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Un an de cinéma français à Seattle : une communauté se tisse, séance après séance

Depuis un peu plus d’un an, le EastSide de Seattle accueille chaque mois un film français récent, en version originale, sous-titrée en anglais. Ce rendez-vous culturel est porté par Arnaud de Fontenay, au niveau des États-Unis, et, animé localement par Clémentine Grousseau. Ensemble, ils ont progressivement réussi à construire une communauté francophone et francophile fidèle. J’ai eu la chance d’être témoin et facilitatrice de cette aventure en duo. Aujourd’hui, je regarde cette première année avec une certaine émotion : celle de voir un projet grandir, s’enraciner et rassembler. C’est le moment du bilan.

Clémentine Grousseau - Crédit SjjClémentine Grousseau - Crédit Sjj
Clémentine Grousseau accueille les spectateurs - Crédit Sjj
Écrit par Sylvie Joseph Julien
Publié le 26 mai 2026

Clémentine Grousseau, une passionnée devenue figure locale

Arnaud avait déjà lancé son projet French Première, notamment en Californie. Au détour d’une discussion, il m’annonce qu’il souhaite faire un test à Seattle : excellente nouvelle ! Il me demande si je connais des francophones susceptibles d’être intéressés pour aider localement au projet. Je pense aussitôt à Clémentine Grousseau. À ce moment-là, je n'imaginais pas qu’elle deviendrait le visage incontournable des projections à Bellevue. À chaque séance, c’est elle qui accueille les spectateurs avec une chaleur à la fois naturelle et discrète. Elle reconnaît les habitués et oriente les nouveaux venus. Clémentine crée cette atmosphère conviviale qui fait désormais partie intégrante de l’expérience. Un soir, un couple lui a même confié : « Si ce n’était pas vous à l’entrée, ce serait vraiment trop bizarre. » Elle en rit.

Le cinéma, c’est une manière incroyable de découvrir la culture d’un pays.

Son histoire avec le cinéma remonte à l’enfance. Elle grandit entourée de dessins animés français et des classiques Disney. Clémentine est fascinée. Très tôt, elle se met à dessiner. Puis elle monte ses premières vidéos. Cette sensibilité visuelle l’accompagne lorsqu’elle part étudier à Séoul, où elle suit un double cursus en marketing à Yonsei University et en partenariat avec l’ESSEC. À Séoul, elle se passionne pour un cours d’histoire du cinéma coréen. Chaque semaine, le professeur indique aux élèves un film à visionner qu’ils doivent ensuite analyser. « Le cinéma, c’est une manière incroyable de découvrir la culture d’un pays », me raconte Clémentine lors de notre interview. C’est ici que nait réellement sa passion pour le cinéma. Pour elle, il ne s’agit plus seulement d’un divertissement. Le 7ème art devient un outil de compréhension du monde.

En parallèle, elle s’investit dans un club étudiant lié à la presse anglophone de l’université. Elle y apprend le montage vidéo et la rigueur éditoriale. Clémentine devient même cheffe de ce petit groupe, coordonnant les projets et guidant les étudiants étrangers dans la découverte de la culture locale. 

Quand je l’ai mise en relation avec Arnaud, elle a immédiatement compris le potentiel du projet. Très vite, elle est devenue son relais local : réception du disque dur, vérification des sous-titres, coordination avec la salle, introduction du film, animation des discussions. La communauté francophone locale l’a adoptée. « Je suis devenue le point de contact numéro un », dit-elle.

 

Arnaud de Fontenay - Crédit Frederic Neema - Octamedia
Arnaud de Fontenay, fondateur de French Première - Crédit Frederic Neema - Octamedia

Arnaud de Fontenay : vingt-cinq ans de cinéma, un réseau international et une mission culturelle

Arnaud, lui aussi, déborde de cette énergie particulière des gens qui portent un projet avec conviction. Juriste de formation, il a travaillé pendant vingt-cinq ans dans la production de films et de séries en France. Son métier l’a amené à suivre chaque œuvre depuis l’achat des droits d’un livre jusqu’à sa sortie en salle. Il connaît le monde du cinéma. Il a vu naître de nombreux films. Sa carrière l’a amené de la négociation des contrats à l’accompagnement d’équipes artistiques. Cette expérience lui donne une vision globale du cinéma, mais aussi un réseau solide, construit patiemment au fil des années.

L’accès aux films français en salle est très difficile sur le continent américain.

Lorsqu’il s’installe aux États-Unis, il constate une frustration largement partagée parmi les francophones : l’accès aux films français récents reste extrêmement limité. Les sorties nationales ne concernent que quelques salles à New York ou à Los Angeles. Les projections ponctuelles sont souvent difficiles à repérer. On le constate, par exemple, à Seattle. Nous avons la chance d’y accueillir le SIFF, le Seattle International Film Festival. Cet événement, créé en 1976, est aujourd’hui l’un des plus grands festivals de cinéma d’Amérique du Nord. Au programme, il y a bien quelques films français chaque année, mais leur diffusion reste concentrée sur la période du festival (la 52ème édition du SIFF avait d’ailleurs lieu récemment du 7 au 17 mai 2026). Et malheureusement, les horaires ne permettent pas toujours au public francophone de s’y rendre facilement. « L’accès aux films français en salle est très difficile sur le continent américain », résume Arnaud. Pourtant, les expatriés restent connectés à l’actualité culturelle française : ils savent ce qui sort, mais ne peuvent pas le voir.

