La musique française a toujours eu une place particulière dans le paysage culturel international. Si l'on connaît bien l'influence de la French Touch dans l'électro ou le charme intemporel de la chanson d'Édith Piaf, peu réalisent l'ampleur du phénomène : certains des plus grands succès anglo-saxons sont en réalité des adaptations de chansons françaises. De Frank Sinatra à Shakira, en passant par Louis Armstrong et Elvis Costello, les plus grandes stars internationales ont puisé dans le répertoire hexagonal pour créer leurs propres tubes. Retour sur ces chansons qui ont fait le tour du monde.


"Comme d'habitude" devient "My Way" : l'histoire d'un hymne planétaire
Tout commence en février 1967 dans un hôtel de Megève. Le compositeur Jacques Revaux réalise qu'il est en retard sur quatre chansons commandées par un producteur et les écrit toutes en une matinée. L'une d'elles, initialement intitulée "For Me" avec des paroles anglaises, est refusée par plusieurs artistes dont Michel Sardou et Mireille Mathieu.
C'est finalement Claude François qui accepte le morceau, à condition d'y intégrer sa propre histoire : sa récente rupture avec la chanteuse France Gall. Avec l'aide de Gilles Thibaut pour les paroles et Jacques Revaux pour la musique, "Comme d'habitude" voit le jour. La chanson raconte avec une mélancolie poignante la routine d'un couple qui fait semblant d'être heureux alors que l'amour a disparu. Elle sort en novembre 1967.
Auteurs originaux : Jacques Revaux (musique), Claude François et Gilles Thibaut (paroles) Année de sortie en France : 1967
L'histoire aurait pu s'arrêter là. Mais en 1968, le chanteur canadien Paul Anka découvre la chanson lors de vacances dans le sud de la France. Séduit par la mélodie, il négocie les droits d'adaptation pour un dollar symbolique, tout en préservant les droits d'auteur des compositeurs originaux sur les royalties. De retour à New York, Anka réécrit complètement les paroles en anglais, transformant l'histoire d'amour mélancolique en un bilan de vie introspectif et triomphant.
Il pense immédiatement à Frank Sinatra, alors en fin de carrière. "Si Frank écrivait cette chanson, que dirait-il ?", se demande Anka à une heure du matin devant sa machine à écrire. Il termine les paroles à 5 heures et appelle immédiatement Sinatra à Las Vegas : "J'ai quelque chose de vraiment spécial pour toi."
Reprise par : Frank Sinatra (paroles anglaises de Paul Anka) Année de la reprise : Enregistrée le 30 décembre 1968, sortie en 1969
Le succès est foudroyant. "My Way" devient l'une des chansons les plus emblématiques de Frank Sinatra et l'un des titres les plus repris de l'histoire de la musique. La chanson passe 75 semaines dans le top 40 britannique, un record absolu. Elvis Presley, Nina Simone, Sid Vicious des Sex Pistols, Julio Iglesias, Céline Dion et d'innombrables autres artistes l'ont depuis reprise, chacun y apportant sa propre interprétation. Le paradoxe ? Beaucoup ignorent aujourd'hui que ce monument de la culture anglo-saxonne est né dans les Alpes françaises.
"She" : Charles Aznavour séduit les Britanniques
En 1974, la chaîne de télévision britannique London Weekend Television cherche une chanson thème pour sa série "Seven Faces of Woman". Le producteur de la série reçoit un conseil simple : "Pourquoi ne pas demander à Aznavour ?" Charles Aznavour, déjà une icône en France, accepte avec enthousiasme et co-écrit la chanson avec le parolier britannique Herbert Kretzmer, futur auteur des paroles anglaises de la comédie musicale "Les Misérables".
Auteurs originaux : Charles Aznavour (musique et composition), Herbert Kretzmer (paroles anglaises) Année de sortie : Juin 1974
"She" est une ballade romantique qui célèbre le mystère féminin. Kretzmer explique son approche : "Si vous allez écrire sur le mystère d'une femme, il vaut mieux que ce ne soit pas chanté par une femme. Si elle chantait sur son propre mystère, la chanson serait trop calculée. Il fallait une chanson sur une femme vue par un homme, et quel meilleur homme que Charles Aznavour ?"
