Lundi 23 novembre 2020

PHILOSOPHIE – Le confucianisme, une idéologie en accord avec la Chine contemporaine ?

Par Lepetitjournal Pékin | Publié le 04/05/2012 à 00:00 | Mis à jour le 05/01/2018 à 08:30

Ironie du sort. En 2011, 36 ans après la mort de Mao, qui s'était dévoué corps et âme à éradiquer le confucianisme des esprits, une statue de 9,5 mètres du philosophe est érigée devant le Musée National de Chine à Pékin. L'emplacement n'aurait pu être mieux trouvé, Confucius dominant fièrement le mausolée de Mao Zedong sur la place de Tian'anmen?

Une statue du philosophe Confucius à Hunan

 

Contrairement aux philosophies occidentales, souvent recluses à un cadre purement universitaire, le confucianisme ne se limite pas à l'étude de quelques ouvrages par des spécialistes. Il s'agit d'un véritable courant de pensée, qui a influencé toute l'Asie du Sud-Est et qui continue à avoir un impact concret sur la société contemporaine. Le confucianisme possède de nombreuses facettes. Il est à la fois une philosophie, une morale, une religion  mais également une idéologie, que s'approprient les hommes politiques modernes.

Mais le gouvernement communiste chinois a-t-il raison de s'appuyer sur le confucianisme ou commet-t-il une erreur philosophique en revendiquant des valeurs incompatibles avec la réalité du régime ?

 

Le respect de l'ordre et de la hiérarchie

Pour répondre à cette question, reprenons les fondements de la pensée confucéenne. Cette philosophie est née à partir des ouvrages attribués au philosophe Kongfuzi, connu en occident sous le nom de Confucius (551 ? 479 av JC). Selon Confucius, l'organisation de la société doit s'initier dans celle de la famille qui elle-même n'est possible que si, au niveau individuel, les hommes recherchent la sagesse. Tout comme Pascal affirme dans Les Pensées « L'homme n'est ni ange, ni bête », Confucius considère que l'humanité n'est ni bonne, ni mauvaise. C'est cette indétermination qui fait que l'homme peut soit s'orienter vers la sagesse, soit vers la bêtise. La finalité confucéenne est l'atteinte de la noblesse spirituelle à travers la découverte du « Li », souvent traduit en français par « rite, étiquette, coutumes, morale ». En réalité, ce terme est un concept beaucoup plus complexe et spécifique à la philosophie chinoise. Il exprime un idéal d'harmonie entre les êtres humains et le monde grâce au respect de l'ordre. Le « Li » est un principe directeur, devant guider les hommes sur la voie de la perfection, à la fois dans leurs rapports à autrui mais également aux divinités et aux anciens.

 

La tombe de Confucius à Qufu - Source : wikimedia

 

Le deuxième terme clé de la philosophie confucéenne est le « Ren », souvent grossièrement assimilé aux notions occidentales « d'amour, d'altruisme, d'humanité ». Le « Ren » n'est pas une force extérieure mais innée, qui existe en nous-mêmes et dont nous devons prendre conscience pour réaliser notre humanité au sens noble. L'homme moralement bon ne doit pas uniquement se perfectionner lui-même mais aider les autres à atteindre un tel niveau d'achèvement. C'est ainsi que la quête individuelle de l'idéal confucéen se répercute au niveau familial puis sur la société toute entière. Le « Ren » peut se définir de deux manières. Tout d'abord par la négative « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voulez pas qu'on vous inflige à vous-même. ». Confucius nomme ce principe « le shu ». Mais également de manière positive : « faites aux autres ce que vous voulez qu'on vous fasse », « le zhong ».

Ainsi Confucius distingue trois types d'hommes, en fonction de leur degré d'achèvement qui correspondent également aux strates sociales : les hommes parfaits ou sages tels que les empereurs de la Chine ancienne, les hommes supérieurs tels que les nobles et enfin les hommes communs, du peuple.

Le confucianisme est donc une philosophie de l'ordre, dont se sont revendiqués historiquement beaucoup de dirigeants politiques d'Asie du Sud-Est pour justifier l'autorité et les classes sociales. Ces principes ont également influencé l'organisation de la famille. La femme doit se plier aux ordres de son époux et lui témoigner sans cesse de la reconnaissance car il prend en charge le foyer. De la même manière, les enfants obéissent à leurs parents et constituent plus tard un soutien, en particulier quand la vieillesse frappe.

 

Une gravure de Confucius - Source : wikimedia

 

Le confucianisme, une pensée qui coïncide avec le communisme moderne ?

