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"Vie ? ou Théâtre ?", l’œuvre unique de Charlotte Salomon

Par Lucie Etchebers-Sola | Publié le 09/04/2019 à 23:59 | Mis à jour le 10/04/2019 à 10:29
Charlotte Salomon oeuvre Portugal

Le Musée Berardo dévoile l’œuvre singulière de Charlotte Salomon dans une grande exposition qui se tiendra du 10 avril au 4 août 2019.

"Vie ? ou Théâtre ?" est l'œuvre unique de Charlotte Salomon, la seule que l´artiste peintre ait eu le temps d’achever. Le Musée Berardo revient sur cet extraordinaire roman graphique, composé dans l'urgence par une jeune femme de 25 ans écrasée par une fatalité familiale et un monde en décomposition.

Les prémisses d’une œuvre

Charlotte Salomon est née à Berlin le 16 avril 1917 dans une famille juive, aisée et assimilée. En 1933, quand les nazis prennent le pouvoir en Allemagne, Charlotte est étudiante à l’Académie des Arts de Berlin. Avec la montée accrue de l’antisémitisme, elle est obligée d’interrompre ses études et part en 1939 rejoindre ses grands-parents maternels qui se réfugient à Rome, puis à Villefranche-sur-Mer sur la Côte d’Azur. Le 5 mars 1940, sous ses yeux, sa grand-mère se défenestre et son grand père lui fait part d’un lourd secret familial : toutes les femmes de sa famille ont mis fin à leurs jours, y compris sa tante et sa mère Franziska qu’elle croyait morte de la grippe quand elle avait 8 ans. Cette découverte va marquer pour Charlotte le début de ses questionnements artistiques sur la vie et la mort, une thématique qui revient sans cesse dans son œuvre. Dans son journal, elle écrit : "Ma vie a commencé quand ma grand-mère a voulu mettre fin à la sienne, quand j’avais découvert que ma mère en avait fait autant ainsi que toute sa famille, quand j’ai découvert que j’étais la seule survivante et qu’au plus profond de moi même j’ai ressenti la même inclination, la même tendance au désespoir et à la mort."

Entre drame familial et tragédie historique

Dévastée par ces révélations, en exil loin des siens, elle s’enferme entre 1941 et 1942 dans une petite chambre d’hôtel à Saint-Jean-Cap-Ferrat pour peindre. En 18 mois, elle va produire 1299 gouaches et en choisir 769 qui vont constituer "Vie ? ou Théâtre ? ". Nathalie Hazan-Brunet, ancienne conservatrice au Musée d'Art et d'histoire du judaïsme à Paris, chargée de l’art moderne et contemporain, connaît l’histoire personnelle et artistique de Charlotte Salomon sur le bout des doigts. Au détour d’une conférence donnée à l’Institut Français du Portugal en février dernier dans le cadre de l’exposition au Musée Berardo, elle explique : ""Vie ? ou Théâtre ?", c'est l’histoire d’une jeune femme qui a grandi dans une maison de suicidés, étudié sous un régime fasciste et qui a passé les années les plus féconde de sa vie en exil sous la menace d’une fin imminente. C’est une longue conversation entre une jeune fille et la mort, ce couple est indissociable de son œuvre." Cette œuvre est comme une longue odyssée, une performance artistique qui va aboutir à la naissance d’une artiste. Charlotte va la construire comme une pièce de théâtre, avec un prologue, une partie principale et un épilogue, en mêlant très étroitement autobiographie et histoire.

