La 51e cérémonie des César vient de se dérouler à l'Olympia. Mais avant les statuettes, avant le tapis rouge, il y a un objet que chacun de ces films a croisé des centaines de fois sur le plateau. De la simple ardoise du cinéma muet aux claps numériques d'aujourd'hui, retour sur l'histoire fascinante de cet outil devenu le symbole universel du septième art.


Vous l’avez vu des milliers de fois dans les making-of, les films sur le cinéma, les spots publicitaires. Ce rectangle rayé noir et blanc, claquant sèchement devant la caméra avant que le réalisateur ne crie « Action ! », est devenu aussi emblématique que la bobine de pellicule elle-même. Pourtant, rares sont ceux qui connaissent vraiment l’histoire du clap, ce petit objet en apparence anodin sans lequel le cinéma tel que nous le connaissons n’existerait tout simplement pas.
Aux origines : une ardoise et un problème à résoudre

L’histoire du clap commence bien avant l’arrivée du son au cinéma. Dès l’époque du muet, les équipes de tournage utilisaient déjà de simples ardoises — appelées également « tableaux noirs » — présentées devant la caméra au début de chaque plan. On y inscrivait le titre du film, le numéro de la scène et celui de la prise. L’objectif était purement pratique : les plans n’étant pas toujours tournés dans l’ordre chronologique de l’histoire, cette ardoise permettait au monteur de s’y retrouver parmi des centaines de bobines.
Mais tout a changé à la fin des années 1920 avec l’avènement du cinéma parlant. Soudain, il fallait non seulement identifier les plans, mais aussi synchroniser le son avec l’image. Car à l’époque, et c’est encore largement le cas aujourd’hui, l’image et le son étaient enregistrés séparément, sur des supports différents. La pellicule 35 mm capturait la lumière, tandis qu’une bande magnétique distincte enregistrait le son. Comment faire coïncider les deux au moment du montage ? Il fallait un point de repère commun, à la fois visuel et sonore. Le clap était né.
F. W. Thring, le père australien du clap
L’invention de la claquette — ces deux baguettes articulées par une charnière — est attribuée à l’Australien Francis William Thring, cinéaste, producteur et patron des Efftee Studios à Melbourne. Né en 1882, Thring avait d’abord été projectionniste, puis directeur général de la J. C. Williamson Films, avant de fonder son propre studio en 1930. C’est lui qui a eu l’idée de fixer deux baguettes articulées au sommet d’un cadre, dont le claquement sec produirait un son net et bref, facile à repérer sur la bande sonore.
L’ingénieur du son Leon M. Leon a ensuite perfectionné le dispositif en combinant ces baguettes articulées avec l’ardoise d’identification déjà utilisée sur les tournages muets. De cette union est né le clap tel que nous le connaissons : un objet à double fonction, capable à la fois d’identifier un plan et de fournir un point de synchronisation précis entre l’image et le son.
Le principe est d’une simplicité géniale. Au moment du montage, le monteur repère sur la bande sonore le « clac » caractéristique, puis sur l’image le photogramme exact où les chevrons noirs et blancs de la claquette se rejoignent. En alignant ces deux points, le son et l’image sont parfaitement synchronisés.
L’anatomie d’un clap

