Kaella-Marie Earle est une figure émergente dans la gouvernance énergétique autochtone au Canada. La vice-présidente du Comité consultatif autochtone du Régulateur canadien de l’énergie et dirigeante anishinaabe a remporté il y a quelques semaines le Prix Inspiring Women of the Year. Son engagement repose sur un principe clé : une transition énergétique durable passe par l’intégration du consentement libre, préalable et éclairé et par la participation directe des communautés autochtones. « Le Canada connaît une dynamique remarquable où les Premières Nations jouent un rôle de leader dans le développement d'infrastructures durables », nous confie-t-elle.


Comment avez-vous débuté votre carrière dans le domaine de la gouvernance énergétique et des droits des autochtones ?
En réalité, je dirais que je suis entrée dans ce domaine un peu par accident. Mon père est ingénieur et il a eu une grande influence sur ma carrière. Mon engagement en faveur de la justice des Premières Nations et de l'énergie a, lui, commencé il y a plus de 10 ans, lorsque j'ai constaté les injustices dont souffraient les communautés autochtones, particulièrement à Sudbury, un pôle minier.
Impliquée par ma culture dans la protection de l'environnement, j'ai commencé à manifester contre des projets comme des pipelines de pétrole et de gaz, ainsi que l'expansion du charbon. J'ai aussi participé à une formation sur la réalité climatique à Seattle et développé un réseau à travers le Canada pour lutter contre ces problèmes.
À l'université, je m'étais orientée vers l'ingénierie environnementale. Une directrice m'a proposé un stage, et j'ai surpris tout le monde en décrochant un entretien chez Enbridge, une entreprise pétrolière. Lors de l'entretien, j'ai exprimé mes aspirations d'intégrer mes valeurs culturelles anishinaabe dans mon travail d'ingénierie pour promouvoir la transition énergétique. J'ai été embauchée et j'ai découvert un monde où on se soucie vraiment d'apporter des changements positifs. Mon passage chez Enbridge m'a permis de travailler avec des survivants d'écoles résidentielles et de mener des initiatives de sensibilisation culturelle.
Plus tard, j'ai découvert sur LinkedIn une opportunité au Régulateur de l'énergie du Canada, sans réaliser à quel point ce poste allait être significatif. J'ai eu la chance d'intégrer la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones dans la réglementation énergétique. Cela a été une découverte presque fortuite, mais qui résonne profondément avec mes valeurs sur la terre et la sécurité des populations, ainsi que l'amélioration des secteurs énergétique et minier.
Les écoles résidentielles au Canada étaient des institutions créées par le gouvernement canadien et les églises, principalement entre la fin du 19e siècle et les années 1990. Leur objectif était d'assimiler les enfants autochtones en les éloignant de leur culture, de leur langue et de leur famille.
Est-ce que vous sentez que les entreprises et le gouvernement sont réceptifs à ces préoccupations ?
De nombreux fonctionnaires, tant au niveau fédéral que provincial, sont réceptifs aux enjeux des Premières Nations. Cependant, il existe un fossé entre les préoccupations du public et celles de l'industrie. En tant que personne issue des Premières nations, il peut être tabou de parler d'exploitation minière et de l'industrie pétrolière. Utiliser mes compétences d'écoute a été crucial pour naviguer ces enjeux. J'ai réalisé que beaucoup de familles dépendent de l'industrie de l'énergie, et que les efforts syndicaux pour réduire les émissions sont essentiels à la transition.
Concernant les défis des Premières Nations dans la gouvernance de l'énergie, il existe deux niveaux : l'oppression historique ayant limité leur capacité à s'engager dans ces secteurs, et les effets des troubles internationaux sur la relation avec les États-Unis, qui compliquent la reconstruction des liens avec les peuples autochtones. Cela crée aujourd’hui des tensions internes et représente un défi majeur pour protéger la souveraineté tout en respectant les droits autochtones. Le Canada doit renforcer ces relations dans un contexte de menaces existentielles, ce qui est très stressant pour le pays actuellement.