French Première : le cinéma français à l'affiche chaque mois aux États-Unis 

Arnaud décide alors de devenir acheteur de films. Grâce à son réseau professionnel, il contacte les distributeurs internationaux. S’enclenche alors tout un processus que l’on n’imagine pas, nous spectateurs confortablement installés devant le grand écran. Il visionne quantité de films en amont et sélectionne ceux qui correspondent à son public. En un an, il a projeté près de trente films dans sept villes, dont Seattle. Lorsque vous parlez de ces films avec Arnaud, il ne les décrit pas seulement. Il les contextualise. Il vous raconte une histoire. On découvre toute une démarche presque pédagogique derrière chaque sélection. Arnaud essaye de comprendre pourquoi un film fonctionne, pourquoi un autre touche ou dérange. Et surtout, il sait reconnaître ce qui peut résonner auprès d’un public américain francophile. Cette intuition, nourrie par vingt-cinq ans d’expérience, est au cœur de son travail.

Une année de cinéma : diversité des œuvres et fidélité du public

À Seattle, les projections mensuelles ont trouvé leur public. Les spectateurs reviennent. Ils se reconnaissent et discutent. Puis ils en parlent autour d’eux et amènent des amis. Certains viennent pour pratiquer leur français, d’autres pour découvrir le cinéma français actuel. D’autres encore se retrouvent pour partager un moment culturel entre amis ou en famille. Clémentine observe cette évolution avec plaisir : « Il y a un groupe de fidèles. On se revoit à l’occasion d’autres événements francophones. On se/me reconnaît et on discute du dernier film projeté. »

Cette année, les films proposés ont couvert une grande diversité de genres et de sensibilités. Les biopics musicaux comme Aznavour ou Ma mère Dieu et Sylvie Vartan ont suscité un fort engouement (notamment auprès de la communauté arménienne locale, pour le premier film cité). Les comédies dramatiques comme L’Âme idéale ont touché le public. Les films d’auteur, comme L’Étranger de François Ozon, ont attiré un public plus cinéphile, notamment des étudiants en français. Et certaines œuvres, comme En fanfare, ont provoqué une émotion collective rare, au point qu’Arnaud affirme que si le film était projeté chaque mois, la salle se remplirait à nouveau.

Les défis techniques : un travail invisible mais essentiel

Je vous ai parlé du processus de sélection un peu plus haut. Mais, ce que l’on ne voit pas ne s’arrête pas là ! La logistique qui précède chaque projection compte nombre d’étapes minutieuses. Les films arrivent soit via un lien digital, soit sur un disque dur physique qu’il faut tester en amont. La salle doit vérifier la compatibilité du fichier. On doit vérifier également que les sous-titres apparaissent correctement. La bande-annonce du film suivant doit être prête et fonctionner. Le moindre grain de sable, et, tout part en vrille. Une fois, les sous-titres n’apparaissaient pas. Une autre fois, le fichier était corrompu. « On a dû annuler », raconte Clémentine. « Le cinéma avait testé le fichier trop tard. »

Ce que les gens veulent surtout savoir, c’est le titre du prochain film.

Chaque mois, elle arrive en avance au cinéma. Après les vérifications avec l’équipe technique, elle accueille et discute avec les spectateurs. Elle introduit le film et répond aux questions. Elle lit le script envoyé par Arnaud… « à moitié », avoue-t-elle en riant. Elle s’adapte. « Ce que les gens veulent surtout savoir, c’est le titre du prochain film. »

Les réactions du public : émotions, discussions et découvertes culturelles

Après chaque projection, un petit groupe reste discuter. Parfois, on part boire un verre ou on enchaine avec un resto, ou encore, on se retrouve à un autre événement francophone. Parfois, on amène un ami américain, qui découvre la culture française. Il faut alors expliquer, décortiquer les différences, les références culturelles. Clémentine raconte d’ailleurs une anecdote à ce propos : une amie américaine venue voir L’Âme idéale comprenait parfaitement les sous-titres, mais restait au premier degré. Elle ne saisissait pas toutes les références culturelles. « C’était drôle de voir ce décalage », dit-elle.

Certains films, plus exigeants, ont parfois dérouté une partie du public, au point que certains ont quitté la salle. « C’était un film très long, très français, avec beaucoup de références difficiles à saisir », explique Clémentine. Ceci fait partie de l’expérience : découvrir un cinéma différent.

C’est bientôt la dernière séance...

On approche de La photo sur le mot fin, et c’est bientôt la dernière séance. Eddie Mitchell ne sera pas des nôtres pour cette projection. Mais nous aurons la chance de retrouver Raphaël Quenard et Jean Pascal Zadi avec Le Rêve américain, un film drôle et décalé qui interroge le mythe américain avec une énergie irrésistible. Une manière idéale de terminer l’année en un feu d’artifice d’humour avant la pause estivale.

Dès septembre, les projections reprendront. Arnaud et Clémentine vous promettent déjà de nouveaux films et de nouvelles rencontres…

Le rêve américain, un film d'Anthony Marciano
Le rêve américain, un film d'Anthony Marciano

 

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