

La célèbre maison de couture française Sonia Rykiel est actuellement en pleine négociation avec le fonds d'investissement hongkongais Fung Brands à qui elle devrait prochainement céder 80% de son capital. S'agit-il d'un phénomène isolé ou d'une réelle tendance ? Les marques de luxe européennes sont elles devenues la cible privilégiée des investisseurs chinois ? Les maisons de luxe traditionnelles connaissent des difficultés financières et tombent progressivement sous les griffes chinoises?
Sonia Rykiel, une maison chargée d'histoire "Reine du Tricot depuis 1968"
Défilé Sonia Rykiel Spring Summer 2012 ? Au sol, une ligne jaune infinie embrumée de vapeurs grisâtres, quelques notes d'une musique classique hypnotique, une créature androgyne apparaît et s'avance vers nous d'une démarche détachée. D'autres êtres pâles aux cheveux longs et à la silhouette masculine s'amoncellent sur le podium. La musique mute en mix électronique et soudainement les mannequins se parent de couleurs éclatantes.
Sonia Rykiel, une victime emblématique
Tous les ingrédients de l'élégance boyish à la française sont réunis. Le défilé est une véritable ode au patrimoine culturel de l'une des plus grandes maisons du pays. Et pourtant? Nathalie Rykiel, la fille de la fondatrice Sonia Rykiel, mais également présidente et directrice artistique de la marque, capitule : "Il n'est plus possible pour notre famille de donner les ressources nécessaires à un développement mondial". L'entreprise connaissait un chiffre d'affaires de plus de 100 millions en 2008 qui a chuté à 90 millions en 2010 et qui stagne depuis. Le directeur de Fung Brands espère doubler le chiffre d'affaires de la marque d'ici cinq ans.
L'idée de départ était de chercher un actionnaire minoritaire pour soutenir cette expansion mais les marchés s'avèrent être beaucoup plus étendus et compétitifs que prévus. Même si Nathalie Rykiel restera vice présidente du conseil d'administration, la famille ne gardera que 20% du capital.
Cette nouvelle a soulevé une vague de protectionnisme en France, exacerbée en cette année d'élection présidentielle. L'ADN de la marque sera-t-il préservé ? La culture hongkongaise est aux antipodes de l'esprit St Germain des prés des années 50. Qu'adviendra-t-il des égéries auréolées de chevelures gazeuses, des tricots moulants et des couleurs aux accents de coucher de soleil ?

Cerruti, racheté par le géant chinois Li & Fung
Un exemple loin d'être isolé
Fung Brands a été créé il y a seulement un an par la famille Fung, propriétaire du géant du textile chinois Li & Fung. Ce n'est pas la première fois que le fonds s'attaque à des fleurons du luxe européen. Selon le directeur Jean-Marc Loubier, qui s'est exprimé pour le Financial Times, son objectif est "d'investir dans des maisons de luxe avec un histoire et un véritable savoir-faire". C'est dans cette logique qu'il a déjà repris le chausseur drômois Robert Clergerie et le maroquinier belge Delvaux.
En 2010, Hong Kong Trinity Limited, une des filiales de Li & Fung avait également racheté la marque italienne Cerruti pour 53 millions d'euros. Si la marque continue à fabriquer ses costumes haut de gamme en Italie et ses lignes de prêt à porter féminin de luxe en Belgique, le reste de ses productions (sportswears, accessoires, Cerruti 1881 etc.) sont fabriqués sous licence.
Mais la famille Fung n'est pas la seule à s'intéresser aux maisons européennes.
A Capital, fondé mi-2010 et dont les investisseurs sont en majorité européens, est le premier fonds de private equity destiné aux investissements chinois à l'international, avec des bureaux à Beijing, Paris et Shanghai. A Capital est un fonds d'investissement stratégique, avec un modèle novateur d'investissements sécurisant et accélérant en Chine le développement de groupes français et européens. Il a ainsi été à l'origine de la prise de participation dans le Club Med du plus important groupe privé chinois Fosun, et a coinvesti à ses cotés. Cette opération est la première du genre - un investissement minoritaire et amical dans un groupe européen pour accélérer la croissance de ce dernier dans son plus important marche d'avenir, la Chine.
En 2001, la maison Lanvin a été rachetée par la milliardaire taïwanaise Shaw-Lan Wang. En 2005, le groupe chinois AS Watson, détenu par le milliardaire hongkongais Li Ka-Shing, lance avec succès une OPA sur le grand distributeur de cosmétiques Marionnaud. Et que dire de ST Dupont, une des grandes entreprises françaises du stylo et des briquets, happée par Dickson Poon, un des grands distributeurs des marques de luxe hongkongais ? Les rumeurs courent? Le capital de l'entreprise anglaise Jimmy Choo aux talons iconiques, devrait évoluer.

Vuitton, une des marques phares du groupe LVMH
Faut-il craindre une dilution de la culture du luxe ?
Ces investisseurs asiatiques seront-ils capables de respecter des siècles de tradition et de savoir-faire ? La croissance impressionnante de l'industrie du luxe est exclusivement fondée sur sa capacité à faire rêver les consommateurs. Sans un ADN fort, une maison s'effondre. Mais ne nous affolons pas trop vite. Les plus grands groupes de luxe (classés en termes de chiffres d'affaires) restent occidentaux : LVMH (français, 20 milliards), Neiman Marcus (américain), Richemont (suisse, 7 milliards). Les maisons en danger sont les rares qui restent encore indépendantes comme Sonia Rykiel. Il en est de même pour Hermès qui est une cible particulièrement prisée mais dont LVMH possède déjà 22% du capital. Chanel se permet de narguer les grands groupes grâce à son identité et son rayonnement exceptionnel.
Jean-Marc Loubier, à la tête de Fung Brands est un français qui a également été directeur général de Louis Vuitton et président de Céline. Il s'est engagé publiquement à respecter la marque : "L'argent que nous apportons ne va pas seulement protéger la marque, mais il garantira son futur et son développement à l'international". Nathalie Rykiel s'affiche confiante : "Quand j'ai rencontré la famille Fung et Jean-Marc Loubier j'ai su qu'ensemble nous pourrions, en confiance, réinventer l'ADN de Sonia Rykiel, son image unique et qu'ils sauraient faire de cette marque à la fois française, parisienne, et si liée à l'histoire de Saint-Germain-des-Prés, une marque mondiale".
Même si cette intrusion violente et rapide de la Chine dans le marché du luxe à la française est inquiétante, le maintien des valeurs fondatrices de la marque reste la condition absolue du succès. Les nouveaux investisseurs asiatiques vont être contraints de respecter une cohérence historique et d'embaucher des Français qualifiés du secteur (comme le directeur de Fung Brands) s'ils veulent maintenir des résultats élevés.
Clara Leonard (www.lepetitjournal.com/hongkong.html) jeudi 2 février 2012
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