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ESCAPADE - Sur les sentiers du fleuve frontière

Écrit par Lepetitjournal Lisbonne
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 21 juillet 2015

Loin des trottoirs de céramique bicolores de Lisbonne, au nord-est du Portugal, la haute vallée du Douro offre un cadre exceptionnel aux randonneurs.

"L'homme qui marche est ce fou qui pense que l'on peut goûter à une vie si abondante qu'elle avale même la mort".

A la découverte de la haute vallée du Douro
Dans les pas de Christian Bobin, quatre marcheurs quittent les bruits de l'electrico, ces vieux wagons jaunes accrochés aux rues pentues de Lisbonne. Ils laissent les lumières scintillantes du Tage et les odeurs de morue grillée pour remonter vers le nord-est du pays. Dès qu'ils quittent les autoroutes vides, le décor se transforme à l'approche du Douro, avec "les vignes qui dansent" étagées en terrasses onduleuses. Le point de départ de la marche n'est pas dans ce lieu admirable, classé au Patrimoine de l'UNESCO, mais dans la haute vallée du Douro. À l'endroit où le fleuve devient une frontière naturelle avec la Castille espagnole sur une longueur de près de cent vingt kilomètres. Les versants abrupts sont creusés d'éboulis de roches couvertes d'une sorte de lichen, couleur rouille. Le granit domine le paysage. La fine lavande bleue et les touffes de genêts jaunes tapissent le plateau couvert d'une végétation rabougrie. De subtiles effluves d'eucalyptus remontent des fonds boisés des vallées.

Des villages de schiste
Un Julien Gracq aurait aimé arpenter ces villages de schiste fondus dans des décors métamorphiques. Un Portugal âpre à l'est de Bragance, loin des plages surpeuplées de l'Algarve, révèle de belles surprises aux marcheurs. Grâce aux cartes d'Etat-major achetées à l'Armée, ils vont pouvoir suivre un itinéraire inédit de Miranda do Douro jusqu'à Barca de Alva, au plus près du fleuve.
Halte à Miranda do Douro. La cité frontière avec l'Espagne, bâtie dans la bonne pierre du XVe siècle sur son plateau, s'enroule autour des méandres du Douro, devenu un miroir d'eau stagnant après la construction en amont de retenues. Les ruelles, très propres, sont désertes. Il n'y a personne aux fenêtres. Du haut des murailles, l'horizon s'élargit vers les vastes vallées. Dans le grand silence médiéval, la nuit devient féerique, lorsque s'allument les lumières des maisons posées comme des bougies de carnaval.

Rencontre avec les habitants de la région


Longtemps les chemins de randonnée ont servi aux alentours de voies de contrebande. Ici, on passait tout, même des vaches ou des cochons qui venaient d'Espagne. Et dans l'autre sens, des pains de savon, des sachets de café du Brésil et même des cuisinières en fer, transportées à dos de mule. Ils furent aussi empruntés, à l'époque de Salazar par les jeunes fuyant la dictature et la conscription dans les guerres coloniales. Un vieux paysan bine une terre desséchée, avec sa mule dans un champ et une charrette solidement construite où trône un coq solitaire. Rencontre avec José Augusto Pires, courbé sur son pied de vigne, "il a gelé cette nuit", dit-il, résigné, en se tournant vers les gens, qu'il ne voit pratiquement plus. Il avoue, non sans malice, quatre vingt quatorze printemps. Sa femme Adelia l'observe  silencieusement, élégamment appuyée sur une vieille canne devant une cabane où les outils ont été rangés. "Que tu es beau !", crie-t-elle à l'un des marcheurs, comme une maîtresse dans la confection mystérieuse des philtres d'amour.

L'émigration a marqué l'histoire de cette région vidée de ses habitants. Déjà au XVe s, de simples paysans du Minho ou du Tras-Os-Montes partaient vers des terres inconnues. Dans les villages, souvent abandonnés, on croise encore de vieilles gens vêtues de noir, quelques femmes discutent sur une place où quelques moutons ont été rassemblés.

Autre miracle, lorsque l'une de ces dames offre au randonneur assoiffé le verre d'eau fraîche et le gratifie d'un salutaire "bâton de vie" pour la route.  Pas assez de temps pour comprendre la vie de ces passantes. En les voyant, des vers d'Apollinaire trottinent dans la tête : "Pitié pour nous qui travaillons aux frontières". Le chemin  continue.

Bivouac le soir, près de Miranda. Les marcheurs investissent la petite cabane en pierres sèches pour y coucher la nuit et y poser des petites lumières. L'un d'entre eux choisit de rester dehors. La nuit est longue, le vent, les étoiles qui s'allument puis s'éteignent à l'approche de l'aube, il grelotte dans son duvet. Se sent comme un ver enfermé dans une noix sèche. Dans un songe halluciné, il voit une falaise de granit se détacher de la montagne, pour s'installer au milieu du fleuve et devenir le "radeau de pierre" dont parle José Saramago, dans un de ses livres. Transi, songe-t-il encore à être ce "roseau que traverse le vent" évoqué par Stevenson ?

