

Le film " A Religiosa Portuguesa " (la religieuse portugaise) du cinéaste Eugène Green sort en avant première ce mardi 27 avril dans le cadre du festival IndieLisboa. Il a été tourné à Lisbonne en 2008 et présenté au festival international de Locarno en 2009. Eugène Green né en Amérique a fait de la France son pays et il a une attirance toute particulière pour le Portugal que nous avons découvert lors d´un entretien où il nous révèle les coulisses du film
(Photo : Catherine Hélie / Gallimard)
Vous considérez-vous avant tout un homme de théâtre, un écrivain ou un cinéaste ?
Eugène Green : Je suis les trois à la fois, même si pour moi ces activités restent distinctes les unes des autres. Actuellement je n'ai plus de possibilité de faire du théâtre et je ne pratique donc que le cinéma et l'écriture, et c´est là que j'ai l'impression de m'exprimer pleinement.
Comment êtes-vous arrivé au cinéma ?
Je voulais faire du cinéma depuis l'âge de seize ans, mais je ne savais pas comment y arriver. Puis en 1995 j'ai reçu une sorte d'éclair (les choses importantes me viennent toujours dans des moments particuliers comme cela, qu'on pourrait peut-être assimiler à la grâce) : j'ai compris qu'une idée que j'avais pour un roman devait être au contraire un film. Alors, sans avoir jamais fait d'école de cinéma, ni travaillé sur des tournages, ni même réalisé de court-métrage, j'ai commencé à écrire le scénario de Toutes les nuits, qui deviendrait mon premier film (tourné en 1999, et sorti seulement en 2001).
Le cinéma est-il un moyen de mettre à l´écran ce que vous écrivez ?
Non, pas du tout. Pour moi ce sont des activités tout à fait différentes. Si je décide qu'un sujet doit devenir un film, il ne pourrait être un roman, et inversement.
Vous êtes venu à Lisbonne pour la première fois en 2004 lors du 1er festival IndieLisboa où votre film " le monde vivant " était en compétition, et depuis vous revenez régulièrement, pouvez-vous nous parler de vos attaches particulières au Portugal?
C'est une affinité élective -ce qui, par définition, ne peut pas s´expliquer-. Peut-être que j'ai vécu au Portugal dans une autre vie. Mon intérêt pour le pays (et pour sa capitale) est beaucoup plus ancien que ma première venue : j'ai commencé à apprendre le portugais au début des années 1970. J'arrive seulement maintenant à le parler un peu, mais je peux le lire depuis très longtemps, et le Portugal existait pour moi à travers sa littérature avant même que je n'y mette les pieds. Je trouve que les Portugais vivent le temps d'une manière qui m'est familière et nécessaire : ils vivent le présent, mais un présent qui contient le passé et l'avenir. Je trouve aussi que la vie est plus réelle (et donc aussi qu'elle laisse plus de place aux songes) à Lisbonne qu'à Paris.
Comment a surgi ce film " A Religiosa Portuguesa " qui est inséré dans le festival IndieLisboa 2010 ?
Le noyau de toutes mes ?uvres me vient toujours dans un de ces éclairs dont j'ai parlé. Celui qui a trait "A Religiosa Portuguesa" m'est venu il y a environ douze ans, avant que je ne vienne pour la première fois à Lisbonne. C'était l'idée d'une actrice qui vient à Lisbonne pour tourner dans un film inspiré des Lettres portugaises, et qui se trouve fascinée par une vraie religieuse qui prie toutes les nuits dans une chapelle. Le reste m'est venu avec la connaissance de Lisbonne : la ville s'est imposée comme un personnage essentiel du film.
Comment qualifiez vous ce film qui fait revivre une histoire écrite au XVIIeme et qui rassemble deux cultures et deux langues différentes ?
Comme tout artiste je crée à partir de mon expérience, et la culture fait partie du vécu. Je connais bien la civilisation européenne du XVIIeme siècle, et les cultures française et portugaise, fondées sur leurs langues, sont essentielles pour moi. Donc c'est une ?uvre personnelle, au moins dans ce sens. On pourrait la qualifier aussi d'?uvre " européenne ".
Quelles ont été les principales difficultés que vous avez rencontrées pendant le tournage du film à Lisbonne ? la langue a-t-elle été une difficulté pour vous ?
Le tournage du film a été une joie, car l'équipe portugaise (avec mon chef opérateur français de toujours, Raphaël O'Byrne) était merveilleuse, comme l'étaient tous les acteurs. Et Luìs Urbano est un producteur idéal. L'unique problème, qui a laissé une blessure vive, a été le refus du Patriarcat de Lisbonne de nous permettre de tourner dans tout lieu dépendant de son autorité. Mais heureusement nous avons trouvé d'autres décors religieux en dehors de la capital.
La langue n'a pas posé de problème. J'ai écrit le scénario en français, mais j'ai suivi de près la traduction, qui s'est faite en deux étapes, et qui est très fidèle au style et au contenu de l'original. Je comprenais tous les dialogues en portugais. De nombreux membres de l'équipe et des acteurs parlent bien français, mais avec certaines personnes je communiquais en portugais. Maintenant je serais capable de diriger un tournage uniquement en portugais.
Le film a-t-il été tourné dans un endroit en particulier ? A-t-il exigé des conditions particulières, lesquelles et pourquoi ?
Aucun décor n'a posé de grand problème, à part l'intérieur de la chapelle Nossa Senhora do Monte (tourné dans l'ancien monastère franciscain de Loures) et le cloître du film (tourné chez les très sympathiques frères franciscains près de Torres Vedras), pour la raison que j'ai citée. Beaucoup des décors principaux se trouvent à Graça et dans l'Alfama, mais il y a des séquences qui se passent dans le Bairro Alto, dans le Chiado, et sur le Terreiro do Paço. Contrairement au Vigário-Geral do Patriarcado, le Ciel nous fut clément, et nous n´avons jamais eu de problème grave de météorologie.
La lumière a-t-elle une importance particulière dans le film?
La lumière a toujours de l'importance dans le cinéma, et dans mes films en particulier. Plusieurs séquences sont éclairées uniquement à la bougie. C'est une lumière qu'on ne peut reproduire avec l'électricité : elle a une énergie particulière, et dégage une énergie dans ce qu'elle fait voir. On ne peut la mélanger avec la lumière électrique, sinon cette qualité est perdue. Mais Raphaël O'Byrne a l'habitude de travailler avec des bougies, car il y a des scènes de ce genre dans tous mes films. Les séquences les plus difficiles, de ce point de vue, étaient dans la chapelle, car il fallait éclairer un espace immense (avec des centaines de bougies sur des poutres suspendues au plafond). La séquence avec Aldina Duarte dans la maison de fado Mesa de Frades était pénible à cause de la chaleur dégagée par les bougies, mais le résultat valait cette petite souffrance. Pour les extérieurs, Lisbonne a les lumières les plus magnifiques que je connaisse.
Le film va sortir en avant-première inséré dans le festival IndieLisboa pourra-t-on le voire dans les salles et à partir de quand ?
Il sortira en salles le 6 mai, dans des cinémas de Lisbonne, Cascais, Porto, et Coimbra, et un peu plus tard dans d'autres villes du Portugal.
Il ouvrira aussi le 3 mai une rétrospective de mes films à la Cinémathèque de Lisbonne.
En savoir plus sur Eugène Green, notre article : Francophonie ? Eugène Green, un cinéaste avec des attaches au Portugal
Propos recueillis par Maria Sobral (www.lepetitjournal.com/lisbonne.html) mardi 27 avril 2010
(Photos du film cédées par O SOM E A FÚRIA)













