THEÂTRE - Une adaptation contemporaine de "la religieuse portugaise" à l'IFP

Par Lepetitjournal Lisbonne | Publié le 15/12/2010 à 00:00 | Mis à jour le 14/11/2012 à 10:22

 

La compagnie de théâtre Art et Latte présente les 16, 17 et 18 décembre à l´institut Franco-Portugais la pièce ADEUS, prix ARTE au Festival Off d'Avignon, d´après le livre La religieuse portugaise. Le livre très controversé représente, pour la compagnie Art et Latte, un lien culturel fort entre le Portugal et la France, comme nous l´explique Catherine Mery, metteur en scène et interprète.

(Crédits photos : Julien Minard)

Lepetitjournal.com/Lisbonne : La création de votre compagnie de Théâtre marque un tournant dans votre carrière, votre objectif a-t-il été de créer une compagnie avec une vocation spéciale ?
Catherine Mery :
Nous avons voulu créer un collectif artistique, afin d'offrir à différents publics la connaissance, la qualité et le goût d'?uvres littéraires, grâce au théâtre et aux arts vivants. Nous considérons la littérature comme un espace de liberté que chacun peut retrouver en soi. La compagnie Art et Latte, créée en 2009, s'intéresse à des auteurs et des ?uvres littéraire dont le propos a une résonance dans notre société ou notre époque, une forme d'universalité.

Pourquoi cet intérêt pour les oeuvres portugaises ou même le Portugal ?
(En 2009 la compagnie a déjà présenté l´Etrange étranger d´aprés le Livre de l´intranquilité et le Gardien de troupeaux de Fernando Pessoa)

La Compagnie a eu le grand plaisir d'approcher les textes de Fernando Pessoa... A titre personnel, je suis profondément troublée par l'oeuvre de cet homme, elle ne me quitte plus depuis la création Etrange Etranger.
J'ai récemment vu Les Mystères de Lisbonne de Raul Ruiz, d'après l'oeuvre de Camilo Castelo Branco : j'étais en larmes à la fin, j'ai très envie de lire ce roman désormais, de m'intéresser à cet auteur.
Je crois qu'il y a quelque chose de l'ordre du sensible dans le peuple portugais... Je suis toujours touchée de la douceur des gens de ce pays, du flottement mélancolique que l'on ressent partout, à Lisbonne, à Porto, comme dans l'Alentejo... Il est probable que la religieuse n'aurait pu être que portugaise pour écrire de telles lettres.

Est-ce la première fois que la compagnie présente une pièce au Portugal ?
Oui c'est la première fois que la Compagnie présente une pièce au Portugal. La religieuse portugaise est séduite par un officier français, et de cette rencontre nait une passion : pour la Compagnie, il était important de présenter Adeus, d'après les Lettres de la religieuse portugaise au Portugal, car ce texte est un lien culturel fort entre nos deux pays.

L'Ambassade de France au Portugal, l'Ambassade du Portugal en France et l'Institut Camões ont été intéressés par notre démarche et l'ont soutenue.

Quel est l´objectif de cette pièce, de cet ?adieu? d´après l´oeuvre originale ? Y trouvez-vous une résonance de nos jours ?
Adeus m'est apparu comme le terme le plus proche de l'esprit de la religieuse portugaise, qui répète ses adieux en litanie, comme pour dire "Je t'aime". J'ai préféré laisser le mot portugais : "Adeus", c'est tellement musical...
Ces écrits sont remarquables de sensibilité et décrivent une femme qui choisit de se donner entièrement à la passion amoureuse ; abandonnée par l'homme qu'elle aime et livrée à la solitude du couvent, elle se confronte à sa sensibilité et sa féminité, passant de la joie à la tristesse, de l'attente à la colère, du désespoir à la folie, du doute à la réflexion sur soi...  A travers l'écriture, elle comprend que ce n'est pas son amant qui importe mais bel et bien le fait de ressentir cette passion, seule respiration possible dans une société rigide, seul échappatoire vers la vie. On peut bel et bien envisager dans cette écriture une revendication politique et féministe, et non simplement une expression amoureuse et passionnée.