A l'époque de Mao, en particulier pendant la révolution culturelle (1966 ? 1976), Confucius est devenu l'homme à abattre par les idéologues communistes. Mao avait même fait la une d'un journal révolutionnaire, annonçant la désacralisation de la sépulture du philosophe à Qufu. En effet, pour le grand timonier qui désirait éradiquer les fondements culturels du pays, le confucianisme cristallisait tous les travers féodaux de la Chine. L'injonction de Confucius « étudiez le passé, il définira le futur. », était la hantise de Mao, qui désirait justement tout reconstruire à partir de zéro.

 

Mais après des années gisant dans l'oubli, le vieux sage a connu une véritable renaissance. Depuis 2004, le gouvernement chinois a créé dans le monde entier des centres d'étude des langues et de la culture chinoise appelés les « Instituts Confucius » et a commencé à prôner les valeurs confucéennes. Les leaders communistes modernes, moins attachés à l'application stricte et exclusive de leur doctrine, ont compris qu'ils avaient beaucoup à gagner en se revendiquant d'une philosophie non idéologique, proposant une orientation plus humaniste du régime. Den Xiaoping lui-même a remis en cause l'utilité de s'accrocher à un communisme pur et dur : « Peu importe que le chat soit noir ou blanc, du moment qu'il attrape la souris ». Le confucianisme exhorte à l'ordre social, au respect de la hiérarchie et à l'harmonie au sein de la famille ; des valeurs que le gouvernement chinois tente d'inculquer pour maintenir l'ordre et la cohésion au sein d'une population colossale de 1,3 milliards d'habitants. Autre atout majeur du confucianisme, il s'agit d'une pensée née en Chine, contrairement au communiste, et qui pourrait donc constituer un véritable « soft power » au niveau international.

 

Cependant, ceux qui s'aventureraient à creuser un peu plus la philosophie chinoise découvriraient que certains principes confucianistes sont étonnamment discordants avec la volonté de contrôle du parti communiste. En effet, d'après le confucianisme, le pouvoir, redevable au peuple, doit sans cesse gagner le droit à gouverner en menant des politiques selon un code de conduite éthique et les rites ancestraux. Pour Confucius, la visée absolue du dirigeant doit être le bien : « Si son désir est le bien, le peuple sera bon. Le caractère moral du leader est le vent et ceux en dessous, l'herbe. Quand le vent souffle, l'herbe se plie. ». S'il ne gouverne pas selon ce principe, celui-ci doit immédiatement être remis en cause. Le peuple ne doit pas être gouverné par la punition ni par les lois mais par la vertu, qui est plus propice au développement d'un « sens de la honte » (une intériorisation du devoir). Défendre la vertu et critiquer l'autoritarisme semble peu réalistes de la part du gouvernement communiste, qui n'hésite pas à appliquer des sanctions rudes et reste encore corrompu.

 

Le parti communiste ne surestimerait-t-il donc pas la capacité du confucianisme à servir ses intérêts ? Selon Stephen Angle, du département philosophie de l'université de Pékin, les théories politiques confucéennes n'offrent pas de modèle satisfaisant pour les transitions sociétales. Or le communisme chinois est actuellement à une époque charnière, en pleine ouverture politique et économique. La Chine a donc besoin d'être accompagnée par une idéologie qui permette à cette évolution de se faire en douceur. Confucius vivait à une époque où les guerres faisaient rage entre les Etats féodaux et le chaos régnait sur la Chine. Il prônait un retour au système politique ancestral et pour cette raison, il a souvent été qualifié de conservateur. Il préférait un système ordonné, où la priorité du gouvernement était le respect des rites de l'aristocratie chinoise ancienne. Une préoccupation qui ne s'accorde pas à la modernisation de la Chine, qui n'évolue guère vers un mode de vie rythmé par des traditions antédiluviennes.

 

Mais il serait faux de qualifier Confucius de réactionnaire étroit d'esprit. Le philosophe défendait certes le respect de la hiérarchie, mais également la mise en place d'une méritocratie, où le plus apte à gouverner viendrait naturellement au pouvoir sans que ne soit imposé de manière autoritaire un quelconque héritier. Il s'agit d'un principe encore dérangeant pour le parti communiste chinois, où une minorité impose par la force le leader du pays. Celui-ci est choisi certes en partie pour ses capacités de dirigeant mais également parce qu'il est au c?ur d'enjeux politiques bien éloignés de l'idéal de la quête de la vertu prôné par Confucius.

 

Peut être que les intellectuels du parti communiste ont réalisé leur méprise, car la fière statue a été mystérieusement retirée de son piédestal, au milieu de la nuit, à peine quelques moins après son inauguration?

 

Clara Leonard (www.lepetitjournal.com/hongkong.html) vendredi 4 mai 2012

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