Dimanche soir, au Levi's Stadium de Santa Clara, les Seattle Seahawks ont remporté le Super Bowl LX face aux New England Patriots sur le score de 29 à 13. Mais au-delà du résultat sportif, c'est le spectacle de la mi-temps qui aura marqué les esprits — et déclenché une tempête politique.


Quinze minutes de spectacle, des heures de polémique
La NFL avait confié les clés du show au rappeur portoricain Bad Bunny, 31 ans, l'un des artistes les plus écoutés au monde. Un choix qui, à lui seul, constituait déjà une déclaration dans le contexte politique actuel : pour la première fois, la totalité du spectacle de la mi-temps était interprétée en espagnol, devant quelque 130 millions de téléspectateurs américains.
L'artiste avait donné le ton une semaine plus tôt, lors des Grammy Awards, en s'en prenant frontalement à la politique migratoire de l'administration Trump et aux opérations de l'agence ICE. Au micro, il avait lancé un vibrant plaidoyer en faveur des immigrés, se revendiquant américain et dénonçant la déshumanisation des communautés latinos.
Une mise en scène aux multiples messages
Sur la pelouse du Levi's Stadium, Bad Bunny a opté pour une approche plus subtile — mais non moins chargée de sens. La scénographie reconstituait une plantation de canne à sucre et les ruelles d'un village portoricain, décor dans lequel le rappeur a enchaîné six titres puisant dans le reggaeton, la trap, la salsa et la bomba, cette musique issue des communautés afrodescendantes de l'île.
Parmi les temps forts : l'interprétation de Yo Perreo Sola, devenu un symbole féministe et de la cause LGBT+, ou encore celle de El Apagon, chantée depuis des poteaux électriques défaillants — une référence directe aux coupures d'électricité qui ont paralysé Porto Rico pendant des semaines après l'ouragan Maria en 2017, dans ce que beaucoup de Portoricains considèrent comme un abandon de Washington.
Le spectacle comptait également son lot de guests prestigieux. La rappeuse Cardi B et l'actrice Jessica Alba ont fait leur apparition devant une reconstitution de maison portoricaine, Lady Gaga a interprété Die With a Smile dans une scène de mariage, et Ricky Martin a rejoint son compatriote pour Lo que le Paso en Hawaii, un titre qui dénonce le rachat massif de propriétés sur l'île par de riches investisseurs américains.
Détail que les francophones auront peut-être relevé : le morceau Monaco reprend un sample de Hier encore de Charles Aznavour, un clin d'œil inattendu au patrimoine musical français au cœur de la grand-messe du sport américain.
Quand la chanson française conquiert le monde : les tubes traversant les frontières
Une référence discrète mais limpide à l'affaire du petit Liam
Si Bad Bunny a évité de nommer directement Donald Trump pendant son show — contrairement à son intervention aux Grammy Awards —, il n'a pas fait l'impasse sur le sujet migratoire. Dans une séquence filmée montrant une famille regardant sa prestation anti-ICE à la télévision, il remet symboliquement son trophée à un enfant dont le profil rappelle celui de Liam, ce garçon de 5 ans interpellé le 20 janvier à Minneapolis par les agents de l'immigration. Le message était limpide pour quiconque suivait l'actualité.
Le final a pris une dimension continentale : Bad Bunny a conclu par un God Bless America accompagné d'un défilé de drapeaux représentant l'ensemble du continent — y compris Cuba et le Venezuela —, affirmant que l'Amérique ne se résume pas aux seuls États-Unis.
Trump fulmine, le monde MAGA riposte
La réaction présidentielle ne s'est pas fait attendre. Sur Truth Social, Donald Trump a qualifié le spectacle d'« absolument épouvantable » et d'« insulte à la grandeur de l'Amérique », ajoutant que « personne ne comprend un mot de ce que dit ce type ».
En parallèle, l'organisation conservatrice Turning Point — fondée par Charlie Kirk, l'influenceur MAGA décédé en septembre 2025 — avait organisé un programme alternatif en ligne baptisé All-American Halftime Show, avec Kid Rock et des artistes de musique country. L'événement a attiré 6,5 millions de vues sur YouTube, un chiffre notable mais sans commune mesure avec les 130 millions de téléspectateurs du vrai show.
Un pari stratégique devenu acte politique
Le choix de Bad Bunny ne doit rien à l'improvisation. Depuis 2019, la NFL a confié l'organisation du spectacle de la mi-temps à Roc Nation, la société du rappeur et entrepreneur Jay-Z, avec un mandat clair : rajeunir une audience vieillissante et capter le public latino, segment démographique en pleine expansion aux États-Unis. Après Kendrick Lamar en 2024, qui avait lui aussi glissé des messages sur l'histoire afro-américaine dans sa mise en scène, Bad Bunny s'inscrit dans cette lignée d'artistes que la ligue choisit autant pour leur puissance commerciale que pour leur ancrage culturel.
Avec un Grammy du meilleur album en poche et une capacité d'attraction comparable à celle de Taylor Swift, le Portoricain était un choix imparable sur le papier. Mais dans une Amérique où chanter en espagnol devant 130 millions de personnes devient un geste de résistance, la frontière entre stratégie marketing et déclaration politique n'a jamais été aussi mince. Dimanche soir, au Levi's Stadium, Bad Bunny a réussi à faire danser un pays fracturé — ne serait-ce que pendant quinze minutes.
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