

Inauguré en 1984, l'actuel édifice qui abrite l´Institut Français du Portugal fête ses 30 ans cette année. Trente années au cours desquelles de nombreuses personnalités - artistes, écrivains, hommes politiques, scientifiques, cinéastes? - ont fait vivre et briller l´IFP. Au fil du temps, il est devenu la référence et le symbole de la vivacité des liens entre la France et le Portugal. En raison des mesures de restructuration de l´État français, l´IFP déménage à l'ambassade de France dans les locaux qu'il occupait l'année de sa création en 1937, "renouant ainsi avec une tradition historique". M. Azouz Begag, directeur de l´IFP, a ouvert en exclusivité au Lepetitjournal.com les portes de ce que seront les nouvelles installations afin de les présenter à nos lecteurs et expliquer ce déménagement.
Lepetitjournal : Pouvez-vous nous parler du changement d´installation de l´IFP qui pour certains ressemble à une fermeture?
Azouz Begag : Il faut refaire un peu d´histoire et expliquer que l'actuel IFP de la rue Luís Bívar a ouvert ses portes en 1984. On considère que 30 ans plus tard, en 2014, une nouvelle histoire commence. En France, le chiffre 30 est un chiffre culte (Les 30 Glorieuses, la guerre de 30 ans, les amis de 30 ans?), et il n'est pas anormal qu´après trois décennies, la France repense son influence culturelle au Portugal en fonction du nouveau contexte culturel, économique et financier que vivent le Portugal et la France. Nous avons donc décidé de mieux calibrer notre offre culturelle dans ce pays ami pour la rendre plus visible, plus claire et plus efficace.
Je rappelle que le budget annuel de l'IFP est de l'ordre d'un million d'euros dont 80% sont consacrés aux frais de fonctionnement. Il reste ainsi 200.000 euros pour l'action proprement dite culturelle. Autrement dit, lorsque nos amis Portugais, Franco-Portugais et Français viennent nous voir à l´institut pour nous demander de collaborer à un projet artistique et qu'ils s'entendent dire qu'on n'a pas beaucoup de moyens, ils ne comprennent pas. Il fallait cesser cela. Faire des économies. Faire moins mais mieux. Il me semble plus juste de voir l'Institut Français du Portugal dépenser 80% de son budget en actions culturelles et 20% en frais de fonctionnement.
Cette réalité n´aurait-elle pas dû être traitée dans le temps, d´une autre manière?
Précisément, la réforme que nous menons est une transition vers le futur. Elle aurait dû être menée depuis une quinzaine d'années. Interrogez les anciens de l'IFP qui sont là depuis 15, 20, 30 ans, ils vous diront la même chose, ils ont vu passer de nombreux directeurs qui leur ont dit que l'avenir de l´IFP de la rue Luís Bívar était condamné à plus ou moins long terme. Il coûtait trop cher. Il était surdimensionné.
L´institut avait des "locataires", dont l'Alliance française, l'Institut Culturel Roumain, la Libraire française et la cafétéria Praline... Nous avons appris il y a environ huit mois, que l'Institut Culturel Roumain allait quitter l'immeuble de la rue Luís Bívar. Cette information a accéléré en quelque sorte notre processus de déménagement. A qui allait-on par exemple pouvoir louer désormais les lieux laissés vacants? Selon ses affirmations, la responsable de la Cafétéria elle-même avait du mal à trouver son compte à l'institut. Bref, tout n'était pas rose?
Une transition ou un retour au passé?

Cette transition n'est pas un retour vers le passé. Il est important de le dire clairement. Ce n'est pas un retour vers ce qui était avant ! C'est au contraire un retour vers le futur. Dans les nouvelles installations, nous aurons des frais de fonctionnement très limités, des bureaux neufs, un mobilier neuf, un système informatique à la hauteur des ambitions des jeunes, avec de grands écrans tactiles disponibles en libre-accès. Nous aurons toujours accès aux livres en support papier, puisque nous avons aussi de nombreuses étagères qui nous permettrons d'accueillir une partie de notre bibliothèque. En outre, nous voulons nous spécialiser dans la bande dessinée et dans la littérature contemporaine. Nous allons aussi mettre en dépôt dans différentes bibliothèques de Lisbonne nos livres en français, spécialisés dans tel ou tel thème. On peut ainsi imaginer des coins livres français (o canto francês) dans chaque bibliothèque de Lisbonne pour favoriser réellement la mixité avec nos amis Portugais. Accueillir des auteurs chez nos partenaires de Lisbonne et dans d'autres villes.
Il est vrai que nous allons perdre un auditorium?