Nous avons eu la chance d'apprendre des autres peuples autochtones grâce à cette Déclaration et de partager nos connaissances
Est-ce que votre action au Canada peut avoir une implication dans le reste du monde ?
Tout à fait. J’ai eu le privilège de travailler sur l'implémentation des droits des autochtones dans les secteurs de l'énergie et de l'exploitation minière et je peux affirmer que la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, élaborée par les peuples autochtones du Canada, est un outil international majeur. Nous avons non seulement pu en bénéficier, mais aussi offrir une perspective internationale sur les mécanismes de surveillance établis au Canada.
Un exemple marquant est le Comité consultatif et de surveillance autochtone (IAMC) pour l'expansion du pipeline Trans Mountain. Grâce à un leadership exceptionnel des Premières Nations, ce mécanisme de surveillance permet à environ 131 Premières Nations de suivre ce qui se passe dans les grands projets et d'utiliser ces informations pour influencer leur déroulement et prendre des décisions. À ma connaissance, personne d'autre dans le monde n'a réalisé une telle initiative. Les leaders de l'IAMC ont voyagé à l'international pour partager leur expérience, et collaborent avec des experts du Brésil et des Pays-Bas pour approfondir des sujets tels que l'impact social des projets, un domaine sous-développé mais essentiel pour l'industrie lors du développement d'infrastructures majeures.
Nous avons eu la chance d'apprendre des autres peuples autochtones grâce à cette Déclaration et de partager nos connaissances. Cela continuera d'évoluer à mesure que ces instruments se renforceront au Canada.
Plus de 20 % des entreprises de services publics électriques au Canada sont désormais co-détenues par des Premières Nations
Quelle est l’implication des Premières Nations dans la transition énergétique ?
Le Canada connaît une dynamique remarquable où les Premières Nations jouent un rôle de leader dans le développement d'infrastructures durables, tant pour le logement que pour l'énergie. Plus de 20 % des entreprises de services publics électriques au Canada sont désormais co-détenues par des Premières Nations. En matière de développement de générateurs de biomasse et de projets solaires résidentiels, les Premières Nations ouvrent véritablement la voie.
Cet élan positif, catalysé par le travail acharné de ces communautés autochtones à travers le pays, me permet de dire avec conviction qu’elles ont réussi à revitaliser leurs communautés avec même moins de ressources que le Canadien moyen. Nous avons la capacité d'aller encore plus loin au Canada et ailleurs en ce qui concerne la transition et la diversification énergétiques.

Vous avez également mentionné l'importance d'écouter la voix des jeunes. Pensez-vous qu'ils sont un peu plus écoutés ces derniers temps notamment grâce aux réseaux sociaux ?
Oui je le pense vraiment. Un élément souvent négligé dans l'histoire de la gouvernance au Canada et aux États-Unis est que cette dernière reposait en grande partie sur des modèles monarchiques. À la formation des États-Unis et lors de la rédaction de leur constitution, les fondateurs se sont également inspirés de la gouvernance haudenosaunee, qui implique des peuples des Premières Nations d’Ontario, de New York, du Michigan et du Wisconsin. Cette influence a été déterminante dans la création d'un modèle de gouvernance axé sur le peuple, d’où les premiers mots de la constitution américaine : « Nous, le peuple ».
Les peuples autochtones ont donc eu un impact considérable sur la gouvernance. Au Canada, la mise en place d’un conseil de jeunes auprès du Premier ministre souligne l'importance accordée à leurs opinions. Leur participation active dans les systèmes de gouvernance autochtone est cruciale. Lors de nombreuses grandes réunions liées à l'exploitation minière et à l'énergie, des panels autochtones incluent régulièrement des jeunes qui souhaitent partager leurs idées et nous rappeler nos valeurs fondamentales lorsque nous les perdons de vue.
Il ne faut pas oublier que dans des périodes de troubles ou d'injustice, ce sont souvent les étudiants universitaires qui soulèvent des questions majeures avant qu'elles ne soient largement reconnues. Ces jeunes, nouvellement conscients des enjeux, identifient des problèmes que les générations plus âgées peuvent négliger.

