« Quand on évolue à l’étranger, on devient beaucoup plus observateur. On regarde davantage, on écoute davantage, on essaie de comprendre avant de juger. ». Nourri depuis l’enfance par le cinéma américain, le réalisateur français Sébastien-Abdelhamid Godelu s’est installé à Los Angeles pour réaliser ses rêves et des films. Tourné au Japon, son court-métrage Mokunin 黙認 a été présenté à New York au Chelsea Film Festival et poursuit son parcours international.


Comment êtes-vous arrivé aux Etats-Unis ?
J’y suis arrivé finalement d’abord, comme beaucoup de gens de ma génération, par le cinéma, les séries, la musique… J’ai grandi avec la culture américaine des années 80/90. Les États-Unis ont fait partie de moi assez tôt et constituent une énorme partie de ma culture pop, on va dire.
Puis physiquement, j’y suis aussi arrivé par le cinéma. La première fois que je viens aux États-Unis, c’est pour avoir un tout petit rôle dans un film. Je décide d’emmener mon papa, qui m’a donné cet amour du cinéma et avec qui j’ai partagé tant de films.
À mon arrivée à Los Angeles, il y a plus de dix ans, je me souviens que dans les deux premières heures, je lui dis : « C’est ici que je veux vivre. » Il a partagé ce sentiment instantanément. Tout ici me rappelait les films que j’aimais tant. Chaque rue, chaque immeuble… J’avais l’impression de traverser cette industrie du rêve que j’avais tellement regardée de loin.
Je me suis donc fixé cet objectif un peu fou de venir y vivre. Et quelques années après, je l’ai fait. Je me suis installé ici il y a maintenant quatre ans, avec des objectifs très clairs, professionnellement mais aussi personnellement.
Aujourd’hui je vis à Los Angeles, mais loin du tumulte. Je vis près de la nature, avec mes animaux et ce calme dont j’avais tant besoin. Cet écosystème est parfait pour moi. En tant que créatif, il me permet de me retrouver, tout en étant connecté aux différentes industries dans lesquelles j’exerce et qui sont finalement toutes liées à l’entertainment.

Comment avez-vous eu l’idée de réaliser ce court métrage ?
Je venais tout juste de terminer mon premier court métrage, Ice Ice Bye Bye, qui parle d’identité et que j’avais tourné aux États-Unis. À la suite de ce film, je me suis posé une question qui a immédiatement trouvé un écho en moi et qui, finalement, est devenue Mokunin 黙認 : « À quel moment devient-on responsable de ce que l’on choisit de ne pas voir ? » Et à partir de quel moment le silence devient-il lui-même une forme de choix ?
Je ne voulais pas faire un film qui dise au spectateur : « voilà qui est coupable, voilà qui est innocent, voilà ce que vous devez penser ». Au contraire. Ce qui m’intéressait, c’était de le placer dans une position inconfortable. Il découvre les choses en même temps que le personnage et, à la fin, je voulais qu’il reste avec ses propres questions.
Le mot « Mokunin » m’a beaucoup marqué pour ça. C’est un mot japonais difficile à traduire parfaitement, mais qui porte notamment cette idée d’une approbation tacite, d’un silence qui peut finir par devenir complaisant. Je trouve qu’il y a quelque chose de très puissant là-dedans parce que le silence peut vouloir dire énormément de choses : la peur, le déni, la prudence… ou parfois la complicité.
C’est un film volontairement radical, sur un sujet grave, qui laisse le spectateur avec un questionnement : qu’est-ce que l’on a réellement vu ? Qu’est-ce que l’on a cru voir ? Et surtout, qu’est-ce que l’on choisit de ne pas questionner ?

Comment s’est déroulé le tournage au Japon ?
C’était intense ! (rires) On avait peu de temps, peu de moyens, une petite équipe, donc forcément une part d’inconnu assez importante. Mais on avait tous une idée très claire du film que nous voulions faire et une vraie volonté commune. Et franchement, ça s’est super bien passé.