C'est une des questions que j'allais vous poser, que répondez-vous à ceux qui disent qu'il n'y aura plus l´auditorium de 270 places?
Je rappelle qu'en ce qui concerne le cinéma, nous avons acheté un écran gonflable de 6 sur 4m, avec lequel nous avons déjà initié des projections en plein air dans les villages du Nord du Portugal. Nous avons la ferme intention d'organiser à partir du mois de mai, avec cet écran gonflable, des projections de films français à la cinémathèque de Lisbonne qui dispose d'un espace en plein air et n´a plus d´écran amovible depuis quelques années. Notre écran tombe à point pour pouvoir établir une coopération fructueuse avec la cinémathèque qui fait un travail remarquable.
Je pense aussi à la salle de projection de la fondation Vieira da Silva qui est aussi une très belle salle d'une centaine de places, et qui est susceptible d'accueillir des évènements de l´IFP dans le but de favoriser le partenariat. D´autres collaborations de cette nature sont possibles et représentent une sortie "hors les murs" de l´institut, comme par exemple avec le théâtre da Barraca qui jouxte l'ambassade de France.
Donc, tout cela signifie que nous allons faire des économies, tout en renforçant et réactivant les partenariats avec différentes institutions portugaises, demandeuses de collaboration.
Est-ce que l'on peut me donner la chance d'essayer ce "retour vers le futur" ? Est-ce que l'on peut m'autoriser à essayer le changement, maintenant ? Depuis un an et demi que je suis là, j'ai subi des procès d'intention. Ils m'ont parfois blessé. Ils ont affecté ma vie privée. Mais j'ai résisté, parce que la réforme de l'IFP, proposée par l'ambassade, moi-même, et soutenue par notre administration et le Ministre Laurent Fabius, était impérative pour l'avenir de notre action culturelle au Portugal.
On me dit aussi "vous allez déménager au Palais de Santos, mais il n´y aura personne parce que c'est trop loin!". Mais, parbleu, qu'est ce qui est loin de quoi à Lisbonne? Ici, à partir du Palais de Santos, en 35 minutes on peut être à pied à Marquês de Pombal ! Et le paysage à traverser est agréable et doux. On peut être à 15 minutes à pied de Cais do Sodré et on a la station de Santos aussi à 5 minutes. Alors? Il y a même des places de parking sur les quais, qu'il n'y a pas à Luís Bívar.
Je souhaite aussi lever un petit malentendu. J'entends parfois quelques compatriotes français qui considèrent que l'Institut Français du Portugal est fait pour eux. J'aurais tendance à répondre "pas exactement". L'influence française au Portugal ne cible pas nos compatriotes installés ici! L´IFP se destine plutôt aux Portugais, notamment aux jeunes qui ont perdu le contact avec notre langue. J'essaie de reconquérir les jeunes Portugais, pour prouver nos liens d'amitiés, leur donner des raisons d'apprendre le français, de venir en France? Je souhaite ainsi épargner plus d´argent pour essayer d'être plus utile à leurs projets de création, d'échanges, de mobilité? En passant par eux, je veux par là même, contribuer à modifier l'image souvent stéréotypée de la France et lui rendre une nouvelle modernité, en utilisant notamment la force de sa diversité. Le cinéma, bien sûr, est l'instrument de cette ambition qui m'anime.
La France a-t-elle véritablement les moyens de relever ces défis?
Il suffit de voir le film La Cour de Babel, tous ces enfants venus en France de Chine d'Ukraine, du Maroc, de Tchétchénie, du Liban pour apprendre notre langue, s'intégrer par l'école dans notre république, c'est juste merveilleux. C'est ça la France qu'on aime. Voilà ce qu'on a envie de dire en les voyant. On doit être un pays où le mot fraternité retrouve tout son sens, surtout depuis les horribles attentats de janvier qui nous ont endeuillés. On doit être encore un pays où le mot égalité doit avoir du sens, comme celui de liberté. Depuis des décennies, on a quelque peu perdu cet esprit. Je trouve que c'est un beau défi à relever. Il donne du sens à notre action quand on essaie de restaurer cet esprit français. Reconquérir le c?ur des jeunes Portugais, s'inscrit dans cette philosophie.
Il faut vite accomplir ce retour vers le futur pour pouvoir proposer tout de suite à notre public d'être dans l'ambiance de demain. A partir du mois d'août, je souhaite, avec des jeunes Portugais, proposer des actions efficaces qui mettront fin à toutes les vilenies qui ont été dites ici et là, depuis que les médias ont annoncé le déménagement de l'Institut Français, déménagement qui est devenu la "fermeture" dans une pétition que j'ai vue passer.
Vous êtes résolument optimiste?