Une opérette en trois couleurs

L’histoire de "Vie ? ou Théâtre ?" se déroule entre 1913 – date du suicide de sa tante Charlotte dont elle porte le nom – et 1937. Sur ses toiles, elle peint sa famille, ses amis, met en scène son enfance, sa jeunesse et les épreuves qu'elle a traversées. Sous-titrée "Opérette aux trois couleurs", cet ensemble monumental est réalisé à la gouache, avec seulement trois couleurs primaires : le bleu pour le prologue, le rouge pour la partie principale et le jaune pour l’épilogue. D’une peinture à l’autre et avec ces trois seuls pigments, Charlotte passe de scènes incroyablement sombres à d’autres extrêmement lumineuses. On y retrouve tous les personnages croisés dans sa vie qu'elle rebaptise de manière amusante. Sa belle-mère, la cantatrice Paula Lindberg, devient "Paulinka BimBam", et son maître à penser le professeur de chant Alfred Wolfsohn endosse le rôle d' "Amadeus Daberlohn". Wolfsohn va devenir son pygmalion et va beaucoup encourager Charlotte à peindre. Nathalie Hazan-Brunet continue : ""Vie ? ou Théâtre ?" est une œuvre mi-profonde, mi-légère, à la manière des opérettes du XIXe siècle. Elle touche souvent à la farce, au burlesque et se caractérise par des dialogues entrecoupés de mélodies populaires, de chansons traditionnelles." Le processus créatif de Charlotte Salomon était assez complexe. À partir d’une mélodie fredonnée, elle ébauchait un texte puis une gouache, et à chaque gouache elle associait un calque avec des textes écrits dessus, à la façon de calligrammes.
 

Des influences artistiques diverses

"Vie? ou Théâtre?" est un véritable ovni, un sidérant tourbillon de couleurs qui évoque Matisse, Chagall, Van Gogh, Edvard Munch, et l’expressionnisme tourmenté de Max Beckmann. Exilée dans le sud de la France au moment le plus prolifique de sa carrière, Charlotte Salomon a pourtant eu très peu d’échanges avec les artistes de son temps. À travers les livres, elle découvre Edvard Munch, central dans son œuvre – lui aussi avait perdu sa mère et sa sœur et passé des années à peindre et à mettre en scène une sorte de « frise » de sa vie. Van Gogh aussi a beaucoup influencé Charlotte. Comme elle, le peintre néerlandais s’est battu toute sa vie avec ses fantômes – dont celui de son frère mort né. Pour Nathalie Hazan-Brunet, "les manières de Charlotte sont celle d’un artiste médiéval, d’une miniaturiste. Avec l’urgence de sa vie son œuvre va évoluer très brutalement et s’orienter davantage vers l’expressionnisme allemand. Chaque période trouve une identité picturale, au début elle dessine comme enfant, et à la fin de sa vie elle s’autorise une abstraction extrêmement violente qu’elle qualifie elle-même de pathologique". Portée par peinture et la littérature allemande de Goethe et Nietzsche, Charlotte a également puisé son inspiration dans le cinéma qu’elle appelait "la machine de l’homme moderne". Son opéra en trois couleurs fait aussi référence à L'Opéra de quat'sous (Die Dreigroschenoper en allemand) de Bertolt Brecht et Kurt Weill, dont elle a sûrement vu l’adaptation cinématographique de Georg Wilhem Pabst en 1931.
 
À la fin de l’été 1942, elle remet la version finale de "Vie ? ou Théâtre ?" à son ami le Docteur Moridis qui l’avait encouragé dans la création. Elle lui dira : "Gardez-les bien, c’est toute ma vie". Quelques mois plus tard, elle épouse Alexander Nagler, un réfugié autrichien. Peu après leur mariage, ils sont arrêtés et déportés au camp d’Auschwitz-Birkenau. Enceinte de cinq mois, Charlotte sera gazée dès son arrivée. Elle avait 26 ans.

Après la guerre, le père de Charlotte, Albert Salomon et Paula Linberg qui s’étaient réfugiés en Hollande, se rendent sur les traces de Charlotte à Villefranche-sur-Mer. Le docteur leur remet les cinq boîtes soigneusement enroulées de tissu contenant "Vie ? ou Théâtre ?". Ils attendront 1971 pour la confier au musée historique juif d’Amsterdam qui a accepté de la prêter au Musée Berardo pour cette exposition exceptionnelle.
 
 
"Charlotte Salomon : Vida? ou Teatro?" , Musée Coleção Berardo, du 10 avril au 4 août 2019 – (Centro Cultural de Belém)

 

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