J’ai eu le privilège d’avoir Shun Sugata dans le film. C’est un acteur avec une présence incroyable, qui a travaillé avec Tarantino dans Kill Bill, Scorsese dans Silence, ou que l’on a vu plus récemment dans Tokyo Vice. Ce sont des cinéastes que j’aime profondément, donc avoir un acteur comme lui dans mon film, c’était très précieux.
Je me souviens très bien du premier plan avec lui. Tout d’un coup, le personnage que j’avais écrit était devant moi. Il était habité. Et tout s’est passé de manière tellement simple et naturelle. Au-delà de l’immense acteur, j’ai découvert une très belle personne.
Le fit avec Mohamed Belhout, avec qui j’avais déjà tourné Ice Ice Bye Bye, était également parfait. Il y a eu une vraie rencontre entre eux et je crois que ça se ressent à l’image même si au final ils sont très peu ensemble a l'écran, c’était important d’avoir cette cohésion.
Pour revenir au Japon j’avais une idée très précise de ce que je ne voulais pas faire : aller tourner à Tokyo simplement parce que Tokyo est photogénique. Je ne voulais surtout pas d’un Japon de carte postale. C’était même tout l’inverse.
Tokyo est un personnage à part entière dans Mokunin 黙認 C’est aussi pour cette raison que j’ai choisi cette ville. Il y a quelque chose qui me fascine dans cette idée que Tokyo peut parfois remplacer l’individu par la masse. On peut être entouré de milliers de personnes et pourtant totalement seul.
On a également énormément travaillé sur les silences, les regards et le hors-champ. Il n’y a pas de musique dans Mokunin 黙認, très peu de dialogues. Je voulais que le spectateur soit attentif au moindre bruit, au moindre geste.
Je garde un souvenir extrêmement fort de ce tournage. Il y avait quelque chose d’un peu irréel à me retrouver à Tokyo avec mon équipe en train de donner vie à ce film.
Voir Mokunin 黙認, un film que nous avons tourné à Tokyo avec une petite équipe, avec beaucoup de cœur et sur un sujet aussi grave, voyager comme ça de festival en festival, ça me touche énormément
Quelle a été sa réception au Chelsea Film Festival ?
Très bonne, et c’était particulièrement intéressant pour moi parce que le film avait déjà commencé son parcours aux US avec sa première mondiale à HollyShorts, au Chinese Theatre à Los Angeles. Le présenter ensuite à New York, au Chelsea Film Festival, permettait de le confronter à un autre public. D’une côte à l’autre, il y a parfois des sensibilités très différentes.
Je suis toujours un peu nerveux quand je suis dans la salle. Regarder son propre film avec un public, c’est une expérience assez étrange et en même temps grisante. Tu connais chaque seconde, chaque respiration, mais tu te mets à écouter la salle plutôt que le film.
Et ce que j’aime avec Mokunin 黙認, c’est justement ce moment après la fin. Il y a souvent quelques secondes où les gens restent avec ce qu’ils viennent de voir. Et au moment de la « révélation », entendre physiquement la salle réagir, c’est quelque chose de très fort pour moi.
À Chelsea, j’ai retrouvé ça. Ensuite, des spectateurs sont venus me parler du film, me donner leur interprétation, me poser des questions. C’est exactement pour cela que j’aime être présent dans les festivals. Le film commence à ne plus vous appartenir complètement et c’est passionnant.
Je ne ferai jamais semblant d’être blasé. Voir Mokunin 黙認, un film que nous avons tourné à Tokyo avec une petite équipe, avec beaucoup de cœur et sur un sujet aussi grave, voyager comme ça de festival en festival, ça me touche énormément.
Quand on évolue à l’étranger, on devient beaucoup plus observateur
Est-ce que le concept de Mokunin ou d’observer sans questionner trouve un écho particulier dans votre parcours ou le fait d’évoluer à l’étranger ?
Oui, probablement, même si je ne l’ai pas écrit consciemment comme cela. Quand on évolue à l’étranger, on devient beaucoup plus observateur. On arrive dans un environnement dont on ne possède pas forcément tous les codes. On regarde davantage, on écoute davantage, on essaie de comprendre avant de juger.