Un clap traditionnel se compose de deux éléments. D’abord, l’ardoise : une plaque de bois, de plastique ou d’acrylique sur laquelle figurent le titre du film, le nom du réalisateur, celui du directeur de la photographie, le numéro de la séquence, du plan et de la prise, les conditions de tournage (intérieur ou extérieur, jour ou nuit) et parfois la date. Ensuite, la claquette proprement dite : une réglette mobile fixée par une charnière au sommet de l’ardoise, peinte de chevrons alternés noirs et blancs pour être bien visible quelle que soit la lumière ambiante.
Le rituel est précis et codifié. Le réalisateur demande « Moteur ! », l’ingénieur du son lance l’enregistrement et annonce « Ça tourne ! », le caméraman démarre la caméra. Le claquiste présente alors l’ardoise face à l’objectif, annonce à voix haute le numéro du plan et de la prise, puis rabat vivement la claquette. Le tout ne dure que quelques secondes, mais il est essentiel.
Les traditions du plateau
Autour du clap s’est développée toute une culture de plateau, avec ses codes et ses traditions. En France, ce sont traditionnellement les machinistes qui sont responsables du clap. Le chef machiniste possède généralement trois ou quatre claps de tailles différentes, qu’il utilise selon le cadrage : plus le plan est serré, plus le clap doit être petit. À la fin du tournage, il en offre parfois un au réalisateur ou à un membre de l’équipe, un geste symbolique et très apprécié. Aux États-Unis, c’est plutôt le deuxième assistant caméra (le « clapper loader ») qui s’en charge.
Il existe également le « clap de fin », utilisé lorsqu’il est impossible ou indésirable de claper au début de la prise. C’est le cas notamment en présence d’animaux craintifs — un cheval effrayé par le bruit pourrait gâcher la scène — ou lorsque le claquement risque de briser l’émotion que les acteurs ont patiemment construite. Dans ce cas, le clap est présenté à l’envers, tête en bas, pour signaler au monteur qu’il s’agit d’un clap de fin et non de début.
Et puis il y a le fameux « Schnaps Clap ». Quand les numéros de la séquence, du plan et de la prise affichent tous le même chiffre — par exemple séquence 3, plan 3, prise 3 — le claquiste annonce « Schnaps Clap ! » et désigne la personne ou le département qui devra offrir une tournée à la fin de la journée. L’origine exacte de cette tradition reste mystérieuse, mais elle perdure sur de nombreux plateaux.
Les blagues de plateau font également partie du folklore. Les anciens s’amusaient à piéger les novices à qui l’on confiait le clap pour la première fois : une agrafe discrète empêchant d’écarter la claquette, ou un petit morceau de carton bloqué dans la charnière…
Les anecdotes des grands films
Aretha Franklin et le clap oublié de Sydney Pollack. L’anecdote la plus spectaculaire de l’histoire du clap concerne sans doute le documentaire Amazing Grace. En 1972, le réalisateur Sydney Pollack filme Aretha Franklin enregistrant son album live de gospel dans une église baptiste de Los Angeles. Mick Jagger et Charlie Watts des Rolling Stones se trouvent même dans le public. Problème : Pollack oublie d’utiliser un clap. Résultat : les vingt heures de rushes accumulées sont inutilisables, le son et l’image impossibles à synchroniser. Le directeur du chœur est même appelé à tenter de lire sur les lèvres pour faire correspondre les bobines, sans succès. Le film est resté dans les cartons de Warner Bros. pendant plus de 35 ans. Ce n’est qu’en 2018, grâce aux progrès de la technologie numérique et au travail acharné du producteur Alan Elliott, que le documentaire a enfin pu être finalisé et distribué en salles, à titre posthume pour Aretha Franklin. Une histoire qui rappelle à elle seule pourquoi le clap n’est pas un détail.
Inglourious Basterds et la claqueuse de Tarantino. Sur les tournages de Quentin Tarantino, la claquiste Geraldine Brezca est devenue une figure légendaire. Sur le plateau d’Inglourious Basterds, chacun de ses claps a été compilé dans une vidéo qui a fait le tour d’Internet, offrant un aperçu fascinant et parfois drôle du rythme de travail sur un plateau de Tarantino.
Buster Keaton et le clap muet. L’une des plus anciennes photos célèbres montrant un clap en action remonte au film muet Spite Marriage (1929). On y voit Buster Keaton lui-même tenant l’ardoise à côté de sa partenaire Dorothy Sebastian, un cliché qui témoigne que l’usage du clap était déjà bien installé dès la fin de l’ère du muet.
Judi Dench, claqueuse d’un jour. Sur le tournage de The Best Exotic Marigold Hotel (2011), c’est la grande Judi Dench elle-même qui a été photographiée en train de manier le clap, une image qui montre que même les plus grandes stars du cinéma ne sont pas insensibles à la magie de cet objet emblématique.
Les Muppets et le mini-clap. Pour le film The Muppets: Take 2, l’équipe a dû fabriquer un clap miniature spécialement conçu pour les plans rapprochés avec les marionnettes, le clap standard étant trop encombrant. Ce mini-clap est devenu depuis un objet de collection très recherché.
Le clap à l’ère numérique
Avec l’avènement du cinéma numérique, on pourrait croire que le clap a perdu sa raison d’être. Après tout, les caméras et les enregistreurs modernes intègrent désormais des timecodes SMPTE (un code temporel exprimé en heures, minutes, secondes et images) censés synchroniser automatiquement l’image et le son. Les « digislates », des claps à affichage numérique LED, affichent en temps réel ce timecode synchronisé avec la caméra.
Pourtant, le clap n’a pas disparu. Et pour une bonne raison : la technologie n’est pas infaillible. Les timecodes peuvent dériver au cours d’une longue journée de tournage, et les métadonnées numériques peuvent être corrompues. Le bon vieux « clac » de la claquette reste alors le filet de sécurité ultime, le point de repère universel que rien ne peut altérer. En France particulièrement, la tradition du clap classique reste très vivace. Comme le résument les professionnels du secteur : « C’est simple et ça marche toujours. »
Il existe également des applications pour tablettes qui reproduisent la fonction du clap de manière entièrement numérique, diffusant un son de claquement via les haut-parleurs de l’appareil. Mais sur les plateaux professionnels, le clap physique — désormais souvent en acrylique translucide plutôt qu’en bois, plus léger et lisible en contre-jour — reste la norme.
Plus qu’un outil, un symbole
Le clap est sans doute l’un des objets les plus simples jamais inventés pour le cinéma. Deux baguettes, une ardoise, une charnière. Et pourtant, il est devenu bien plus qu’un outil technique : c’est un symbole universel, reconnaissable instantanément à travers le monde, au même titre que la bobine de film ou le fauteuil du réalisateur.
De l’Australie des années 1920 aux plateaux de Hollywood et de Boulogne-Billancourt, des ardoises à craie du cinéma muet aux digislates LED d’aujourd’hui, le clap a traversé un siècle de cinéma sans prendre une ride. La prochaine fois que vous entendrez ce « clac » sec sur un making-of, vous saurez que derrière ce geste apparemment banal se cache l’un des rouages les plus essentiels de la machine cinématographique. Et que sans lui, Aretha Franklin aurait dû attendre 46 ans pour apparaître à l’écran.
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