Édition internationale

Muriel Huet vit sa passion pour la langue française et le cinéma en Afrique du Sud

Muriel Huetprésente sa passion pour l'enseignement du français, et pour le cinéma. Elle raconte son parcours qui l'a menée à travers le monde jusqu'en Afrique du Sud.

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Écrit par Lepetitjournal Johannesbourg
Publié le 14 février 2026, mis à jour le 16 février 2026

 

Propos recueillis par Philippe PETIT

Lepetitjournal.com: Lepetitjournal.com est un média destiné aux expatriés francophones… comme vous ! Votre parcours vous a menée de la France à l’Afrique du Sud, où vous résidez actuellement. Quelles ont été les étapes successives de cette longue expatriation, commencée comme un tour du monde ?

Muriel HUET: Je suis partie de France à 21 ans pour aller étudier en Allemagne, où je suis restée deux ans. Cette première expatriation a été fondatrice. J’ai des racines allemandes par ma mère, et vivre là-bas m’a permis de reconnecter avec une partie de mon identité tout en découvrant ce que signifiait vraiment vivre ailleurs, s’adapter, écouter, observer.

Ensuite, j’ai posé mes valises à Londres, où je suis restée neuf ans. Londres a été une ville de construction, d’amitiés et d’ouverture. Fait amusant : la majorité de mes amis étaient sud-africains. Sans le savoir encore, ce pays entrait déjà dans ma vie.

À 30 ans, j’ai réalisé mon plus grand rêve : partir faire le tour du monde. Mais je ne voulais pas voyager simplement pour voir des paysages. Je voulais comprendre comment on apprend ailleurs. Pendant un an, j’ai exploré les systèmes éducatifs de 13 pays : de la Chine au Vietnam, de l’Ouganda à l’Argentine, jusqu’à Cuba. J’ai rencontré des enseignants passionnés, des élèves curieux, des réalités très différentes. Ce voyage a profondément transformé ma vision du monde.

Et puis surtout, mon périple m'a fait passer par Afrique du Sud.

Ce fut un véritable coup de foudre. L’énergie du pays, la richesse humaine, la complexité de son histoire… J’ai su immédiatement que je reviendrais. Après un an à travailler pour économiser, je suis repartie sous contrat local à Johannesburg. J’y ai retrouvé des amis de Londres qui m’ont immédiatement fait me sentir chez moi.

Un an et demi plus tard, j’y ai rencontré mon mari. Aujourd’hui, j’y ai fondé ma famille : une petite fille de 5 ans et une belle-fille de 12 ans. L’Afrique du Sud n’est plus seulement un pays où je vis. C’est devenu mon pays d’adoption, mon ancrage, mon foyer.

 

Muriel HUET en Afrique du Sud

 

Pendant ce long cheminement, vos fils rouges ont été la langue française et l’enseignement. Pourquoi une telle passion et un tel engagement ? Comment cela a-t-il pris naissance ?

Je viens d’une famille d’enseignants. L’éducation faisait partie de mon quotidien depuis toujours. Ma mère, d’origine allemande, a enseigné l’allemand toute sa vie. Sans doute ai-je hérité de sa passion. Même si, au départ, je voulais justement faire tout sauf enseigner ! Je cherchais ma propre voie.

Pendant mes études en langues, traduction et interprétariat, je suis partie en Erasmus en Allemagne. À la fin de cette année, j’ai décidé de rester plus longtemps et j’ai postulé comme assistante de français dans un collège-lycée allemand. Là, ce fut une révélation.

 

Face aux élèves, j’ai compris que j’étais à ma place. L’enseignement n’était plus une évidence familiale, mais un choix personnel. L’éducation est devenue ma passion

Je suis ensuite partie à Londres pour obtenir mon PGCE (équivalent du CAPES) et un Master en éducation. J’y ai enseigné le français et l’allemand pendant huit ans. Très vite, j’ai cherché à relier mes deux grandes passions : les langues et le cinéma. En parallèle de mon travail en établissement, j’ai commencé à collaborer avec le British Film Institute (BFI), une collaboration qui dure depuis plus de quinze ans aujourd’hui. Grâce à des fonds de recherche, j’ai pu développer des méthodes innovantes pour enseigner le français à travers les courts métrages et le cinéma francophone.

En Afrique du Sud, après avoir été directrice des cours à l’Alliance Française de Johannesburg pendant deux ans, j’ai choisi de me lancer en freelance comme consultante en éducation. C’était un autre rêve : porter mes propres projets, former des enseignants, imaginer des approches pédagogiques nouvelles.

