Édition internationale

LITTERATURE - Le prix Goncourt 2014 a été attribué à Lydie Salvayre

Écrit par Lepetitjournal Lisbonne
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 17 janvier 2017

 

Le prix Goncourt version 2014 a été attribué à Lydie Salvayre pour son roman Pas pleurer, au cinquième tour pour six voix contre quatre revenues au roman Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud. Ce roman de Lydie Salvayre dont le sujet est la guerre civile d´Espagne (1936-1939) nous présente deux voix entrelacées : celle de l´intellectuel français Georges Bernanos, témoin direct du drame espagnol, et celle de Montsé, la mère de la narratrice, une villageoise de haute Catalogne qui se souvient, soixante-quinze ans après les événements, des jours glorieux de l´insurrection libertaire.  Un roman à ne pas rater.

L´Espagne de sang et de feu.
La guerre civile espagnole a peuplé l´imaginaire de nombre d´écrivains ces dernières décennies. Il serait fastidieux de dresser ici une liste des romans inspirés par ce conflit qui a mobilisé l´intelligentsia européenne et qui fut d´une certaine façon le dramatique prélude aux ravages de la seconde guerre mondiale avec l´horrifiant cortège de morts et l´ignominie de l´Holocauste.

La guerre civile espagnole est d´ordinaire analysée sous l´angle des combattants qui s´entretuaient mais la guerre c´était aussi des familles qui s´entre-déchiraient, des gens qui fuyaient les combats et d´autres qui quotidiennement devraient faire face au  dénuement, et plus tard, une fois le conflit terminé, à la grisaille du franquisme.

Pas pleurer, le dernier roman de Lydie Salvayre
Cette guerre fratricide est le sujet du dernier roman de Lydie Salvayre -née en 1948- qui s´est affirmée dans le paysage littéraire français dans les années quatre-vingt-dix avec deux romans assez forts : La Puissance des mouches en 1995 et La compagnie des spectres en 1997 qui s´est vu décerner le Prix Novembre (actuel Prix Décembre) et le prix du magazine Lire pour le meilleur roman de l´année. Fille de républicains espagnols, elle a dû entendre dans son enfance des histoires de feu et de sang sur le conflit qui a déchiré le pays de ses parents. Des histoires qui ont enrichi son imaginaire et qui lui ont permis de présenter un roman intitulé Pas pleurer où l´on a affaire à deux voix entrelacées, celle de Georges Bernanos, écrivain français catholique qui devant la violence inouïe des nationalistes -avec la complicité de l´Église espagnole- se rebelle contre ceux qui étaient en quelque sorte de son bord, et celle de Montse, mère de la narratrice qui, soixante-quinze ans après les événements et vivant en France, a tout gommé de sa mémoire, hormis ces années de guerre, et égrène ses souvenirs souvent dans un patois franco-espagnol.

En 1936, Montse vit dans un petit «pueblo» typiquement espagnol de l´époque avec des paysans affamés, de riches propriétaires, un curé dont quasi tout le monde suit les conseils, surtout les bigotes comme Doña Pura, s?ur de don Jaume Burgos Obregón, un des «señores» les plus respectés du village, mais où des tentatives d´instauration d´un régime de partage communautaire d´inspiration anarchiste-courant assez fort en Espagne-commencent à poindre, sous l´impulsion de Josep, frère de Montse. Josep va pourtant devoir croiser le fer avec Diego, le fils de Don Jaume, qui professe étrangement des idées communistes. 

Montse, quant à elle, plonge souvent dans les souvenirs d´un été à Barcelone où elle tombe amoureuse d´un Français qui la rend enceinte avant de partir au front. Rentrée au village, le scandale est prêt à éclater. La bouée de sauvetage pour Montse est le mariage avec Diego qui lui fait les yeux doux?  

Évocation de Georges Bernanos
En concomitance avec des souvenirs de Montse, il y a l´évocation de Georges Bernanos qui, séjournant à Majorque, témoigne-tout autant que son fils Yves qui déserte la Phalange et s´enfuit loin d´Espagne- de la cruauté déclenchée par les hordes franquistes : des paysans fusillés, tout un déferlement de haine et d´abjection que l´écrivain dénonce à juste titre dans son  magnifique essai Les Grands Cimetières sous la lune, un livre qui lui vaudra bien des inimitiés. Il n´ignore pas que des crimes sont également commis dans le camp républicain et que des prêtres ont été tués par ceux que l´on surnomme les rouges, mais pour lui, un vrai chrétien, qui suit le message porté par l´Évangile, "s´il est un abri sur terre, un lieu de miséricorde et de d´amour, c´est au sein de l´Église qu´il se trouve" nous rappelle la narratrice et, donc, il était intolérable pour Bernanos que les curés et les évêques approuvent les crimes franquistes et ferment les yeux devant le meurtre d´innocents, "l´enlèvement la nuit des mal-pensants et des irréligieux abattus sans autre forme de procès", et qu´en plus la complicité avec les meurtriers aille jusqu´à tendre le crucifix "aux pauvres mal-pensants pour qu´ils le baisent une dernière fois avant d´être expédiés ad patres. Pour l´exemple". Il nous vient à l´esprit, en écrivant ces lignes, cet aumônier qui lors de l´arrivée à Tolède des troupes franquistes du général José Moscardó incitait les soldats à tuer les adversaires républicains, mais, se rendant compte que le fait de le dire aussi ouvertement pouvait nuire à la réputation d´un représentant de l´Église, ajoutait : "Mais faites-le avec pitié?".

Avec Pas Pleurer -qui figure dans la première sélection de deux ou trois prix de cet automne-, Lydie Salvayre a écrit un des romans les plus puissants de cette rentrée littéraire 2014.

Fernando Couto e Santos (www.lepetitjournal.com/lisbonne.html) vendredi 7 novembre 2014
http://laplumedissidente.blogspot.pt/

Lydie Salvayre, Pas Pleurer, éditions du Seuil, Paris, 2014.

logofblisbonne
Publié le 19 mai 2016, mis à jour le 17 janvier 2017
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