notre manière d’être, de vivre et de penser au point de nous abêtir de manière irrémédiable ? Le dispositif de déshumanisation mis en place au cours des 50 dernières années a-t-il détruit nos repères au point de faire de nous de purs automates ? Pendant que je me pose ces questions, j’écoute à la radio haïtienne les nouvelles de l’assassinat du révérend père Joseph Simoly et les premières rumeurs d’un attentat à l’arme automatique contre le dénommé Ti Wil des Gonaïves. Haïti est-elle sortie du périmètre du vivre ensemble et que faut-il faire pour l’y ramener ?

Entre l’éloge du dénigrement de l’être haïtien que le duo Martelly-Magdala vient de présenter au CAOPOLICAN et le film des funérailles de Manno Charlemagne diffusé ce matin sur Youtube, le choix n’est pas très difficile. Je préfère de loin me réfugier avec Manno dans la nostalgie du combat perdu de la chanson engagée que de me torturer à regarder le spectacle de mauvais goût offert par Martelly à une diaspora inconsciente et en panne de repères.

 

Eddy Cave

 

Eddy Cavé

Samedi  30 décembre 2017

 

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