Édition internationale

JEAN-MICHEL DJIAN – "Les vrais défenseurs de la langue française, ce ne sont pas les Français"

Écrit par Lepetitjournal Rio de Janeiro
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 26 février 2015

Invité par l'Alliance française de Rio, ce journaliste et producteur est venu présenter cette semaine deux de ses 14 documentaires : Rêver le français mercredi et Ministre ou rien ce vendredi soir. Lepetitjournal.com est allé à la rencontre de cet érudit.

Lepetitjournal.com : Quel est le bilan que vous tirez de la place de la langue française dans le monde et notamment au Brésil ?
Jean-Michel Djian :
Au Brésil il y a un fond francophile avant d'avoir un fond francophone, donc ce qui est important de distinguer, c'est ce qui dans la langue suggère d'imaginaire et ce qu'elle suggère de force politique et économique. C'est un peu différent dans la langue française. Dans le premier cas, le Brésil a manifestement un regard très éclairé, presque amoureux de cette langue. La présence de tant d'Alliances françaises, ce n'est pas un hasard. Il y a 40.000 apprenants, c'est assez spectaculaire ! Le français est une langue qui véhicule des valeurs très proches des droits de l'homme, une certaine idée de l'humanisme, des Lumières, elle véhicule surtout une certaine idée du raffinement, de la littérature, de la mode? c'est la langue qui porte ça, ce n'est pas la politique. En même temps, la langue française ne se cantonne pas du tout à l'Hexagone. En Afrique, vous avez beaucoup plus de francophones qu'en France, puis il y a des bastions francophones comme le Québec qui se bat continuellement pour éviter de se faire engloutir par l'anglo-américain. On a donc un imaginaire francophone très diversifié, qui correspond d'ailleurs à ce que la francophonie souhaitait.

Pensez-vous qu'il existe une crise de la langue française à l'étranger ?
Je crois que l'on parle plus d'une crise de la diplomatie française. Pour les fréquenter régulièrement, je constate que les Alliances françaises restent fécondes, elles auraient dû mourir dix fois car elles sont en concurrence, ce qui est le comble, au sein même de la diplomatie française avec les Instituts français alors que dans les autres pays au monde, cela n'existe pas ! Donc la guéguerre franco-française entre les Alliances et les Instituts français existe et les Alliances en pâtissent? Mais en même temps, si vous enlevez les Alliances françaises, il n'y a plus d'apprentissage de la langue française dans le monde. C'est la seule structure associative présidée par des personnalités du pays concerné qui tiennent les rênes d'une certaine conception de la langue française.  Puis il y a une demande de l'apprentissage, donc il faut y répondre ! En 1971, quand la francophonie a été créée, ce n'était pas par des Français mais des francophones non français. A l'époque, le général De Gaulle s'importait peu de la francophonie. Les vrais défenseurs de la langue, ce ne sont pas les Français, c'est ça le plus original.

Pensez-vous que les Français abîment la langue avec l'apparition de nouvelles formes de langage ?
C'est une constante dans l'histoire de la langue. Toute l'histoire de cette langue est traversée par un courant contraire entre les puristes et les non puristes. Entre ceux qui régulièrement disent "cette langue est foutue" parce qu'elle est travaillée par des corps constituants de gens qui ne la respectent pas. En vérité, c'est le désordre de la langue qui crée l'ordre de la langue. Alain Rey l'explique bien en disant : "Les fautes d'aujourd'hui sont les règles de demain". Donc quand on fait du verlan, du slam? On a l'impression de la tuer, mais finalement on la revivifie. La question qui se pose c'est l'écriture de la langue française qui est dénaturée par les outils technologiques. Le SMS est plus un langage oral qu'écrit, c'est là que la balance se fera.

Finalement, le français a encore de beaux jours devant lui ?
Oui ! Pas forcément en terme de masse. La vraie question est de savoir ce que vont faire les peuples de cette langue française, est-ce qu'ils vont s'amuser avec ? Vont-ils la corriger ? L'améliorer ? L'enrichir ? Aujourd'hui, ce sont les Africains qui détiennent le pouvoir démographique sur les Français et en même temps ce sont eux qui l'apprennent le moins bien à l'école, mais ce sont eux qui sont les plus riches en créativité langagière. Ils sont capables de créer car ils sont dans un métissage constant entre les langues maternelles et les langues vernaculaires. La force de résistance syntaxique, grammaticale, lexicale du français peut tout supporter !

Ce vendredi soir sera également projeté votre documentaire Ministre ou rien, pouvez-vous nous en dire un peu plus ?
L'idée de faire un film sur les ministres, c'est parce que personne ne sait ce qu'est un ministre. Je trouve qu'il y a une méconnaissance incroyable ou une charge émotionnelle trop forte sur la fonction pour savoir ce qu'ils font. Et donc, en choisissant 21 ministres et en leur demandant "Pourquoi ils sont ministres ? Comment ils ont été nommés ? Virés ? Racontez les coulisses de la Ve République telle qu'elle est", on comprend alors mieux la fonction.

Sa projection intervient justement en plein remaniement ministériel, avez-vous une réflexion à partager ?
C'est une décision inattendue dans l'histoire de la Ve parce que sa tradition républicaine ne va pas dans le sens d'un remaniement pour "excès de zèle", c'est-à-dire quand un ministre s'exprime au-delà de sa pensée, de manière consciente ou non. Mais peu importe, il n'a pas le droit à l'erreur politique, une majorité doit parler de la même voix. Les tentatives régulières de Arnaud Montebourg pour sortir du jeu a le don d'énerver. Dans ce cas, il aurait pu être remplacé, mais ce qui est intéressant, c'est que  nous savions depuis le début que Aurélie Filippetti ne faisait plus l'affaire. Il fallait donc l'éjecter de manière élégante, puis, Manuel Valls avait besoin de réaffirmer son autorité à la tête d'un gouvernement sous une présidence peu populaire. Il a donc joué un coup de poker. Maintenant ça passe ou ça casse.

Propos recueillis par Margot GALLOT (www.lepetitjournal.com - Brésil) vendredi 29 août 2014

*Photo : Vincent Delerm / Alliance française

lepetitjournal.com Rio
Publié le 28 août 2014, mis à jour le 26 février 2015
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