Édition internationale

LE CHIFFRE DE LA SEMAINE - 3500 résidents dans une tour.

Écrit par Lepetitjournal Johannesbourg
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 9 février 2018

(Crédit: Violaine Descazeaud)

Ponte City, le plus grand immeuble d’habitations en Afrique. Tel un phare placé à la pointe du continent, la tour attire des migrants nationaux et internationaux venus refaire leur vie dans la capitale économique. Un documentaire, Africa Shafted, et une association de quartier, Dlala Nje, nous plongent dans la vie quotidienne entre ses murs arrondis et lèvent le voile sur les légendes urbaines qui l’entourent. 

Icône de l’urbanité, symbole de puissance et de décadence d’un système raciste, Ponte City fut construite en 1975, au plus fort de l’apartheid. «L’immeuble Vodacom», du nom de la publicité qui lui sert de couronne, était destiné aux plus nantis des ‘Blancs’. Johannesburg, la ville bâtie sur l’or, n’avait pas 100 ans. Une vue exceptionnelle sur le centre ville, des appartements de luxe, 54 étages d’une architecture en cylindre posée à même la roche. Haut de 173m, le gratte-ciel a été conçu avec un puits de lumière en son centre : à l’époque un arrêté municipal exigeait des fenêtres dans les cuisines et les salles de bain. Dans les 3000m2 de la cour intérieure au sol inégal, le projet initial prévoyait même une piste de ski. Mais la tour n’a pas connu le sort grandiose que son créateur, Mannie Feldman lui réservait. Après les émeutes de Soweto en 1976, l’ambiance obstinément cosmopolite de Hillbrow inquiétait l’ordre établi du régime. Dès les années 80, les services publics ont déserté le voisinage, suivi par les habitants à haut pouvoir d’achat. L’impasse perpendiculaire de l’immeuble serait devenue alors le repaire de trafiquants de drogue ou d’armes, et d’immigrés illégaux. Depuis lors, sa réputation reste sulfureuse. Infréquentable, honteuse, et malgré tout omniprésente dans le paysage, Ponte City exerce un rappel constant des conditions indécentes à l’origine de sa conception: l’opulence de Johannesburg dont elle est l’emblème, était le fruit de l’exploitation de l’or, et de celle de milliers de migrants.

L’Organisation de l’Afrique Unie

A la fin des années 90, le gratte-ciel connaît une première réhabilitation : les appartements sont remis à neuf et accueillent des locataires. C’est en 2007 que Ingrid Martens, journaliste sud-africaine, a filmé le documentaire - Africa Shafted (jeu de mot entre l’ascenseur-shaft et l’Afrique lésée, laissée pour compte - shafted). "J’avais travaillé dans toute l’Afrique, dans les endroits les plus difficile. Mais j’avais peur de me retrouver seule dans le centre de Johannesburg, en particulier dans les endroits comme Ponte City » Et elle y trouve “la même beauté qu’à Kigali ou à Lagos”. Et découvre le surnom que ses habitants donnent à la tour: The Organisation of African Unity. Armée de sa seule caméra, Ingrid s’est installée dans l’ascenseur pour filmer les habitants monter et descendre, et parler les uns des autres. «Tous ces problèmes de drogue, c’est de la faute des Nigériens » s’exclament certains, tandis que d’autres se raillent «à chaque crime, ils disent que c’est un Nigérien. Un Congolais est un Nigérien, parfois même un Zulu ou un Xhosa est un ‘Nigérien’. Pourquoi toujours nous ? La plupart des grand patrons de la drogue dans ce pays sont Sud-Africains.» Dans l’anonymat rassurant de ce passage public, les habitants parlent de leur amours, de leur travail, de leurs peines, des aléas de la vie qui les ont amenés là : « certains faisaient jusqu’à huit aller-retour pour parler plus longtemps » raconte la réalisatrice. Dans ce microcosme, Ingrid Martens examine à la loupe la vie commune « sous un même toit » (sous-titre du film) et les préjugés, qui s’estompent au fil des rencontres. Les portraits de chair et d’os prennent la place des clichés alarmistes. C’était juste avant les violences xénophobes de 2008. La fin du documentaire raconte : les locataires ont été mis dehors car des investisseurs ont racheté l’édifice pensant conclure une affaire immobilière juteuse avant la coupe du monde de 2010. « Au final, cette tour était le seul endroit où ces immigrés se sentaient en sécurité » regrette Ingrid. Arrogante et impitoyable, la ‘New’ Ponte des nouveaux propriétaires s’adresserait à une classe supérieure aisée. Très vite à court de financement, le projet prend fin après la destruction d’un bon nombre d’appartements. L’ancien propriétaire, Kempston Group, un industriel du transport, récupère alors la gestion de l’immeuble pour en faire un ensemble d’appartements de qualité, au loyer plutôt élevé pour le quartier. Cette fois, la tour attire quelques hipsters.