Ce n’est pas toujours le chemin le plus simple, mais c’est celui qui me ressemble. Chaque jour est différent, et je suis profondément heureuse de contribuer à faire vivre le français autrement : une langue inclusive, créative et ouverte sur le monde.

 

Vous avez commencé en enseignant le français pour des apprenants d’âges divers. Puis vous avez choisi de former des enseignants. Pourquoi ce choix ? Quelle amélioration cherchiez-vous à apporter ?

La formation faisait déjà partie de mon parcours lorsque je vivais à Londres. J’y ai moi-même suivi une formation pour devenir formatrice, et j’animais déjà des séminaires et conférences autour de l’enseignement du français par le cinéma et les courts métrages. Mais c’est lors de mon tour du monde que le déclic est devenu plus profond.

Dans de nombreux pays, j’ai rencontré des enseignants passionnés… mais souvent sans véritable formation pédagogique. Certains pensaient que parler une langue suffisait pour l’enseigner. Or, enseigner une langue étrangère est un métier à part entière. On n’imaginerait pas confier une défense au tribunal à quelqu’un qui n’est pas avocat ; c’est la même chose pour l’enseignement. La maîtrise de la langue ne remplace pas la maîtrise de la pédagogie.

Cette prise de conscience a renforcé ma volonté de me consacrer davantage à la formation des enseignants. J’ai voulu les accompagner dans l’exploration de pratiques pédagogiques variées, les encourager à se remettre en question, à oser innover.

Enseigner une langue peut devenir une expérience vivante, culturelle, profondément humaine

 Ce n’est pas seulement transmettre du vocabulaire ou de la grammaire : c’est ouvrir des horizons et, d’une certaine manière, contribuer à former les citoyens de demain.

J’aime être formatrice. J’aime voir des enseignants tester des stratégies abordées en formation, observer l’impact positif dans leurs classes, sentir leur enthousiasme renouvelé. La motivation des apprenants est essentielle, et un cours bien pensé et adapté aux élèves peut transformer complètement l’expérience d’apprentissage.

Ma spécialité reste l’utilisation du cinéma et des courts métrages dans l’enseignement du français. Je forme aujourd’hui des enseignants à l’international sur ce sujet. Le cinéma est un outil d’une richesse extraordinaire : il permet d’allier langue, culture, émotion et réflexion critique. C’est une passion que je continue à transmettre avec conviction.

 

BonjourBrixton

 

Depuis quelques années, vous vous êtes fixée en Afrique du Sud. Pourquoi ce pays plutôt qu’un autre ? Pourquoi y avoir posé vos valises ?

Je suis arrivée en Afrique du Sud en 2017. Je ne saurais pas vraiment l’expliquer de manière rationnelle, mais lors de ma première visite pendant mon tour du monde, j’ai su que je devais revenir. Il y avait quelque chose de très fort, presque instinctif. Une sensation d’évidence.

C’est un pays de grands possibles. J’y ai senti une liberté d’entreprendre que je n’avais jamais ressentie ailleurs. Ici, les idées circulent vite, l’énergie est palpable. On peut discuter d’un projet autour d’un café, et soudain quelqu’un vous dit : “Let’s do it!” - et le projet prend vie. Cette dynamique m’a profondément inspirée.

Et puis, bien sûr, il y a l’amour. J’y ai rencontré mon mari, et j’y ai construit ma famille. Nous vivons à Brixton, près de Melville, dans un quartier à l’image de ce pays : profondément mixte, que ce soit sur le plan culturel, racial, social ou économique. Nous  sommes très impliqués dans la communauté et nous nous y sentons pleinement chez nous.

 

Muriel HUET Brixton

 

Nous formons un couple xhosa-breton. L’an dernier, nous avons célébré notre mariage traditionnel xhosa. Ce fut un moment extraordinaire : les chants bretons répondaient aux chants xhosa, les danses se mêlaient, les cultures dialoguaient. Selon la tradition, ma belle-famille m’a donné un prénom xhosa : Nobuntu. Il signifie une personne ouverte, accueillante, généreuse, qui nourrit les autres et s’en nourrit en retour.

Porter ce prénom est un honneur. C’est un symbole d’intégration, d’acceptation et d’amour. Aujourd’hui, je peux le dire avec sincérité : l’Afrique du Sud est devenue mon chez-moi.

 

Vous avez fondé « Épelle-moi Afrique du Sud ». Y a-t-il un réel besoin ou un intérêt pour la langue française dans ce pays qui a déjà 12 langues officielles ?