Le succès est immédiat au Royaume-Uni : "She" atteint la première place des charts britanniques et y reste quatre semaines consécutives. Elle se classe également numéro un en Irlande. Paradoxalement, en France, la chanson n'atteint même pas le top 40, probablement parce que la série télévisée n'a jamais été diffusée hors du Royaume-Uni. Aznavour enregistre néanmoins des versions en plusieurs langues : français ("Tous les visages de l'amour" et "Elle"), allemand ("Sie"), italien ("Lei") et espagnol ("Es").
Reprise majeure par : Elvis Costello Année de la reprise : 1999
Vingt-cinq ans plus tard, "She" connaît une renaissance spectaculaire. En 1999, Elvis Costello est sollicité pour reprendre la chanson pour la bande originale du film "Coup de foudre à Notting Hill" (Notting Hill). Sa version, produite par Trevor Jones, est utilisée dans la scène finale du film. Aux États-Unis, les spectateurs test n'ayant pas apprécié la version d'Aznavour dans la scène d'ouverture, celle de Costello est également utilisée à cet endroit.
La reprise de Costello devient son plus gros succès commercial : elle atteint la 19e place des charts britanniques, son premier top 20 en 16 ans, et devient l'un des titres majeurs de sa discographie. En 2009, lors du Festival de Cannes, Brian Ferry reprend la chanson sur scène, avec Charles Aznavour qui le rejoint au micro pour un moment d'émotion. La boucle était bouclée.
"La Vie en Rose" : l'hymne d'Édith Piaf conquiert l'Amérique
C'est en 1945, dans un café parisien, qu'Édith Piaf écrit les paroles de ce qui deviendra sa chanson signature. La France sort à peine de la guerre, et Piaf transforme l'expression idiomatique française "voir la vie en rose" en une déclaration d'amour universelle. La mélodie est composée par Louis Guglielmi, dit Louiguy, avec probablement une contribution de Robert Chauvigny.
Auteurs originaux : Édith Piaf (paroles), Louiguy (musique) Année de sortie en France : Enregistrée en 1945, popularisée en 1946, sortie en single en 1947
La chanson devient rapidement un succès en France, mais c'est aux États-Unis qu'elle connaît une consécration internationale. En 1950, pas moins de sept versions différentes de "La Vie en Rose" atteignent simultanément les charts Billboard américains, un phénomène rare. Ces enregistrements sont signés Tony Martin, Paul Weston, Bing Crosby (enregistré le 22 juin 1950), Ralph Flanagan, Victor Young, Dean Martin et Louis Armstrong.
Reprise majeure par : Louis Armstrong (paroles anglaises de Mack David) Année de la reprise : Enregistrée le 26 juin 1950
C'est la version de Louis Armstrong qui devient la plus emblématique aux États-Unis. Le trompettiste de jazz avait découvert la chanson lors d'un festival de jazz à Nice en 1948. Séduit par la mélodie, il avait promis de l'enregistrer à son retour aux États-Unis. Accompagné de l'orchestre de Sy Oliver, Armstrong apporte à "La Vie en Rose" une touche jazz incomparable, avec sa voix graveleuse caractéristique et son jeu de trompette légendaire.
La chanson traverse les décennies sans prendre une ride. En 1977, Grace Jones en propose une version disco qui devient un hit international. Plus récemment, la version d'Armstrong a été utilisée dans le film d'animation Pixar "WALL-E" (2008), introduisant ainsi cette chanson iconique auprès d'une nouvelle génération. Le film biographique sur Édith Piaf, sorti en 2007, s'intitule d'ailleurs "La Môme" en France et "La Vie en Rose" à l'international, témoignage ultime de l'universalité de cette chanson.
"Je l'aime à mourir" : de Francis Cabrel à Shakira
L'histoire de cette chanson illustre parfaitement comment un tube peut voyager dans le temps et l'espace. En 1979, Francis Cabrel sort son deuxième album "Les Chemins de traverse". Parmi les titres figure "Je l'aime à mourir", une déclaration d'amour passionnée que Cabrel a composée en une heure après avoir expérimenté une nouvelle technique à la guitare. Il insiste pour l'enregistrer et l'intégrer à l'album, malgré les réticences initiales de son entourage.
