Édition internationale

Cécile Lazartigues-Chartier, l’art de relier les mondes

Installée en Bretagne après 27 ans passés au Québec, Cécile Lazartigues-Chartier incarne ces parcours que l’on ne referme jamais tout à fait. Revenue en France il y a deux ans pour des raisons familiales, elle continue pourtant de vivre entre deux rives : ici par le quotidien, là-bas par le regard, le travail et l’engagement. Spécialiste du management interculturel, elle a fait du dialogue entre les cultures bien plus qu’un concept : une pratique rigoureuse, un métier, presque une manière d’habiter le monde.

Cécile Lazartigues-Chartier, conseillère en interculturalité en expatriation Cécile Lazartigues-Chartier, conseillère en interculturalité en expatriation
Cécile Lazartigues-Chartier, spécialiste du management interculturel et chroniqueuse, attentive aux dynamiques humaines qui traversent les parcours d’expatriation. Illustration LPJ
Écrit par Bertrand de Petigny
Publié le 9 mars 2026

 


 

« L’interculturel, ce n’est pas : vous devenez comme nous. C’est : je vous respecte pour ce que vous êtes, respectez-moi pour ce que je suis, et construisons ensemble. » 



 

Rien ne prédestinait cette diplômée en lettres et communication, détentrice d’un DESS de Commerce International, à devenir formatrice en interculturel. Sa première vie professionnelle se déroule dans le monde artistique. Directrice des communications, elle travaille notamment avec le Festival d’Avignon, le Printemps des comédiens, des compagnies de danse et de théâtre.

Elle se souvient d’un spectacle à l’Opéra Bastille : salle comble, « le tout Paris » présent… et une équipe logée à l’économie, faute de moyens. « J’étais très engagée… toute mon énergie, tout mon temps étaient dévolus à l’art. Mais à un moment, il fallait que ça s’arrête. »

Ce passage par la culture façonne pourtant son regard. Très tôt, elle s’interroge sur la relation entre artistes et entreprises : peut-on sortir du rapport de méfiance pour bâtir un véritable partenariat gagnant-gagnant ? Comment donner un supplément d’âme à l’entreprise sans instrumentaliser la création ?

Ces questions l’amènent vers le commerce international, puis vers le monde de l’entreprise — terrain qu’elle explorera pleinement au Québec.

 

Le Québec comme laboratoire interculturel

Arrivée à Montréal, elle retrouve d’abord le milieu artistique avant d’opérer un virage décisif : l’interculturel. Depuis quinze ans, elle accompagne étudiants internationaux, expatriés, dirigeants et entreprises, notamment dans leurs enjeux de diversité, d’intégration et de collaboration entre la France et le Canada.

Son approche dépasse largement les codes de politesse et les listes de “à faire / à ne pas faire”. « Ce n’est pas seulement dire qu’on ne touche pas la tête d’un enfant en Asie du Sud-Est. C’est comprendre pourquoi. » Pour elle, l’interculturel ne consiste pas à se fondre dans un moule. « Ce n’est pas : vous devenez comme nous. C’est : je vous respecte pour ce que vous êtes, respectez-moi pour ce que je suis, et construisons ensemble. »

Elle observe les angles morts. Les malentendus silencieux. Les chocs différés. Comme cet étudiant français, brillant, resté cinq ans à Montréal sans véritablement rencontrer de Québécois. Son véritable choc culturel n’a eu lieu… qu’au moment de son stage. « Il a vécu en autarcie pendant cinq ans. C’est dommage. »

À l’inverse, elle mesure ce que le Québec a offert à ses propres filles, scolarisées dans le public : prise de parole dès le plus jeune âge, esprit d’initiative, absence de pression paralysante. « Ce que le Québec a permis à mes filles, c’est incroyable. » Pour cette mère française, attachée à la transmission, le choix de l’école publique québécoise n’allait pas de soi. Mais elle assume : le métissage culturel est une richesse, même lorsqu’il bouscule.

 

Cécile durant une  Intervention au MBA à HEC Montréal
 Intervention au MBA à HEC Montréal

 

 

Entre deux cultures, sans renier aucune

Revenir en France après presque trois décennies n’est pas un simple retour. « C’est une nouvelle expatriation. » Installée en Bretagne — loin de sa région d’origine, Montpellier — elle découvre un autre rythme, d’autres codes.

Elle raconte, mi-amusée mi-agacée, ce courrier bancaire qui l’interpellait sous le nom de son mari, alors que son identité officielle est restée Lazartigues et qu’elle est cliente de cette banque depuis ses 17 ans. « Napoléon, c’est fini », sourit-elle. Derrière l’anecdote se dessine une réflexion plus large sur les règles, les habitudes et certaines inerties culturelles.

Son regard est désormais hybride. Elle revendique ce métissage. « Je serai toujours française. Et à tout jamais, je porterai le Québec dans mon cœur. » Elle ne fantasme ni l’un ni l’autre. Elle observe. Elle compare. Elle analyse. Et elle continue de former des cadres français qui s’installent à Montréal ou au Canada anglophone. « Le clash est grand », lui écrivait récemment une participante reconnaissante.

 

 

Écrire pour rester dans le lien

C’est dans cette continuité qu’elle collabore avec LePetitJournal.com et écrit depuis une dizaine d’années. Non pour commenter l’actualité à distance, mais pour transmettre des clés concrètes : le consensus québécois, l’implicite dans les relations professionnelles, les vrais enjeux derrière le mot “diversité”.

Elle a participé à la « Maison de l’expatriation » à Paris et poursuit aujourd’hui ce travail de vulgarisation exigeante. Pour elle, écrire est « comme un bonbon ». Une respiration. Une façon de rester dans la boucle de l’expatriation, d’accompagner celles et ceux qui s’apprêtent à franchir un océan — réel ou symbolique.

Car au fond, son métier tient en une question centrale : sommes-nous prêts à nous interroger avant d’exiger de l’autre qu’il change ? Dans un monde où les frontières se ferment autant qu’elles s’ouvrent, Cécile Lazartigues-Chartier continue de bâtir des ponts — mais pas des ponts décoratifs. Des ponts solides, faits d’écoute, d’analyse et de lucidité.

Et elle en est convaincue : l’interculturel n’est pas une posture. C’est une condition de réussite.

 

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