Le français est l’une des langues étrangères les plus enseignées en Afrique du Sud. Ce qui m’a interpellée, ce n’était pas tant son absence que le manque d’espaces de rencontres en dehors du cadre scolaire traditionnel. Je voulais créer un moment où les jeunes apprenants puissent se retrouver, échanger, se dépasser ensemble autour de la langue.

À Londres, j’avais déjà organisé des compétitions d’épellation en français avec mes élèves, et j’avais vu l’impact extraordinaire sur leur motivation, leur prononciation, leur confiance en eux et leur prise de parole en public. J’ai fondé Épelle-Moi Afrique du Sud en 2019 avec la conviction que cette dynamique pouvait transformer l’apprentissage du français ici aussi, dans un pays riche de 12 langues officielles, où le plurilinguisme est une réalité quotidienne.

Très vite, j’ai également découvert l’importance de la diaspora francophone africaine en Afrique du Sud. J’ai rencontré des membres de ces communautés pour comprendre leurs besoins et réfléchir à ce que nous pouvions construire ensemble.

Il ne s’agissait plus seulement d’enseigner le français comme langue étrangère, mais aussi de valoriser le français comme langue d’identité, de mémoire et d’avenir

Épelle-Moi est né de cette double conviction : faire aimer le français aux apprenants et redonner toute sa place à une francophonie vivante et plurielle.

 

Epelle moi Afrique

 

Combien de personnes cette action que vous menez avec passion et conviction a-t-elle touchées ?

Le projet a commencé modestement, avec à peine une dizaine d’écoles et une première édition organisée en ligne pendant la période du Covid. Aujourd’hui, nous comptons environ 1 000 jeunes inscrits chaque année à nos programmes, en Afrique du Sud, mais aussi au Lesotho et au Malawi.

Nous avons structuré nos actions autour de trois catégories.


La catégorie Senior non francophone s’adresse aux apprenants de français dans les écoles sud-africaines, du Lesotho et du Malawi. Chaque année, les finalistes se retrouvent pour une grande finale organisée lors de la Journée internationale de la Francophonie en mars.


La catégorie Junior francophone concerne principalement les écoles françaises.


Enfin, la catégorie Senior francophone s’inscrit dans une dimension internationale : nous organisons des compétitions en ligne avec d’autres pays francophones en partenariat avec l’association Épelle-Moi International (EMI), dont je suis la secrétaire générale.

Des jeunes du Togo, du Mali, de la Côte d’Ivoire, du Bénin, de la RDC, du Canada et du Cap-Vert participent à ces rencontres. Notre rêve serait un jour d’intégrer les grands Jeux de la Francophonie… l’histoire continue !

 

Calendrier Epelle moi

 

L’Association que vous avez fondée s’est développée au fil du temps. Dans quels pays, et pour quel public ?

Épelle-Moi Afrique du Sud est bien plus qu’une compétition d’épellation. C’est un espace de rencontres, d’échanges et de célébration d’une francophonie vivante, plurielle et incarnée.

Au fil des années, notre action s’est élargie, au Lesotho et Malawi, et aussi notamment auprès des communautés francophones immigrées défavorisées, en particulier à Bez Valley et Yeoville à Johannesburg. Nous y organisons des ateliers hebdomadaires et travaillons avec deux coachs issus de ces mêmes communautés. Notre objectif est double: accompagner les jeunes, mais aussi créer de l’emploi, de la formation et des perspectives durables au sein même des quartiers concernés.

Pour beaucoup de ces jeunes, le français est une langue du cœur, mais aussi une langue fragilisée. Certains sont arrivés adolescents en Afrique du Sud et rencontrent de grandes difficultés dans le système scolaire anglophone. D’autres sont nés ici de parents francophones qui, par crainte de la xénophobie dans certains quartiers, n’ont pas toujours transmis la langue à la maison. Cela crée parfois des fractures familiales et un sentiment de perte identitaire.

À travers nos ateliers, nous redonnons à ces jeunes confiance et fierté linguistique. Nous leur offrons un espace où lire et écrire dans une langue dans laquelle ils se sentent plus à l’aise - une langue qu’ils risquaient d’oublier. Nous organisons également des sorties éducatives, notamment à la librairie Dibuka, pour cultiver le goût de la lecture et de l’écriture.

Nous naviguons dans des réalités sociales complexes, bien au-delà du simple apprentissage linguistique. Mais c’est précisément là que notre engagement prend tout son sens.