Pour moi, le discours de la religieuse portugaise n'est pas seulement celui d'une femme, ou celui de l'amour : il est universel. Je pense que si elle avait pu sortir de ce couvent et que les convenances religieuses et sociales l'aient oubliée, elle aurait pu être une grande artiste. Sortir de son enfermement (matériel ou moral) pour se créer soi-même, c'est toujours d'actualité...

Pourquoi ?d´après?, qu´est ce qui a été gardé ou adapté ?
La Compagnie adapte des textes littéraires en arts vivants : nous donnons toujours un nouveau titre à nos créations théâtrales, tout en mettant en valeur le nom de l'oeuvre littéraire initiale (d'où Adeus, d'après les Lettres de la religieuse portugaise). L'objectif est de donner le goût de l'oeuvre littéraire et d'aller à sa rencontre avec le public. Nous respectons rigoureusement les textes d'origine et ne modifions pas les propos : nous faisons juste des coupes lorsque certains passages nous semblent moins propices au théâtre.
Pour Adeus, d'après les Lettres de la religieuse portugaise, il y a eu des coupes sur les quelques passages où Mariana fait allusion à des personnes que l'on ne voit pas intervenir (une soeur du couvent, ses frères). Il ne me semblait pas opportun de les faire apparaître dans la pièce, puisque l'essentiel est sa relation à l'autre : et l'autre, ce n'est que l'officier français à qui les lettres sont adressées.

 

 Quel est le défi d´être seule sur scène avec un tel monologue ?
Le défi est de porter en soi toute la sincérité et la force de la religieuse portugaise. Il faut se dévoiler sans pudeur, entrer dans une certaine animalité corporelle : je me suis beaucoup appuyée sur les écrits de Tchekhov et Stanislavski, et les mises en scène de Cassavettes avec Gena Rowlands pour construire le personnage.
De fait, pour moi, la religieuse portugaise est une femme sous influence, profondément sensible et enfermée contre son gré. Mon personnage est pur et simple, c'est la sincérité de sa passion qui lui donne un caractère au fur et à mesure de la pièce. Sa passion la fait se construire dans la douleur, mais elle se construit réellement.

 

J'ai souhaité caractériser chacune des lettres par un esprit singulier : le spectateur voit l'évolution de la religieuse au fil de l'écriture et de l'expression de sa passion, depuis la cristallisation des sentiments amoureux jusqu'aux doutes, la colère et la folie... avant qu'elle ne prenne du recul et commence à se rendre réellement compte de sa force intérieure.

Quel est le rôle que vous avez voulu donner à la musique dans la mise en scène ?
Je souhaitais qu'il y ait une atmosphère musicale dès l'entrée du public, dont le lien surgirait ensuite entre chaque lettre, permettant au spectateur de s'imprégner des changements d'états.
La musique est autant sur le plateau que dans la tête de la religieuse : elle représente tour à tour ses émotions, sa passion, son amant... Que la religieuse parle ou qu'elle se taise, la présence de l'être aimé est ressentie par le public.

A l'origine, je m'étais orientée vers la sonate pour Arpeggione de Schubert... mais dès que j'ai écouté le 2ème mouvement Andantino du 4ème quatuor à cordes de Chostakovitch, j'ai su que c'était la musique de la religieuse. Ce quatuor date de 1949 : face à Staline, le compositeur propose une tonalité très nettement ethnique qui a toutes les apparences d'un défi. En 2005, Daniel Fanning a dit que tout y semblait chargé de "ce qui aurait pu être" ou "ce qui n'aurait jamais dû se passer" : c'est à la fois très russe et très portugais, je trouve ! C'est un mouvement  mélancolique, tout en tentatives inabouties, mais qui monte parfois en puissance, comme en lutte pour se libérer d'un joug.

La mise en scène transmet-elle un message en particulier ?
Au travers de l'écriture, la religieuse dessine un univers clos, quasi carcéral, d'où seule la sensibilité de l'amour qu'elle éprouve peut la faire s'évader. La mise en scène se base sur un entre-deux clair-obscur, dans une atmosphère de huis-clos : une table, un fauteuil. On devine une sortie vers le couloir ou le cloître, symbolisée par le rideau de coulisse. Le décor entend définir une ambiance d'isolement et de solitude : en hommage à Stendhal, il joue principalement sur deux couleurs, le rouge et noir. Le choix a été fait de ne donner aucune connotation religieuse au cadre de jeu comme au personnage : pieds nus, une robe noire sobre et féminine donne une impression de fluidité sans être apprêtée.

