Samedi 24 octobre 2020

Seuls, Tous Ensemble

Par JC Agid | Publié le 14/04/2020 à 15:03 | Mis à jour le 14/04/2020 à 16:35
Photo : ©️JC Agid
Coronavirus New York

J’aime New York tous ensemble, juste d’une façon un peu différente en ce moment.

J’aime New York depuis le jour où j’ai visité cette ville pour la première fois, au début des années 1990. J’avais à peine 20 ans et j’y ai rencontré, dès mon arrivée, une famille qui allait devenir mon pilier américain. Je ne parlais presque pas anglais et je ne savais pas que je reviendrai un jour étudier, ici, en master en journalisme. Comme tant d'autres avant moi, j’ai immédiatement été subjugué par cette ville vibrante, rapide, colorée, et depuis l'automne 2000, j’en ai fait mon domicile.

Lorsque le 11 Septembre frappe Manhattan un an plus tard, tout s’arrête. Les new-yorkais ébahis quittent leurs bureaux et leurs appartements. Personne ne panique. Tandis que certains d’entre eux pleurent la perte d’un parent, d’un collègue ou d’un ami, les autres observent, interdits et perplexes, ce que les terroristes viennent de faire à leur ville, avec en mémoire l’attaque de Pearl Harbor à l’aube du 7 Décembre 1941, la seule autre fois où les États-Unis avaient face à une guerre sur leur propre sol.

Il fait beau et sec ce Mardi 11 Septembre 2001, avec dans l’air une brise légère. De toutes parts, les new-yorkais envahissent les trottoirs ; ils se rassemblent pour se soutenir les uns les autres, embrasser policiers et militaires ; et devant les hôpitaux, ils attendent patiemment de pouvoir faire don de leur sang alors que le monde entier a les yeux fixés sur eux et Gotham.

Coronavirus new york

 

Le maire de New York, Rudy Giuliani, appelle le matin même du 11 Septembre son ami Sirio Maccioni - le célèbre restaurateur qui avait fondé Le Cirque - pour le supplier de ne pas annuler les réservations de ses clients et de demander aux autres chefs de rester également ouverts pour le diner. Les théâtres de Broadway comme les aéroports allaient bien sûr fermer, mais la vie économique de la ville ne devait en aucun cas ralentir.

Les New Yorkais se sont rassemblés à l’extérieur.

Aujourd’hui, on leur demande de se cloisonner à l’intérieur, isolés les uns des autres.

Quelques jours après les attaques terroristes du 11 Septembre contre le World Trade Center, le graphiste Américain et professeur à la School of Visual Arts (SVA), Milton Glaser, retouche son iconique logo, ‘I ❤️ New York’. Il l’avait conçu en 1977 lorsque la ville, après avoir traversée des années de faillites, de chaos et d’incendie, voulait convaincre les touristes de revenir.

Glaser ajoute alors dans le cœur une petite tache noire en bas, à gauche et rédige un nouveau texte, ‘J’aime New York plus que jamais’ - ‘I ❤️ New York More Than Ever’.

« Les jours qui ont suivi (les attentats), j’ai dessiné - en reflétant exactement ce que je ressentais - un (poster) ‘I Love New York More Than Ever’, car c’était ce que tout le monde voulait dire - nous réalisions tous que, comme c’est le cas avec un parent malade en train de mourir, je ne réalisais pas à quel point je les aimais », Glaser explique dans un article publié par la SVA.

New York coronavirus

 

Les étudiants de Glaser distribuent alors l’affiche partout dans la ville. Chaque boutique la scotche sur sa porte. Le Daily News en fait même à la fois sa Une et sa dernière de couverture huit jours après les attaques. Le nouveau Iogo ‘I Love New York More Than Ever’ devient ainsi le symbole d’une ville résistante, optimiste et farouchement déterminée à se remettre sur pieds.

Alors que New York est en deuil - je me souviens de cette soirée où, à la nuit tombée, les habitants de la ville ont chacun allumé une bougie sur le rebord de leurs fenêtres ou du seuil de leurs maisons - la ville redevient sonore et tonique, de la plus belle des façons, celle qui respecte les pompiers et les ouvriers qui recherchent encore des survivants et commencent à nettoyer les débris de Ground Zero.

Nous vivons aujourd’hui une situation opposée. Comme dans tant d’autres endroits dans le monde, New York qui ne devait jamais dormir, est devenue presque muette. Les théâtres de Broadway et les bureaux, les restaurants, le Metropolitan Opera et les salles de concert, les musées et la plupart des magasins ont baissé le rideau. Le confinement chez soi est devenu la règle. Les ouvriers et les contremaîtres ont délaissé la construction des gratte-ciels, et dans les rues, il n’y plus d’embouteillages.

