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Agnès Verdier-Molinié: Les premiers mois du gouvernement sont positifs

Par Maria Sobral avec la collaboration de Christopher Marques | Publié le 18/02/2018 à 23:22 | Mis à jour le 19/02/2018 à 15:57
Photo : Agnès Verdier-Molinié
Agnès Verdier-Molinié, Macron, Portugal, expatriation

Agnès Verdier-Molinié est, depuis 2007, directrice de la fondation iFRAP (Fondation pour la Recherche sur les Administration et les Politiques publiques), think-thank libéral qui se consacre à l’analyse des politiques publiques françaises. De passage à Lisbonne pour une conférence de l'UFE, elle évoque avec nous la politique économique menée par Emmanuel Macron depuis son élection en mai 2017 et livre sa vision des réformes à mener.

 

Lepetitjournal.com/lisbonne: Comment qualifiez-vous la politique économique menée ces derniers mois par Emmanuel Macron ?

Agnès Verdier-Molinié : Il a de bonnes intuitions et cela va dans le bon sens, aussi bien au niveau de la flexibilisation du marché du travail, la baisse de la fiscalité du capital, ou encore la moralisation de la vie publique. Va-t-il assez loin? Il reste beaucoup d’étapes de la réforme à accomplir. Les premiers mois de gouvernement sont positifs sur le fond, et nous aurons une bonne vision sur la cadence et l’intensité des réformes d’ici un an. D’autres réformes vont arriver : l’assurance-chômage, la formation professionnelle, l’apprentissage.

Néanmoins je pense que ce qui a été entrepris ne suffira pas en l’état, notamment sur la moralisation de la vie publique : il ne faut pas oublier la réduction du nombre d’élus, la question du nombre de mandats et de leur juste rémunération, par exemple. Les ordonnances ne suffiront pas à flexibiliser assez le marché du travail, les syndicats ont gardé énormément de pouvoir. Ici, au Portugal, le gouvernement précédent a réalisé une vraie inversion de la hiérarchie des normes, en France nous sommes encore dans des réformes timides.

 

Les acteurs sociaux portugais sont plus faibles, moins influents qu’en France…

Plus faibles peut-être, mais les syndicats français sont très peu représentatifs des salariés : ils ont peu d’adhérents et la représentativité n’est calculée que sur le score aux élections. Seuls 7% des salariés ont voté aux dernières élections professionnelles. Pourtant on dit toujours que les syndicats sont "représentatifs". Comme beaucoup d’argent arrive dans les caisses des syndicats (de la sécurité sociale, des subventions de l’État, des prêts de personnel payés par les entreprises publiques ou par les ministères) ; les syndicats ne se sentent pas dans l’urgence de trouver des adhérents. Leurs moyens et leurs personnels leur confèrent un grand pouvoir, beaucoup plus que leur pouvoir réel et leur influence réelle sur les salariés. Le gouvernement n’a pas posé la question de la réforme du syndicalisme alors qu’elle était incluse dans la loi, votée cet été, habilitant le gouvernement à légiférer par ordonnances. Il a été vaguement question d’un chèque syndical qui transformerait le financement des syndicats, mais cela n’a pas été acté dans les ordonnances. Il reste donc des étapes très importantes à franchir.

 

Est-ce une entrave pour accomplir les réformes ?

Oui. Les syndicats portugais avaient été très constructifs lors des réformes du marché du travail, pensant qu’il était de leur "devoir moral" qu’il y ait des créations d’emplois et une baisse du chômage. En France, il faut encore prendre conscience que trop protéger l’emploi, garder des statuts à vie, dissuade d’embaucher et que cela se retourne contre les demandeurs d’emploi.

 

Quel est votre point de vue sur le dialogue social ? Faut-il laisser place à la concertation ?

Il faut des syndicats qui accompagnent plus les réformes, comme en Allemagne ou en Suède, et qui soient en capacité de remettre en question le très coûteux modèle social français. Aujourd’hui, la taxation est importante : appareil productif, entreprises, travail, revenus des ménages. Ce modèle social n’est plus finançable, nous nous dirigeons vers 100% de dette publique par rapport au PIB. Le dialogue social doit permettre d’équilibrer la création de valeur et de richesse au lieu de l’empêcher. Le problème de nos syndicats, patronat comme salarié, est qu’ils sont trop impliqués, depuis trop longtemps dans la gestion de l’Assurance Maladie, des retraites, du chômage, etc. Notre système paritaire d’après-guerre recherche plus le consensus sur la gestion des organismes que sur l’avenir du pays. Il faut savoir quel modèle social et économique on souhaite en France, quel type d’emploi dans les prochaines années et comment former la jeunesse à ces emplois. C’est cette réflexion essentielle qui pèche. Sans elle, le dialogue social français apparait bien limité et de piètre qualité.