Oui ! Le changement, c'est maintenant ! L'IFP revient par les portes du futur. C'est exactement ça. L'idée de profiter, pendant les 6 à 8 mois de soleil portugais, des jardins de l'ambassade pour des évènements culturels, me réjouit. Les changements sont toujours porteurs d'inquiétude, mais une fois qu'ils sont réalisés, on se demande pourquoi on ne les a pas menés avant?
En ce qui concerne précisément les moyens, le budget de 1 million d'euros annuel que l'IFP a eu jusqu'à présent, va-t-il se maintenir?
Pour 2015, le Ministère nous a reconduit le même budget que l'année dernière. Tout le monde est conscient que nous faisons gagner à la coopération franco-portugaise 10 à 15 ans, en accélérant la réforme nécessaire de l'IFP. Cela est synonyme d'une certaine reconnaissance. Le public qui aime la France y trouvera son compte.
Un certain nombre d´évènements culturels de l´IFP parmi lesquels la Fête du Cinéma Français était marquant. Celle-ci va-t-elle se maintenir ?
Non seulement elle va se maintenir, mais elle va prendre de l´ampleur. Nous avons déjà fait un bond extraordinaire en passant de 7 villes d'accueil en 2013 à 18 villes et 6 villages en 2014. Cette année nous allons avoir encore plus de villes et de villages. Nous allons traiter du thème de "la frontière", un thème d'actualité. Mais tout reste encore ouvert.
De plus, nous avons une nouveauté pour la Festa 2015. Nous avons identifié une trentaine de villes jumelées en France avec des villes portugaises et l'institut est en train de réactiver ces jumelages au profit de la Festa do cinema Francês. Il s'agit de dire à ces villes que nous comptons sur elles pour aider financièrement la ville jumelée au Portugal à accueillir dans de bonnes conditions la Festa du cinéma. Des réponses encourageantes nous sont déjà parvenues.
C'est un programme ambitieux. Il va de soi que nous ne pouvons pas rivaliser avec le Festival du cinéma d'Estoril, mais nous menons des actions différentes, pour un autre public et avec un autre objectif. J'imagine que le Festival d'Estoril dispose d'un budget bien supérieur au nôtre. Il peut accueillir Gérard Depardieu et Catherine Deneuve. Notre ambition est plutôt celle d'un contact de proximité avec les Portugais, avec le fabuleux groupe de danseurs Dansa-aparte, dans les villages par exemple avec les projections en plein air.
Dans ce contexte, quel est le sens de cette Festa du cinéma français?
Nous avons une ligne: trouver un sens à ce que nous faisons. Pourquoi projeter des films français au Portugal? Qui voulons nous toucher et pourquoi ? Si vous vous souvenez bien l'année dernière, j'ai donné à la Festa un thème, la France qu'on aime, c'est ça la France! Je voulais dire, c'est la diversité, la rencontre des cultures, l'accueil, l'hospitalité, la tolérance qui fait la réputation de la France dans le monde entier. C'est pour ça que le thème de la diversité, de la rencontre des cultures, a donné lieu à ce pari que nous avons fait d'ouvrir la Festa au cinema Sâo Jorge avec, non pas un film de fiction, mais avec un documentaire qui a du sens et reflète l'esprit français: La cour de Babel.
D'ailleurs, ce sens que je cherchais l'année dernière, a fait sortir de chez eux 5 millions de personnes qui sont descendues le 9 et le 10 et le 11 janvier dans les rues de Paris et de France pour retrouver le sens de la fraternité française, après les attentats contre Charlie Hebdo. Au Portugal, dès septembre 2014, nous étions déjà sur le bon chemin avec le thème de notre Festa 2014.
Nous souhaitons aussi que la Fête du Cinéma Français soit prise en charge dans les villes par les Alliances françaises locales, parce que nous considérons que les Alliances sont des éléments essentiels du rayonnement français au Portugal. Nous avons aussi associé à la Fête du Cinéma Français les mairies, les professeurs de français et leurs élèves dans chaque localité.
Tous nos partenaires et sponsors qui nous soutiennent jouent superbement le jeu. Je leur envoie chaque jour des lettres de remerciements !
Le secteur linguistique est fortement concerné par le cinéma. On touche ainsi des dizaines de milliers de personnes et on "change la donne" quand on essaye d'être au plus près des Portugais. Les Français aiment les Portugais! 
La Francophonie est le deuxième pilier de notre action après la Fête du cinéma. Cette fois, on va lui consacrer le mois de mars et faire en sorte que, là aussi, les jeunes Portugais voient le français comme 250 millions de locuteurs à travers le monde. Pour le travail, parler français devient une plus-value qui fait la différence. Cette perspective fonctionnelle est très importante pour les 150.000 portugais qui chaque année quittent leur pays pour aller travailler dans le monde.