Aujourd’hui, nous développons également une approche plus multilingue, en intégrant des langues vernaculaires comme le lingala, le dioula, le kwa et d’autres encore. L’objectif est de rappeler aux jeunes que le plurilinguisme est une richesse et que leurs langues maternelles ne sont pas un obstacle, mais une force.

Épelle-Moi est devenu un lieu où l’on réconcilie langues et cultures.

 

Vous avez également créé une autre association, « CinémaTAKE ». Y a-t-il un lien avec vos activités autour de la langue française ? Et qui cherchez-vous à toucher avec cette association.

En 2022, j’ai cofondé Cinema TAKE avec mon mari, Mpumelelo MCATA, réalisateur, et mon amie Emilie DEMON, galeriste. Le projet est né d’une passion commune pour le cinéma. Depuis plus de quinze ans, je travaille dans l’éducation à l’image, et il nous semblait essentiel de créer un espace où l’on pourrait découvrir des films rarement diffusés dans les circuits traditionnels, accompagnés de débats et d’expériences immersives.

 

Cinema Take

 

Très vite, le projet s’est naturellement orienté vers l’éducation. Grâce à mon lien avec le British Film Institute, un collègue m’a mise en contact avec le festival français Cinéma, Cent Ans de Jeunesse (CCAJ), qui existe depuis trente ans et réunit des jeunes du monde entier autour de la création cinématographique. Ce fut un déclic immédiat.

Nous avons depuis réalisé deux courts métrages avec des jeunes de la township de Thokoza, en collaboration avec l’association Of Sould and Joy (OSJ - photographie), puis avec le Windybrow Arts Centre à Hillbrow, qui promeut les arts vivants. Aujourd’hui, nous travaillons régulièrement avec une cinquantaine de jeunes. Presque chaque week-end, nous animons des ateliers pour les initier à toutes les dimensions du cinéma : écrire un scénario, manier une caméra, enregistrer le son, travailler la lumière et bien plus.

 

Affiche Thando

 

Notre règle est simple : ce sont eux qui font les films. Nous sommes là pour guider, pas pour faire à leur place.

L’année dernière, le festival CCAJ s’est tenu à Paris et nous avons réussi à emmener trois jeunes pour représenter le groupe. Être le premier pays africain à participer à ce festival international a été une immense fierté. Voir ces jeunes présenter leur film, échanger avec d’autres participants du monde entier, puis projeter leur œuvre sur grand écran à Johannesburg devant leurs familles… ce sont des moments inoubliables.

À travers Cinema TAKE, nous voulons transmettre de vraies compétences techniques et artistiques, mais surtout donner une voix à ces jeunes. Leur montrer qu’ils ont quelque chose à dire, et qu’ils ont les outils pour le faire.

Notre rêve maintenant ? Créer notre propre festival de films en Afrique du Sud, un festival de jeunes, par les jeunes. L’histoire, là aussi, continue de s’écrire.

 

Répétition

 

 

Y a-t-il une anecdote, une expérience ou une rencontre qui vous a particulièrement émue pendant toutes ces années ?

Il y a tellement d’histoires après toutes ces années. Mais l’une d’elles reste gravée en moi : ma rencontre avec Johnny Clegg.

 

Jojnny Clegg

 

Peu de temps après mon installation en Afrique du Sud, j’ai eu l’immense privilège d’être sa dernière professeure de français. Il préparait un projet documentaire avec Arte et tenait à s’exprimer en français. Il souhaitait rafraîchir la langue. À mon plus grand bonheur, j’allais chez lui chaque semaine.

Nos séances dépassaient largement le cadre d’un simple cours. Il me racontait sa vie, ses engagements, ses combats, ses inspirations. En français bien sûr! C’était une expérience humaine extraordinaire. J’étais face à un homme d’une intelligence rare, d’une humilité profonde, avec une énergie presque magnétique dans le regard.

 

Muriel HUET et Johnny CLEGG

 

La dernière fois que je l’ai vu, j’ai pris sa main et je lui ai dit de ne jamais perdre cette lumière qu’il avait dans les yeux. Au fond de moi, je sentais que ce serait la dernière fois.

« Cette rencontre, dès ma première année en Afrique du Sud, a été un signe. Comme si le pays me disait : ici, la vie sera intense, surprenante, pleine de rencontres inattendues. Et elle l’est. »

Contact : Muriel HUET - Linkedin

Épelle-Moi

https://www.instagram.com/epellemoiafriquedusud/

https://a-better-africa.com/show/frenchspellingbee/wiki

CinemaTAKE

https://www.instagram.com/cinema_tak3/

https://www.youtube.com/@CinemaTAK3

 

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