Je reste chez moi et m’aventure rarement dehors - et seulement pour des raisons essentielles. Alors que je me demande ce que l’avenir nous réserve, je reste ébloui par la vue du 35e étage où j’habite, cette vue puissante et magique que découpent sur l’horizon les tours de Manhattan. Devant, sur la 76e rue, la pyramide verte coiffe l’hôtel Carlyle, et au-delà, la floraison des arbres de Central Park garde en elle une invitation improbable de s’y promener. Si le ciel est clair, je peux même deviner au loin le New Jersey. En me tournant vers le Sud, le plus grand immeuble d’appartements - le 432 Park Avenue, les tours de Columbus Circle, celle de Bloomberg, et les flèches colorées qui embrassent les cieux au-dessus de Times Square me rappellent le bruissement des rues et le mouvement sans fin des passants, des acheteurs, des touristes, des cuisiniers, des travailleurs, des promeneurs - les rêveurs.

Coronavirus new york

©️JC Agid

La ville s’endort à présent tous les soirs. Certains immeubles, dont les lumières restent d’ordinaire allumées toute la nuit, s’éteignent vite après le coucher du soleil.

Il n’y a pas de Maire de New York pour demander aux restaurants de rester ouverts : il leur a donné l’ordre de fermer. Il n’y pas de place dans les magasins pour un poster I Love New York More Than Ever : ils sont tous fermés. C’est une période dramatique, pas seulement pour New York, mais pour le monde entier.

Et pourtant la ville ne s’est pas totalement assoupie.

Il y a bien sûr les héros de cette guerre extraordinaire : celles et ceux qui soignent, les femmes et les hommes infirmiers et docteurs, le personnel administratif aussi, cette armée de gens qui nettoient, toutes celles et ceux qui travaillent sans fin dans les hôpitaux et s’exposent ainsi au virus mortel. Pour eux, chaque soir à 19 heures, lorsque le soleil s’apprête à embraser l’horizon américain, comme dans beaucoup de villes à travers le monde, les new-yorkais ouvrent leurs fenêtres et se rassemblent dans un concert aux parfaites harmonies d’applaudissements, de casseroles et de notes de cornemuses, une musique que l’on entend jusque dans les chambres des hôpitaux de la ville.

Il y a les héros de l’ombre, celles et ceux qui vont chaque jour travailler pour s’assurer que les new-yorkais continuent à pouvoir s’approvisionner en nourriture, médicaments et produits ménagers ; celles et ceux qui maintiennent sûres et propres les rues des cinq grands quartiers de la ville : Staten Island, Brooklyn, le Queens, le Bronx et Manhattan. Sans oublier ni les pompiers qui viennent nous sauver d’un incendie, d’une inondation ou d’un accident ni les journalistes qui parcourent New York pour nous informer de ce qui se passe réellement et vérifier les affirmations des autorités.

Il y a aussi les gestionnaires des petites entreprises, les dirigeants des grandes sociétés et des banques qui tentent chaque jour de maintenir des emplois et des salaires en dépit de la récession qui pointe. Ils partagent des idées, des ressources et développent ensemble des projets pour mieux traverser cette crise. À nous de dépenser notre argent auprès d’eux et d’alléger ainsi les conséquences de la crise économique, une autre pandémie sous-jacente.

Cette façon de demeurer tous ensemble, c’est aujourd’hui l’image de New York, et de tant de lieux dans le monde.

Nous pouvons être isolés les uns des autres, nous inviter virtuellement à l’heure de l’apéro au moyen d’une visio-conférence, découvrir le télétravail et l’enseignement à domicile, s’adonner à un sport ou pratiquer le yoga avec son entraineur via un ordinateur, envoyer un message ou téléphoner pour prendre des nouvelles d’un ami, et nous retrouver sur internet pour pleurer un proche qui vient de disparaitre. Nous sommes tous ensemble.

Nous pouvons être confinés et nous distancer les uns des autres, Il me semble que plus que jamais, l’unique façon d’avancer soit ensemble.  

En admirant Manhattan tous les soirs à 19 heures de ma fenêtre et en planifiant à l’aube ma journée de travail, je réalise à quel point nous avons besoin de ce rassemblement pour vivre bientôt cette promesse de nous embrasser à nouveau.

Coronavirus new york

©️ JC Agid

 

J’aime New York, depuis que je l’ai découverte. J’aime New York plus que jamais depuis le 11 Septembre. Aujourd’hui, j’aime simplement New York, tous ensemble.

I ❤️ New York All Together

 

 

JC Agid

JC Agid

JC Agid est le fondateur de 37EAST, une agence de conseil media et développement aux Etats-Unis, au Mexique et en France. Il est également membre du conseil d’administration des American Friends of the Paris Opera and Ballet et de LeaderXXchange.
0 Commentaire (s)Réagir