À l'aube, un vieux paysan est déjà installé dans son carré de terre, les mains nouées autour de sa bêche pour retourner cette terre minérale, desséchée par le vent. Il parle tout seul. Sans doute en mirandes, ce dialecte local si particulier. Son âne n'est pas loin et le fixe indifférent par-dessus le muret. Le bruit de la pioche heurte le caillou et résonne dans le vallon tapissé de marguerites sauvages. A côte de lui, sa femme regrette de ne voir personne. Et le lynx ? "Des lynx ? On n'en voit plus. Un de ces jours, murmure-t-elle d'une voix faible, on ne verra même plus d'habitants". Pense-t-elle avec angoisse à ce temps immobile, à cette noire civilisation qu'elle va bientôt abandonner. Dans le ciel, voltige un couple de rapaces. Le Grifo est revenu nicher dans les anfractuosités des hautes murailles plongeant dans le Douro.

À côté de la cabane, un mausolée en pierre rappelle la présence de ce Général romain, parti en Angleterre avec son Empereur construire le mur d'Hadrien. Les paysans ne s'en souviennent pas, mais aux randonneurs, à l'entrée du village, ils répondent "Ah, c'est la route des Maures".   

Un vieux monsieur est assis tout seul sur une chaise au croisement de deux chemins. Il se lève pour se diriger avec peine vers une ferme délabrée, où des objets de récupération ont été transformés dans un joyeux bric-à-brac. À la balustrade, une horloge antique a été accrochée et les aiguilles ne bougent plus. Le propriétaire, avant de quitter sa terre, désirait-il pouvoir arrêter le mouvement des rouages dans sa tête ?

Le temps est suspendu. Avec cette vie agraire épurée, ces fûts de vignes, cette charrette, cet âne, ce rapace posé au-dessus d'une Vierge enfermée dans un luminaire et ces cigognes noires qui plongent dans les à-pics du fleuve. Un merle bleu, solitaire, voltige au-dessus des falaises de granit. Un léger vent parfume la marche de résines et de fleurs sauvages. Une qualité de silence à 800
mètres d'altitude.


Des rencontres ensoleillent le périple. Avec les paysans et les veuves alertes, leurs silhouettes habillées de noir, leurs yeux rieurs et leurs sourires sur des dents éclatantes chassent la mélancolie.  Nostalgie d'une ancienne vie rurale active où les employés étaient nombreux dans le textile et la vannerie, où beaucoup de main-d'oeuvre était là pour faire tourner les barrages co-gérés avec l'Espagne.

Des villages fantôme
Que reste-t-il quand chaque année, selon l'OCDE, plus de 70 000 Portugais s'en vont dont la moitié a moins de 30 ans ? Les jeunes partent en Afrique et au Brésil pour trouver un emploi ? "Ici, on vit. Chez-nous, on survit", disent les expatriés de la crise lorsqu'ils s'installent en Angola et plus récemment au Mozambique. À cause de l'effondrement économique dans leur pays et de la croissance là-bas, que reste-t-il dans ces villages fantôme ? Quelques carcasses de distilleries d'huile d'olive perdues dans les broussailles ou la présence de ces bâtisses ostentatoires, mais isolées ? Toute la fausse humilité portugaise se concentre sur ces murets de pierre et les porches des maisons sculptés en granit ocre. À y regarder de plus loin, les lignes des toits s'enchevêtrent légèrement dans les vues très étendues sur les vallons.

Sur la chaussée, un vieil homme à béret pousse son vélo, tandis qu'une femme coiffée d'un chapeau de paille sur un fichu, désherbe son mur. Sa voisine ramène ses ânes pour en tirer le lait. À côté, dans la cour de sa ferme, son compagnon s'occupe de vaches d'une race locale fort prisée, paraît-il. Ce sol "mirandès" ingrat où s'accroche encore une poignée de réfractaires aux normes européennes. Avant la disparition des savoir-faire, de l'art de tailler un pied de vigne dans une pierre bleue ou de tisser un vêtement, les bars des villages restent comme les derniers refuges de la convivialité, l'ultime frontière où nichent encore des lieux de parole et des pratiques de coutumes orales.

Visages parcheminés, ridés comme de vieux ceps, des silhouettes chancelantes, accrochées à leur canne, errent dans les ruelles et occupent les bancs installés devant les églises. Des yeux pétillent sur de beaux visages antiques.

Thierry QUINTRIE LAMOTHE (www.lepetitjournal.com/lisbonne.html) Reprise vendredi 29 novembre 2013
t.lamothe@hotmail.fr

(Photos : Mathieu Despeysses - mat.despeysses@gmail.com)

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Publié le 21 juillet 2015, mis à jour le 21 juillet 2015
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