

Le prix Goncourt version 2014 a été attribué à Lydie Salvayre pour son roman Pas pleurer, au cinquième tour pour six voix contre quatre revenues au roman Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud. Ce roman de Lydie Salvayre dont le sujet est la guerre civile d´Espagne (1936-1939) nous présente deux voix entrelacées : celle de l´intellectuel français Georges Bernanos, témoin direct du drame espagnol, et celle de Montsé, la mère de la narratrice, une villageoise de haute Catalogne qui se souvient, soixante-quinze ans après les événements, des jours glorieux de l´insurrection libertaire. Un roman à ne pas rater.
L´Espagne de sang et de feu.
La guerre civile espagnole a peuplé l´imaginaire de nombre d´écrivains ces dernières décennies. Il serait fastidieux de dresser ici une liste des romans inspirés par ce conflit qui a mobilisé l´intelligentsia européenne et qui fut d´une certaine façon le dramatique prélude aux ravages de la seconde guerre mondiale avec l´horrifiant cortège de morts et l´ignominie de l´Holocauste.
La guerre civile espagnole est d´ordinaire analysée sous l´angle des combattants qui s´entretuaient mais la guerre c´était aussi des familles qui s´entre-déchiraient, des gens qui fuyaient les combats et d´autres qui quotidiennement devraient faire face au dénuement, et plus tard, une fois le conflit terminé, à la grisaille du franquisme.
Pas pleurer, le dernier roman de Lydie Salvayre
Cette guerre fratricide est le sujet du dernier roman de Lydie Salvayre -née en 1948- qui s´est affirmée dans le paysage littéraire français dans les années quatre-vingt-dix avec deux romans assez forts : La Puissance des mouches en 1995 et La compagnie des spectres en 1997 qui s´est vu décerner le Prix Novembre (actuel Prix Décembre) et le prix du magazine Lire pour le meilleur roman de l´année. Fille de républicains espagnols, elle a dû entendre dans son enfance des histoires de feu et de sang sur le conflit qui a déchiré le pays de ses parents. Des histoires qui ont enrichi son imaginaire et qui lui ont permis de présenter un roman intitulé Pas pleurer où l´on a affaire à deux voix entrelacées, celle de Georges Bernanos, écrivain français catholique qui devant la violence inouïe des nationalistes -avec la complicité de l´Église espagnole- se rebelle contre ceux qui étaient en quelque sorte de son bord, et celle de Montse, mère de la narratrice qui, soixante-quinze ans après les événements et vivant en France, a tout gommé de sa mémoire, hormis ces années de guerre, et égrène ses souvenirs souvent dans un patois franco-espagnol.

Montse, quant à elle, plonge souvent dans les souvenirs d´un été à Barcelone où elle tombe amoureuse d´un Français qui la rend enceinte avant de partir au front. Rentrée au village, le scandale est prêt à éclater. La bouée de sauvetage pour Montse est le mariage avec Diego qui lui fait les yeux doux?
Évocation de Georges Bernanos
En concomitance avec des souvenirs de Montse, il y a l´évocation de Georges Bernanos qui, séjournant à Majorque, témoigne-tout autant que son fils Yves qui déserte la Phalange et s´enfuit loin d´Espagne- de la cruauté déclenchée par les hordes franquistes : des paysans fusillés, tout un déferlement de haine et d´abjection que l´écrivain dénonce à juste titre dans son magnifique essai Les Grands Cimetières sous la lune, un livre qui lui vaudra bien des inimitiés. Il n´ignore pas que des crimes sont également commis dans le camp républicain et que des prêtres ont été tués par ceux que l´on surnomme les rouges, mais pour lui, un vrai chrétien, qui suit le message porté par l´Évangile, "s´il est un abri sur terre, un lieu de miséricorde et de d´amour, c´est au sein de l´Église qu´il se trouve" nous rappelle la narratrice et, donc, il était intolérable pour Bernanos que les curés et les évêques approuvent les crimes franquistes et ferment les yeux devant le meurtre d´innocents, "l´enlèvement la nuit des mal-pensants et des irréligieux abattus sans autre forme de procès", et qu´en plus la complicité avec les meurtriers aille jusqu´à tendre le crucifix "aux pauvres mal-pensants pour qu´ils le baisent une dernière fois avant d´être expédiés ad patres. Pour l´exemple". Il nous vient à l´esprit, en écrivant ces lignes, cet aumônier qui lors de l´arrivée à Tolède des troupes franquistes du général José Moscardó incitait les soldats à tuer les adversaires républicains, mais, se rendant compte que le fait de le dire aussi ouvertement pouvait nuire à la réputation d´un représentant de l´Église, ajoutait : "Mais faites-le avec pitié?".
Avec Pas Pleurer -qui figure dans la première sélection de deux ou trois prix de cet automne-, Lydie Salvayre a écrit un des romans les plus puissants de cette rentrée littéraire 2014.
Fernando Couto e Santos (www.lepetitjournal.com/lisbonne.html) vendredi 7 novembre 2014
http://laplumedissidente.blogspot.pt/
Lydie Salvayre, Pas Pleurer, éditions du Seuil, Paris, 2014.











