

Le roman L´incendie du Chiado de François Vallejo vient de sortir au Portugal en version portugaise après sa parution en France en 2008. François Vallejo qui a vécu périodiquement à Lisbonne jusqu´en 1989 fut témoin de l´incendie du Chiado qui a réveillé la ville le 25 août 1988 et anéanti un quartier
(DR)
Pourquoi avez-vous écrit ce livre en 2006, si longtemps après l´incendie du Chiado ?
Plusieurs situations ont remué mes souvenirs : d'abord diverses catastrophes, terroristes ou accidentelles (11-septembre ou Katrina) ont ranimé en moi les images de l'incendie du Chiado. Je constatais que des victimes avaient alors les mêmes réactions, le même désir de préserver ce qu'elles avaient connu ou aimé. D'autre part, j'avais écrit, peu de temps auparavant un roman qui mettait en scène des philosophes français en 1755, au moment du tremblement de terre de Lisbonne. Cette convergence m'a fait penser que le moment était venu pour moi de parler de cette expérience enfouie, parce qu'elle me semblait ouvrir des réflexions sur les rapports humains dans une situation extrême.
Qu´est-ce qui vous a le plus frappé dans cet évènement tragique pour la ville de Lisbonne et que vous reproduisez dans votre livre ?
Ce qui m'a frappé d'abord, c'est le silence après la catastrophe, la tristesse profonde et sincère des habitants. Ensuite, j'ai découvert que ce quartier, en dehors des bureaux et des boutiques, était en partie occupé par des personnes d'un certain âge, démunies, habitant sous les toits, dont certaines avaient refusé d'évacuer les lieux, au risque de mourir. Cette image forte m'a donné le point de départ du roman.
Considérez-vous que ce soit un livre avant tout historique, de fiction ou en quelque sorte un témoignage ?
Il s'agit, comme pour tous les livres que j'écris, d'une fiction. Même quand j'utilise des données historiques, des périodes du passé (18e ou 19e siècle pour deux romans), je ne me donne jamais de but didactique ou explicatif, je laisse se déployer l'invention à l'aide du réel.
Pouvez-vous nous parler des clins d´?il que vous faites à la culture portugaise et quel sens
Quatre des cinq personnages centraux étaient d'origine portugaise, il était naturel qu'ils gardent avec eux des traces de leur culture (la cuisine, les vins), de leur histoire (Salazar, la fin de l'empire colonial). Cela nourrissait leur existence romanesque. J'ai ajouté un personnage qu'on ne voit jamais mais dont l'appartement est squatté un moment par les cinq hommes et femmes de l'histoire : il porte le nom de Soares, l'un des hétéronymes de Pessoa que j'admire beaucoup, depuis mes premiers séjours au Portugal, et possède des malles, comme Pessoa lui-même. Pour moi, il symbolisait 'l'intranquillité' des personnages pris dans une situation difficile. Je rejoignais ainsi un des auteurs emblématiques du pays, ce qui me semblait essentiel alors. C'était mon hommage personnel à cette culture.
Comment avez-vous construit le style narratif de ce roman ?
Le récit repose en grande partie sur la parole des personnages : ils ont besoin de savoir à qui ils ont affaire, puisqu'ils sont étrangers les uns aux autres, au début, puis ils sont tantôt amenés à se rassurer ou à s'affronter. Mais ces dialogues sont fondus dans la narration (sans la ponctuation classique du style direct), pour aboutir à une plus grande fluidité et rapidité des échanges.
Il existe une dynamique dans votre récit peut-on la qualifier de cinématographique ?
La dynamique repose à la fois sur les dialogues et des images fortes. Le critique José Mario Silva y a trouvé un style très visuel. Il est vrai que des plans y sont montés, avec une certaine rapidité, des détails sont suggérés, sans insistance descriptive, comme les flashes qu'utilise un des protagonistes photographe, pour y voir plus clair. J'ai souvent fait référence au cinéma, dans d'autres livres, à Hitchcock en particulier. La tension pleine de finesse et d'humour de ce maître m'a toujours semblé un modèle à atteindre, même dans un récit romanesque.
Vos personnages ont-ils des caractéristiques typiquement portugaises ?
J'ai pensé à des personnes que j'avais croisées vingt ans plus tôt : l'homme au costume bleu, cultivé et un peu guindé, l'homme du peuple attaché profondément à ce qu'il a, la femme plus rurale et maternelle, celui qui s'est exilé. Ces détails venaient de quelques observations, mais ils prenaient dans mon esprit une dimension universelle.
Je n'avais pas prévu de donner une si grande importance à Juvenal, mais il s'est imposé à mesure, avec son charme et son caractère dominateur et inquiétant. Il devenait soudain, au milieu d'une catastrophe où les règles ordinaires ne sont plus en vigueur, une sorte d'ange exterminateur, comme le personnage de Théorème de Pasolini.
Que cherchez-vous à transmettre aux lecteurs qui liront le livre ?
J'avais le projet, en jetant des personnages dans une situation hors norme de faire réfléchir aux dérives possibles de nos comportements dans un monde où les catastrophes semblent se multiplier. Il faut accepter la situation de départ (des individus refusent de quitter un lieu évacué) et se laisser porter par les possibilités tragiques que cela entraîne.
Comment définissez-vous le rôle que vous donnez à la ville de Lisbonne : comme personnage ou comme une toile de fond ?
Pour moi, naturellement, Lisbonne était le personnage ultime, détruit, mais fort, une ville noire et non blanche, pour une fois, sans les clichés pour touristes, mais une ville encore plus secrète que d'habitude.
Etes-vous revenu à Lisbonne pour écrire ce livre ?
Je ne voulais pas parasiter mes impressions et sensations de l'époque par des données nouvelles. Je suis donc resté plus de vingt ans sans revoir Lisbonne. Je viens seulement d'y retourner pour présenter la traduction portugaise : les retrouvailles ont été émouvantes et heureuses.
Comment aviez-vous imaginé la reconstruction du Chiado. Est-ce qu´elle a été une surprise ?
Des amis portugais me laissaient parfois entendre que le Chiado avait été défiguré. J'ai été surpris de voir que, même si les marques internationales y ont pris place, même si des constructions modernes se sont intercalées ici et là, le vieux Chiado a malgré tout assimilé et avalé ce qu'on lui avait ajouté. La forme de la ville a changé, mais son esprit a résisté et c'est ce qui m'a fait le plus plaisir.
Propos recueillis par Maria Sobral ( http://lepetitjournal.com/lisbonne.html ) mercredi 7 juillet 2010