Vous avez reçu le Prix Inspiring Women of the Year. Qui vous inspire maintenant dans votre travail ?
Depuis que je suis devenue fonctionnaire publique, quasiment tout le monde m'inspire. Partout où je vais, j'essaie d'écouter les gens. Hier encore, dans un taxi, la chauffeuse a partagé avec moi son témoignage sur la crise d’inaccessibilité et ses conséquences sur le logement. Ces échanges quotidiens avec les citoyennes et citoyens, qu'ils soient canadiens ou autochtones, m'inspirent et m’aident à me concentrer sur ce qui est vraiment important pour eux. En fin de compte, je considère mon travail comme servant les intérêts des gens. Mes actions sont guidées par leurs préoccupations.
Mes parents sont une autre source d’inspiration. Ma mère est une survivante d'une école de jour autochtone, une des sous-catégories des écoles résidentielles au Canada. L'impact de sa vie et de celle de ses frères et sœurs sur moi a été considérable. Mon père, quant à lui, est un diplômé de première génération en ingénierie, un domaine exigeant, où il a réussi sans mentor ni ressources. C'est certainement l'homme le plus fort que j'ai jamais rencontré, et je l'admire profondément. Je suis convaincue que mon succès est le résultat du soutien de mes parents et de personnes qui ont cru en moi et m'ont offert des opportunités non conventionnelles pour réaliser des changements. Je leur en suis extrêmement reconnaissante.
Il est crucial de reconnaître la réalité historique
Vous avez évoqué l'importance d'être un allié dans ce travail. Comment quelqu'un qui n'est pas Première Nation peut-il devenir un bon allié et soutenir vos actions ?
Il est crucial de reconnaître la réalité historique. Il ne s'agit pas seulement de comprendre comment les peuples des Premières Nations, des Inuits et des Métis ont été opprimés au Canada et à l'étranger, mais aussi d'appréhender l'importance et l'impact significatif qu'ils ont eu sur le monde.
J'enseigne un cours intitulé "Paradigmes anishinaabe et transition énergétique et conception d'ingénierie" à des étudiants en ingénierie et en sciences à l'Université Brock. Il est étonnant de voir à quel point les jeunes prennent conscience de la sophistication des peuples autochtones et de leurs contributions, par exemple, aux conceptions militaires au cours des deux guerres mondiales, ainsi qu'à la conception de combinaisons spatiales et à l'intégration de divers principes scientifiques dans des domaines tels que la construction d'infrastructures, la science des matériaux, la pharmacologie et la gouvernance.
J'ai été témoin de travaux de haut niveau réalisés par ces jeunes de 19 à 20 ans, simplement parce qu'ils ont eu l'opportunité d'approfondir leurs connaissances sur les peuples autochtones. Apprendre sur ces cultures ne bénéficie pas uniquement aux peuples autochtones, mais à tout le monde, car nous avons beaucoup à offrir et avons déjà fait d'énormes contributions au monde.
Nous avons le devoir de maintenir cette relation d’alliance, surtout en cette période de tensions internationales
Avez-vous un message à faire passer à nos lecteurs français ?
Je voudrais souligner que, tout au long de l'histoire, les peuples des Premières Nations, des Inuits et des Métis en Amérique du Nord ont souvent soutenu les peuples européens, que ce soit en Amérique du Nord ou de l'autre côté de l'océan.
De nombreux dirigeants autochtones, notamment des Premières Nations, ont signé un traité de paix avec la France en 1701. En tant qu'Anishinaabeg et Odawa, je veux souligner que la France demeure un partenaire dans ce traité au nom du maintien de la paix. Cette relation est cruciale pour nos peuples. Nous avons été alliés pendant des siècles, et il est de notre responsabilité de préserver ce lien sacré. Nous partageons cette terre et luttons ensemble pour sa liberté et sa paix, ici même au Canada. Nous avons le devoir de maintenir cette relation d’alliance, surtout en cette période de tensions internationales.
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