Préconisez-vous plus de dialogue social ?

Je préconise plus de réalisme. Notre syndicalisme est un syndicalisme de blocage, de grèves, de manifestations et de refus des réformes. Le sujet ultime du syndicalisme français est de défendre un niveau de dépenses publiques élevé, un niveau de taxation élevé, les statuts à vie des agents. Dans les autres pays européens, beaucoup de réformes ont été faites pour permettre de recréer de la richesse, de la croissance et des emplois en baissant la dépense publique, la fiscalité, le nombre d’emplois publics et en flexibilisant l’emploi public comme privé, en réunissant les méthodes de calculs de retraites pour le public et le privé. La France est très en retard sur ces sujets car nos syndicats représentent avant tout le secteur public et l’immobilisme.

Agnès Verdier-Molinié
(Photos : @M.J. Sobral)

 

Que pensez-vous de la suppression de certaines cotisations sociales et de leur reprise en main par l’Etat ?

0,75% vont être supprimés sur l’assurance maladie et 2,4% sur l’assurance chômage, mais cela va être remplacé par une hausse de la CSG -contribution sociale généralisée-, ce n’est pas donc pas une réelle suppression. Tant qu’on ne baisse pas la dépense publique, on ne peut pas supprimer les cotisations. La question posée est celle de la pérennité de l’assurance-chômage : il y a 30 milliards de dettes, 30 milliards de dépenses annuelles et 4 milliards de déficit annuels.

Ce sont les partenaires sociaux qui gèrent ce système en cogestion…  sans l’État donc mais c’est celui-ci qui garantit la dette ! Cela n’incite pas les partenaires sociaux à avoir des comptes à l’équilibre. Or, ce devrait être une obligation dans tout le domaine social; c’est d’ailleurs le cas pour les collectivités locales qui ne peuvent s’endetter que pour investir. Il n’y a pas de raison que l’Assurance Maladie soit à 4 milliards d’euros de déficit, l’ensemble des régimes de retraites entre 15 et 20 milliards et l’assurance-chômage à 4 milliards. Il faut créer une gouvernance beaucoup plus intelligente, car ces dépenses ne sont pas des dépenses d’investissements et seront payées par les générations futures.

Je ne suis pas contre la reprise en main par l’État; le système paritaire montre aujourd’hui ses limites.  Les niveaux d’indemnisations sont très élevés en France. Au Portugal, le temps d’indemnisation a été réduit, de nombreux jours de congés ont été supprimés ainsi que certains jours fériés, même si le gouvernement actuel est revenu sur certaines de ces réformes. Des efforts énormes ont été consentis pour équilibrer les comptes : au Portugal, le système couvre désormais plus de gens mais indemnise moins. Il faut le dire aux Français : nous aurons un système qui couvrira plus de monde, mais pour qu’il soit à l’équilibre il faut que le niveau d’indemnisation soit moindre, pour des durées moindres et il faut un plus grand contrôle du chômeur.

 

Que pensez-vous de la réforme fiscale lancée par le gouvernement ?

Le gouvernement assume la nécessité de baisser la fiscalité du capital. On sait par exemple qu’il y a énormément de Français qui sont venus s’installer à Lisbonne pour des raisons fiscales. Comment fait-on pour que les Français veuillent rester en France ? Le niveau d’impôt a aujourd’hui atteint un stade à la limite du supportable. Or, nous sommes dans un espace de mobilité au sein duquel les pays se doivent d’être attractifs. Ces dernières années, l’impôt s’est concentré sur les deux derniers déciles. C’est invraisemblable car ce sont eux les créateurs de richesse : les entrepreneurs, des personnes qui ont encore une activité et qui sont souvent plus âgées que la moyenne, dont les niveaux de revenus et de patrimoine sont plus élevés que la moyenne.