Auteur original : Francis Cabrel Année de sortie en France : 1979
Le succès est immédiat : la chanson se vend à plus de 600 000 exemplaires en France et reste cinq semaines consécutives à la première place des charts. Elle devient le plus grand succès de Francis Cabrel aux côtés de "Je t'aimais, je t'aime, je t'aimerai".
Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Dès 1980, Cabrel enregistre une version espagnole intitulée "La quiero a morir" pour l'album "Algo más de amor", destiné au marché sud-américain. Cette version rencontre un vif succès en Espagne et en Amérique latine. En 1986, le chanteur dominicain Sergio Vargas en fait une version merengue qui atteint la 22e place du classement Hot Latin Tracks. D'autres adaptations suivent : en anglais ("Until Death Do Us Part" par Roch Voisine en 1990) et même en tchèque ("Zamilovaná" par Lenka Filipová en 1981).
Reprise majeure par : Shakira (version bilingue français-espagnol) Année de la reprise : 2011
Trente-deux ans après la sortie originale, "Je l'aime à mourir" connaît une renaissance spectaculaire grâce à Shakira. La star colombienne a découvert la chanson dans son enfance grâce à sa mère, fan de la version espagnole de Cabrel. En juin 2011, lors de concerts à Paris-Bercy dans le cadre de sa tournée "The Sun Comes Out World Tour", Shakira surprend le public français en interprétant une version mélangeant français et espagnol.
L'accueil est triomphal. La foule reprend en chœur les paroles, bouleversée d'entendre une superstar internationale chanter en français. Face au succès, Shakira enregistre une version studio qui sort en single en décembre 2011 et atteint immédiatement la première place des ventes sur iTunes France, détrônant "Someone Like You" d'Adele.
Francis Cabrel, interrogé par RTL, ne cache pas son émotion : "C'est une renaissance. Il y a un nouvel éclairage, je ne peux que remercier Shakira de cette interprétation. Je pense que son français est très bon. Elle y ajoute de la sensualité, son français est un peu sexy, ça rajoute de l'émotion. C'est miraculeux de voir une chanson comme ça dans la bouche d'une aussi jeune fille !" Les deux artistes envisagent même un éventuel duo. Shakira continue depuis d'interpréter la chanson lors de ses tournées dans les pays francophones, perpétuant ainsi le rayonnement international de ce classique français.
Une influence qui perdure
Ces quatre exemples ne sont que la partie émergée de l'iceberg. D'autres chansons françaises ont également connu un destin international : "Ne me quitte pas" de Jacques Brel (adaptée en "If You Go Away"), "Et maintenant" de Gilbert Bécaud (devenue "What Now My Love"), "C'est si bon" d'Henri Betti et André Hornez (reprise par Louis Armstrong), ou encore "La Mer" de Charles Trenet (transformée en "Beyond the Sea" par Bobby Darin et Frank Sinatra).
Ce phénomène témoigne de la richesse mélodique et émotionnelle de la chanson française, capable de transcender les barrières linguistiques. Qu'elles soient reprises dans leur langue originale ou adaptées, ces chansons ont en commun une qualité universelle : elles parlent d'amour, de mélancolie, de joie et de vie avec une sincérité qui touche tous les publics, quelle que soit leur culture.
De la mélancolie de "Comme d'habitude" transformée en hymne triomphaliste avec "My Way", à la sensualité de "She", en passant par l'éternelle romance de "La Vie en Rose" et la passion débordante de "Je l'aime à mourir", ces chansons prouvent que la France a exporté bien plus que ses vins et ses parfums : elle a offert au monde des mélodies inoubliables qui continuent de résonner des décennies après leur création.
La prochaine fois que vous entendrez Frank Sinatra chanter "My Way" ou Elvis Costello interpréter "She", souvenez-vous : derrière ces monuments de la musique anglo-saxonne se cachent des histoires françaises, écrites dans les cafés parisiens, les hôtels des Alpes ou les studios d'Astaffort. La chanson française, discrète mais influente, continue de conquérir le monde, une mélodie à la fois.
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