Une visite, ou plus si affinités.

Habitué aux banlieues étendues et boisées, le visiteur de Sandton qui pénètre dans la tour perd la boussole: le monde a soudainement chaviré dans la verticalité. Dans les quartiers huppés plus au nord, sur la même surface au sol, on mettrait à peine dix maisons, soit environ cent fois moins de résidents que dans cet immeuble surchargé. De l’appartement de Mike, tout là haut dans le ciel, la ville a rétréci. « Vous voyez ces trois quartiers, Berea, Hillbrow et Yeoville », nous montre notre guide en pointant un morceau de notre champ de vision, « 500.000 personnes vivent ici !». Toute l’Afrique se presse aux pieds de Ponte City.

Il y a quelques années, alors qu’il était jeune cadre chez Ernst and Young, Mike Luptak décide de s’installer dans le célèbre gratte-ciel, suivant les pas de son copain Nickolaus Bauer. Les deux amis se disent qu’il faut faire quelque chose pour les enfants du quartier qui n’ont nulle part où jouer. Ils fondent l’association Dlala Nje (« Just play » en zulu) en louant un local en bas de l’immeuble. « On a acheté un babyfoot, une table de billard avec un petit prêt. A la fin du mois, on a compté les pièces que les jeunes laissaient pour pouvoir jouer. On était très loin du compte ! On devait mettre de l’argent de notre poche régulièrement. » Jusqu’au jour où le cinéma le Bioscope à Maboneng les appelle. «Ils diffusaient ce documentaire Africa Shafted. Nous étions invités pour répondre aux questions du public sur la vie quotidienne dans la tour». A la fin, un des participants leur lance un défi « puisque vous en parlez si bien de ce que quartier, faites-le nous visiter ! ». Mike et Nickolaus n’y croient pas vraiment sur le coup, mais quand une vingtaine de personnes surgissent quelques semaines plus tard, ils se disent qu’il y a un créneau à prendre. Et surtout, l’opportunité de changer les perceptions, aussi bien pour les touristes étrangers que pour les Sud-Africains des quartiers chics. Depuis, c’est devenu la mission de Mike à plein temps.
Animés par la passion de leur pays, de leur ville et de son icône, la réalisatrice et le guide, chacun à leur façon, luttent contre les idées reçues pour nous révéler l’éclat authentique de Johannesburg. Parce qu’il n’y a pas que l’or qui brille.

Ingrid Martens et Mike Luptak (au centre) étaient les invités de Jean-Jacques Corniche (à gauche) et de Joburg Accueil à l’Alliance Française lors d’une projection le 22 mai.

Lisa Binet (www.lepetitjournal.com/johannesbourg.htmlmardi 2 juin 2015

Africa Shafted, le documentaire, voir la bande-annonce.
https://www.youtube.com/watch?v=FPrT5Z987cs
Dlala Nje site de l’association. http://www.dlalanje.org/

lepetitjournal.com johannesbourg
Publié le 1 juin 2015, mis à jour le 9 février 2018

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