Quelle a été la réaction des interlocuteurs au Portugal face à la réalisation de ce projet?
Il y a eu beaucoup d'écoute et d'intérêt de la part de l'Institut Franco-Portugais bien sûr, mais également de l'Institut Camões, de la Fondation Gulbenkian et de la maison d'édition Assirio & Alvim. J'ai eu le plaisir d'échanger avec des personnes à la fois sensibles, intelligentes et délicates.
Par ailleurs, l'attachée cultuelle de l'Ambassade de France Chloé Siganos et le Proviseur-adjoint du Lycée français Serge Montout ont fait en sorte qu'ait lieu une journée de rencontres et d'échanges avec les élèves et les professeurs de français, avant les représentations de la pièce : je suis très honorée d'y participer, nouer des liens de ce type avec le monde de l'éducation est l'un des principes fondateurs de la Compagnie.

Les Portugais ne sont-ils pas trop ?susceptibles? quand on leur dit que ce n´est pas Mariana Alcoforada mais  Guilleragues qui est l´auteur des lettres ? Le savent-ils d´une façon générale ?
Sur la forme, le texte étant édité en France sous le nom de Guilleragues, notre Compagnie avait l'obligation de le mentionner en tant qu'auteur. Néanmois, sur le fond il y a beaucoup à dire, effectivement...

J'ai eu le plaisir d'échanger avec un grand nombre de personnes, au Portugal comme en France, passionnées par ce sujet. De manière générale, au Portugal, on est convaincu que Mariana Alcoforado a écrit ces lettres, alors que les lecteurs et éditeurs français soutiennent que c'est Guilleragues. Je crois que la polémique perdure car le sujet est fondamental : ces lettres sont-elles le témoignage d'une passion sincère ou la création littéraire d'un écrivain ? Dès lors, est-ce une femme ou un homme qui les aurait écrites ?*

Que représente pour vous le prix reçu cet été à Avignon ?
Le Coup de coeur ARTE puis la mention du journal Le Dauphiné Libéré m'ont beaucoup touchée. C'est une vraie reconnaissance du travail effectué en tant que comédienne ; c'est également un plaisir de voir que la démarche artistique de la Compagnie Art et Latte a un écho chez les amoureux de la littérature et du théâtre.
Le Festival Off d'Avignon est un incroyable laboratoire de théâtre au mois de juillet : les échanges avec le public, les professionnels du métier et la presse permettent de s'imprégner entièrement de création artistique pendant 3 semaines... C'est très enrichissant, et d'ailleurs la pièce y a renforcé son caractère, s'orientant vers une présence scénique entière, plus forte et plus sincère.

Quels sont les  projets pour l´avenir ? ? encore le Portugal? -
Je serai sincèrement ravie de revenir jouer à Lisbonne la pièce Adeus, d'après les Lettres de la religieuse portugaise... Avis aux programmateurs portugais, donc !
En 2011, sa programmation est envisagée dans un très bel espace en vieilles pierres à Arles, la ville d'origine de la Compagnie Art et Latte.

La Compagnie poursuit parallèlement ses créations théâtrales à Paris : 
Lettres à une femme, d'après les Lettres à un jeune poète de Rainer-Maria Rilke et Une Chambre à soi de Virginia Woolf.  C´est une création en cinq tableaux réunissant Virginia Woolf et Rainer-Maria Rilke dans une réflexion sur la création et les femmes. 
La Mort de Malte Brigge d'après Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, de Rainer-Maria Rilke. Malte écrit ses angoisses et celles du monde, même si cela consume ses forces.

Propos recueillis par Maria Sobral ( http://lepetitjournal.com/lisbonne.html ) vendredi 10 décembre 2010

En savoir plus :
Vous pouvez retrouver notre actualité théâtrale sur le site de la Compagnie : www.artetlatte.fr

 http://www.ifp-lisboa.com
" ADEUS " les 16, 17 et 18 décembre à L´institut Franco-Portugais à 21H00, spectacle en français avec légendes en portugais.

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