Je l’ai ressenti en arrivant aux États-Unis et encore davantage en tournant au Japon. Mais c’est également vrai lorsque l’on évolue dans des milieux qui ne sont pas forcément les nôtres à l’origine. C’est pour ça que je trouve cette question particulièrement intéressante.
Maintenant, Mokunin 黙認 pousse cette idée vers un endroit beaucoup plus sombre : observer a-t-il une limite ? À partir de quel moment le fait de ne pas intervenir devient-il lui-même une décision ? Et surtout, quelle est la différence entre regarder et voir ?
Cette question dépasse évidemment mon propre parcours. Elle concerne notre rapport aux autres, mais aussi notre époque. Nous voyons énormément de choses, on scroll en permanence. Nous sommes informés, exposés, témoins. Pourtant, savoir ne signifie pas forcément agir.
C’est probablement ce qui m’intéresse le plus en tant que réalisateur et auteur aujourd’hui : ne pas forcément apporter une réponse morale toute faite, mais placer le spectateur dans une situation où il est obligé de se demander ce qu’il aurait fait lui-même.
Aujourd’hui, réaliser et écrire, pour moi, c’est devenu vital. J’en ai besoin.
Quels sont vos projets pour ce court-métrage et/ou vos prochains projets ?
Pour Mokunin 黙認, l’objectif est de continuer son parcours en festivals. Le film a commencé très fort avec une première mondiale à HollyShorts et il continue aujourd’hui à être sélectionné aux États-Unis et à l’international. J’ai envie de lui laisser le temps de vivre et de rencontrer différents publics. Pour moi, les festivals sont des révélateurs extrêmement importants.
Dans le même temps, Ice Ice Bye Bye poursuit lui aussi son chemin, avec aujourd’hui plus de cinquante sélections à travers le monde et une quinzaine de prix. C’est assez fou de voir ces deux films évoluer simultanement , surtout qu’ils le font sur des terrains finalement très différents.
En parallèle, je viens de terminer un troisième court métrage, « GONE. » , tourné à Palm Springs, en Californie. C’est un film différent, très intime, autour du deuil, de la fuite et de notre difficulté à dire adieu. Il est actuellement en fin de postproduction et j’espère évidemment qu’il connaîtra lui aussi un beau parcours en festivals le moment venu.
C’est probablement mon film le plus personnel et un tout autre exercice. J’en suis extrêmement fier et j’ai vraiment hâte de pouvoir le partager avec le public.
Ces trois courts métrages réalisés en moins d’un an sont pour moi une sorte de laboratoire. Ils me permettent d’affiner mon langage de réalisateur, de comprendre les histoires que j’ai envie de raconter mais aussi la manière dont j’ai envie de les raconter. Aujourd’hui, réaliser et écrire, pour moi, c’est devenu vital. J’en ai besoin.
Ces trois films m’ont énormément appris et j’ai l’impression d’avoir enfin trouvé quelque chose que je cherchais depuis longtemps sans forcément savoir le nommer.
La suite logique est maintenant le long métrage. J’ai terminé l’écriture de mon premier long et c’est clairement là où je veux aller.
Je reste humble. J’apprends énormément, et ce même si j’ai déjà vécu plusieurs vies dans les métiers de l’image. En tant que réalisateur, j’ai encore énormément de choses à apprendre et ça me plaît beaucoup d’être à nouveau au début de quelque chose.
Même si, finalement, ce n’est peut-être pas vraiment un début. C’est plutôt l’aboutissement de toutes ces années passées autour de l’image, du storytelling et de la réalisation.
Le court-métrage Mokunin 黙認 fait également partie également de la sélection pour ces festivals
- Salento International Film Festival 2026 – Official Selection, Tricase, Italy.
- Malibu Film Festival 2026 – Official Selection, California, USA.
- Thessaloniki International Short Film Festival 2026 – Official Selection, Greece.
- Montecatini International Short Film Festival 2026 – Official Selection, Italy.
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