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MONSIEUR LAZHAR - Un film à l’écart des modes

Par Lepetitjournal Montreal | Publié le 16/10/2016 à 22:00 | Mis à jour le 18/10/2016 à 08:35

 

 En littérature, l'?uvre se crée lentement : on bâtit mot à mot. Le lecteur va de même, qui appréhende le monument, dans le détail, à tout moment. Le cinéma se poursuit dans ce continuum, avec, en prime, un autre niveau de lecture;  l'histoire trouve une autre incarnation, et se fixe visuellement au monde, comme pour ajouter à notre compréhension, et bien sûr à notre plaisir.

Ainsi, j'étais joyeusement impatiente d'aller voir ce film : « Monsieur Lazhar », et je me souviens de la toute première fois que je l'ai vu, lui, ce professeur débarqué tout droit d'Algérie; je me suis dit : « quelle belle chose que le talent d'enseigner. » En effet, on aura beau dire, on aura beau faire, c'est une qualité irremplaçable, cet art de transmettre des connaissances. Ainsi, travaillez, prenez de la peine, nous dit le fabuliste, car, c'est le fond, toujours, qui manque le moins. Bien sûr, mais celui qui, précisément, manque le plus aux professeurs actuellement, c'est le talent véritable.

Avec nos sempiternelles réformes en éducation, nous avons perdu le sens du mouvement visant à « élever » l'élève, littéralement parlant, et au-delà de la figure de style, du dynamisme de l'action portée vers l'étude et la compréhension des ?uvres classiques, de l'art oratoire, et de la vérité psychologique.  

Pour « Monsieur Lazhar », le plus récent film de Philippe Falardeau, tout a commencé par le talent. Ensuite, par sa passion communicative ; tout est là.  Pourtant, la mise en situation se construit tout de suite autour d'une tragédie, un suicide, l'ancien professeur s'étant pendue dans sa classe, craquant sous la pression; car oui, enseigner est difficile, oui, cela engage toutes les facettes de la personnalité, et craquer, cela veut dire dans le milieu de l'enseignement : burn-out, congés, dépressions, et parfois l'irrémédiable arrive, un peu comme dans le film.

En effet, la vie a souvent plus d'imagination que les écrivains, mais pour les cinéastes, du moins pour Philippe Falardeau et son film « Monsieur Lahzar», il faut y voir un compte-rendu assez fidèle de ce qui passe concrètement, sur le terrain, dans nos écoles.  Ainsi, l'action, les personnages, les lieux, nous amènent dans le quotidien de cet immigrant algérien, fraîchement débarqué au Canada, in extremis suppléant d'une classe pour le moins particulière, dans une école typique du Québec.

 Ainsi, Monsieur Lazhar a ce geste heureux d'aller spontanément poser sa candidature comme suppléant au bon moment, comme on s'élance dans l'espace soudain touffu, soudain gorgé d'odeurs nouvelles; un regard rempli de nécessité : ce sont des moments de ferveur, ceux-là qui nous font agir avec l'énergie du désespoir, et poser précisément le bon geste, au bon moment.  Il aurait peut-être pu avoir la mauvaise idée de se suicider, lui aussi, mais non : il a déposé son curriculum vitae à la direction de cette école. L'action se reflète ainsi, comme un jeu de miroirs, et c'est là, peut-être, que se déploie le mieux tout le génie de Falardeau.

La tentation de critiquer le système d'éducation actuel  se dresse aussi, infinie. En effet, je suis sortie  de la salle de cinéma avec le goût d'écrire, la responsabilité d'exprimer cette réalité, l'odeur de la craie sur le tableau, l'odeur des atmosphères, jusque dans les mots et la profondeur des silences. Cela est nécessaire, aussi, afin de comprendre les sentiments de l'immigrant, sa réalité, jusque dans l'évitement de la souffrance, et ces joies partagées dans ces doutes, où tout se livre, ou tout s'entend, à commencer par l'inhabituel.

En effet, chez Philippe Falardeau se devine ce souci de bâtir les histoires à même la vraie vie, se terminant ainsi par d'honnêtes vérités, sagesse des nations appelées, encore de nos jours, moralité.  Impossible, donc, de sortir de ce visionnement  sans avoir le c?ur navré, tout pantois, en même temps qu'illustré de riches images colorées, neuves, mais à l'extrême opposé de l'art naïf, avec ce genre de satisfaction grave de celui qui sait le prix du long chemin, la traversée du désert, le cirque urbain et la foire aux illusions : ces contes de tous les jours. 

De plus, l'intrigue dicte la matière, ses luttes et ses paradoxes pas toujours brillants : l'éducation, ses misères, ses espoirs, sa réalité. Il y a de quoi là provoquer un petit scandale, une autre révolution.En effet, j'ai été touchée par le tempérament de Monsieur Lahzar, ce qu'il porte de puissant : un genre de résistance de haut niveau, de liberté pleinement assumée ; un symbole de transmission, par exemple la manière dont il  arrive à créer une complicité avec sa classe, et ses collègues.  Une lente et belle patience dans un pays enclin aux murmures, à l'effacement, qui ne se résout pas à faire.

Ainsi, il serait déraisonnable de penser qu'il se sent à l'aise comme un poisson dans l'eau dans cette petite école du Plateau Mont Royal, mais nous assistons néanmoins, jour après jour, à sa métamorphose, tout en partageant ses relents du passé, sa démarche existentielle, de laquelle Falardeau va nous entretenir, jusqu'à la toute fin du film. En même temps, le fil cinématographique nous amène dans le récit d'anecdotes,  amusant souvent Monsieur Lazhar, mais qui ne masque pas ses plaies, qui laisse deviner la tension intérieure de cet homme de qualité, solitaire, algérien, qui a laissé sa femme là-bas, et dont nous apprendrons plus tard tout le drame personnel et politique. Bref, Philippe Falardeau est un véritable portraitiste, doublé d'un critique social redoutable;  son style est discret, travaillé, mais souple et surtout parfaitement naturel.    

En somme, je vous invite toutes et tous à voir, et même à revoir, ce film; à en discuter autour de vous, à écrire, à diffusez largement, si vous le pouvez, afin de le porter plus loin, plus haut, pour le fixer concrètement dans nos réflexions actuelles sur l'avenir de l'éducation au Québec, vaste sujet s'il en est, et dont nous semblons parfois avoir peur de dépeindre collectivement les tréfonds. Pourtant, elle est là, la clé, afin de ? osons le formuler ? réenchanter le monde. En effet, au Québec, on passe souvent à deux doigts de faire quelque chose, à deux doigts d'aller au bout du monde, à deux doigt de créer de véritables chefs-d'?uvre.

 

Louise V. Labrecque, (www.lepetitjournal.com/montreal), Lundi 17 octobre 2016

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