Nous avons aussi décidé d'être plus lisibles dans nos actions. Dans chaque champ, il y aura trois axes, trois idées, trois grands rendez-vous. Je peux vous dire que pour les trois grands rendez-vous scientifiques, deux sont prévus en mai et septembre, l'autre en novembre sur l'aérospatiale. Le premier sera consacré au thème des migrations et des identités, avec en filigrane la question de la laïcité française et de l'islam qui est devenue une question intéressante dans beaucoup de pays européens. L'Association des Anciens Élèves du Lycée Français de Lisbonne a proposé cet évènement. La Gulbenkian est partie prenante. Mais en même temps, nous avons sollicité toutes les associations intéressées qui travaillent sur ce thème du multiculturalisme et du vivre-ensemble.
Ainsi, nous voulons valoriser la richesse inouïe du Portugal comme carrefour entre l'Afrique et l'Europe, entre l'Islam et la Chrétienté, l'Orient et l'Occident, ce Portugal qui est un pays plein de richesses et de trésors sur ce thème des croisements culturels.
Le troisième rendez-vous aura lieu en novembre. Nous avons déjà organisé une rencontre portant sur les énergies marines renouvelables; les énergies WavEC. Là, il s´agit de voir comment on peut continuer le travail de rencontre entre techniciens français, chercheurs français et portugais sur ce domaine où les Français et les Portugais sont assez en pointe.
Il continuera à y avoir des invités de divers horizons, des écrivains des chercheurs qui viendront faire des conférences?
Tout à fait. Nous avons aménagé au rez-de-chaussée du Nouvel IFP, une salle d´accueil qui peut recevoir une centaine de personnes. Nous allons garder bien entendu des contacts privilégiés avec la Librairie française et poursuivre la rotation des écrivains chercheurs français invités au Portugal.
J'ai dit "au Portugal" car tout ce que nous construisons désormais se fait toujours en pensant à la fois à Lisbonne et à Porto. Nous ne dissocions plus ce que nous faisons ici et là-bas, pour compenser en quelque sorte la fermeture du consulat français en Avril.
Ça veut dire que les invités pourront se déplacer aussi à Porto?
Oui, des invités qui pourront aussi arriver de France en passant par Porto et venir à Lisboa après, par exemple. Il faut équilibrer la relation. C'est très important pour nous.
Et dans quel espace à Porto pourront avoir lieu les évènements?
Il existe de superbes espaces comme à Serralves par exemple, que nous pouvons utiliser en partenariat avec les institutions. Notre nouveau Consul Honoraire saura en trouver d'autres. Notre ami Bernard De Pomaderes, le petit Prince de Porto, également. Pareil pour Guimarães, qui a été capitale européenne de la culture et dispose de salles de spectacles, de musées qui ne demandent qu'à être utilisés.
Que répondez-vous à ces personnes qui disent que finalement on va perdre une synergie qui existait dans le cadre de l'institut autour précisément de la Libraire française, de l'Alliance française et de l'Institut Culturel Roumain?
Je considère que la Librairie française qui désormais aura pied sur rue maintiendra la richesse de son activité. Pour une raison: sa vitalité tient à l'énergie et l'excellence de son directeur Frédéric Duarte. Les invités que nous allons avoir, lui seront systématiquement associés. L'affaire va continuer comme avant d'autant plus que nous y organiserons des cafés littéraires.
Trois grands Cafés philos sont également prévus avec le professeur de philosophie du Lycée français: Omar Belassène (O Philo do Mar).
Quant à nos relations avec l'Alliance française, elles sont excellentes et le resteront.
Pensez-vous faire des partenariats avec les acteurs français sur place?
Bien sûr! Non seulement ils vont se faire, comme dans le secteur économique, avec des entreprises au soutien essentiel pour nos évènements, avec l'Alliance française qui sera aussi partenaire de la Festa du Cinéma cette année, mais aussi tous nos partenaires portugais qui travaillent déjà avec des Français.
Il s´agit de conserver et améliorer les synergies qui existaient et aussi de développer les relations avec nos partenaires portugais. Nous allons faire de sérieuses économies d'échelle en déménageant. L´avenir est arrivé ! Il est au palais de Santos, où l'IFP sera en odeur de sainteté.
Des surprises vous attendent pour célébrer ce déménagement?
Nouvelles installations de l´IFP
(Photos : M.J. SObral)
Maria Sobral et Custódia Domingues (www.lepetitjournal.com/lisbonne.html) vendredi 27 février 2015
En savoir plus : http://www.ifp-lisboa.com