Ce gouvernement admet qu’il faut supprimer en partie l’ISF –impôt de solidarité sur la fortune-, j’aimerais qu’il le supprime complètement et on éviterait cette question des signes extérieurs de richesse, les yachts, voitures de luxe. Le gouvernement doit tenir le cap pour que plus de Français qui ont réussi, qui ont des niveaux de patrimoine élevés, reviennent investir en France et soient convaincus qu’il y a une stabilité fiscale. Lors de récents voyages en Belgique et en Suisse, j’ai rencontré des expatriés qui soutiennent la politique du gouvernement mais ils attendent de savoir si cette politique va durer.


Il faut que les entreprises et les ménages comprennent que si la dépense publique ne baisse pas, il ne peut pas y avoir de baisse de l’impôt. Ce sont souvent les mêmes personnes qui payent : les 10% les plus riches sont les plus imposés de France et contribuent à hauteur de 100 milliards d’euros, sur un total de 200 milliards d’euros, aux recettes fiscales. Nous devons revoir la répartition de l’impôt pour ne pas freiner la création de richesse, mais au contraire l’inciter.

 

Que pensez-vous de l’exemption d’impôt sur le revenu accordée par le Portugal à un grand nombre de Français venant s’installer ici ?

Chaque pays essaye d’être attractif. Si le niveau d’imposition n’était pas si élevé en France, même avec ce dispositif, la plupart de ces Français ne seraient pas venus. Il est facile de toujours rejeter la faute sur les autres : par exemple, avec les travailleurs détachés, quand la France a 3 millions et demi de chômeurs, pourquoi en emploie-t-on autant ? La réponse se trouve dans le coût du travail, le temps de travail. La fiscalité française est ancrée dans les années 1980, notamment au niveau de la taxe sur la plus-value de cession d’entreprises. On ne se rend pas compte que nous sommes à l’ère de start-up, des jeunes entrepreneurs qui vendent et rachètent, qui refondent de nouvelles entreprises. Des personnes ayant plus de 60 ans investissent encore et des jeunes de 35 ans ont déjà vendu deux entreprises. Il y a donc un besoin urgent de réformer.

 

Quelle sera, selon vous, la situation générale de la France dans 5 ans, 10 ans ?

Nous sommes en marche pour des réformes importantes. La France accumule les normes et les réglementations. Une lourde charge administrative pèse sur nos entreprises. Les chantiers auxquels nous faisons face sont gigantesques. J’espère que dans cinq ou six ans nous retrouverons le plein emploi et l’équilibre des comptes publics.  Il faut gérer la dépense publique de manière cohérente, réduire la masse salariale publique, le nombre de postes, changer les statuts [des fonctionnaires], réorganiser les missions publiques. En somme avoir une vraie vision de la transformation du pays.

Le gouvernement en parle beaucoup mais ne dit pas comment il compte s’y prendre, ni quelle est sa vision de l’organisation de la France à l’horizon 2022-2024. Pourquoi a-t-on empilé autant de collectivités territoriales : les communes, les intercommunalités, les départements, les régions et maintenant les métropoles. Cela génère un coût de gestion exorbitant pour nos services publics, le gouvernement va devoir s’y attaquer. Il est toujours plus facile de bouger les curseurs fiscaux que de baisser la dépense publique. Dans mon livre, je plaide pour que les efforts se fassent de manière concomitante : 1€ de baisse de fiscalité engendre 1€ de baisse de dépense publique. Cette baisse doit être stable, sinon les expatriés ne reviendront pas en France.  Dans notre Fondation, jusqu’au terme du quinquennat, nous allons évaluer ces politiques publiques : est-ce que cela va dans le bon sens, est-ce que cela va assez loin, est-ce que cela permet de rééquilibrer les comptes publics, est-ce que cela permet de créer de l’emploi marchand, est-ce que cela va faire revenir des créateurs de valeur ajoutée. C’est à l’aune de ces questions que nous pourrons évaluer ce que fait le gouvernement.

En savoir plus : "Ce que doit faire le (prochain) président" d´Agnès Verdier-Molinié - éditions Albin Michel.

1 Commentaire (s)Réagir
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riquita lun 19/02/2018 - 14:56

Heureux sont les adeptes du "nouveau monde"! N'oubliez pas que la plupart des Français ont voté par défaut et ne sont pas pour la Marche funèbre! Contre le Pen , cela passe peut-être une fois mais pas 2: l'opposition s'organise de mieux en mieux.

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