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Windhoek, une Los Angeles en Afrique Australe (1/2)

Par Julie Jardel | Publié le 10/10/2018 à 11:01 | Mis à jour le 10/10/2018 à 12:06
Photo : Vue de Windhoek depuis les collines environnantes
Windhoek Namibie

Avec ses 300.000 habitants et son statut de capitale d’un pays africain que beaucoup peinent à situer sur une carte, Windhoek ne paraît pas au premier abord pouvoir être comparée avec Los Angeles, la ville la plus peuplée de Californie et deuxième des Etats-Unis. Alors que l’Afrique du Sud peut sembler offrir plus de points de comparaison avec la côte Est nord-américaine – Le Cap, Bloemfontein et Johannesburg pouvant toutes trois trouver leur équivalente respectivement en San Francisco, Sacramento et Los Angeles –, il est moins évident de comparer la capitale namibienne avec la cité des anges.

 

La Namibie est souvent considérée comme un pays pauvre, inégalitaire, si peu peuplé qu’il en deviendrait négligeable, tandis que les Etats-Unis incarnent une des plus grandes puissances mondiales, dont la capacité d’intervention et d’influence n’a pas d’égale.

LA
Vue de Los Angeles depuis les collines environnantes

Néanmoins, il y a des points communs entre la Namibie et la Californie, et surtout entre Windhoek et Los Angeles. En observant leur architecture et organisation urbaine, on peut déjà en identifier quelques uns.

 

Architecture et urbanisme coloniaux

 

Après avoir débarqué par la côte, les colons allemands arrivés à la fin du 19èmesiècle ont rapidement établi leur ville principale au centre de la Namibie, une localisation stratégique pour les échanges avec les pays voisins et pour le contrôle du reste des terres. Le fort Alte Poste, juché en haut d’un tertre dominant la ville, atteste d’un passé militaire violent. De nombreux bâtiments aux couleurs pastel sont ornés d’une date de construction qui trône fièrement à la naissance du toit, révélant l’active construction entreprise dansles années 1900-1910. La gare, de sa blancheur éclatante, le tribunal Turnhall avec son jaune poussin caractéristique, ou encore la clock tower située en plein cœur de la ville sont également le résultat d’une vie coloniale riche et active. Ces quelques bâtiments en très bon état, perdus au milieu de constructions ayant proliféré à l’indépendance du pays, constituent et incarnent un morceau de son histoire, un héritage controversé mais indissociable de la Namibie d’aujourd’hui.

 

Windhoek
Le CCFN, bâtiment de 1908

 

A Los Angeles, le passé de la ville a presque disparu sous le béton et le verre des immeubles qui ont remplacé les petites maisons des premiers colons espagnols ayant fondé la ville. Les colons, arrivés au 18èmesiècle, ont chassé et remplacé les tribus amérindiennes nomades qui peuplaient la région et dont il ne reste aucune trace visible aujourd’hui permettant d’attester de leur passage. Néanmoins, on trouve encore une trace de l’histoire coloniale grâce au quartier El Pueblo, en plein cœur du centre financier, Downtown L.A. Une petite place aux fanions colorés, une église au style architectural hispanique, de petites rues entremêlées et un marché aux produitsartisanaux tissés de fils chamarrés composent le tableau de ce quartier. C’est un véritable retour dans le passé que l’on effectue en cheminant à travers cette allée aux marchands hispanophones, ou en entrant dans la première maison de la ville dont les vestiges préservés ont été transformés en musée.

De plus, Los Angeles a gardé le nom qui lui fut donné par ses premiers colons. De nombreuses rues ou avenues (Los Feliz, Figueroa, Ventura), mais aussi des quartiers et communes de l’agglomération (La Brea, El Pueblo, Santa Monica, Pasadena) ont gardé des noms hispanophones en témoignage de son passé. Le reste des noms est bien sûr anglophone, la colonisation britannique puis américaine de ces régions ayant la marque la plus évidente sur la culture locale. Windhoek a elle aussi un nom hérité du vieil allemand, qui signifie ville venteuse, et de nombreuses rues dont le nom n’a pas changé depuis l’époque coloniale. On y trouve ainsi autant de strasse que de street, principalement aux noms de scientifiques, musiciens, ou poètes germaniques. Depuis l’indépendance, les dénominations de nombreuses avenues et rues ont bien sûr changé pour des héros namibiens (Sam Nujoma, héros de la libération et premier président, Mandume Ndemufayo, dernier roi de la tribu Kwanyama du nord du pays, Hosea Kutako, célèbre chef de l’ethnie Herero) ou africains (Jan Jonker, chef de l’ethnie métis des Oorlam, Robert Mugabe, ancien président zimbabwéen, Nelson Mandela, ancien président sud-africain).

Les noms des quartiers, quant à eux, sont un mélange d’inspiration antique comme Eros ou Olympia, de mots allemands comme Suiderhof ou Ludwigsdorf, de mots afrikaans comme Klein Kuppe ou Ausasblik, de nouveaux termes anglais comme Hochland Park ou Pioneers Park et de noms en langue ethnique locale comme Katutura ou Otjomuise. Un mélange hétéroclite qui témoigne d’un passé chargé d’influences coloniales européennes et sud-africaines.

 

Organisation spatiale et ségrégation raciale

 

Windhoek est une ville où l’héritage de l’ère coloniale puis des années d’apartheid, imposées par le régime sud-africain jusqu’à l’indépendance du pays en 1990, est encore bien visible. Mais au cours des deux dernières décennies, la ville s’est développée à une vitesse folle, augmentant un peu plus les écarts de richesse entre ses différents quartiers.

 

Ainsi, la ville est pleine de contrastes et ses quartiers sont ségrégués par une séparation spatiale abolie dans la loi. Malgré tout, elle rest encore bien incrustée dans les mœurs et très peu combattue au niveau politique par des efforts de réduction des inégalités, qui restent extrêmes. Ainsi, Windhoek et Los Angeles ont ce point commun, car la ville des anges souffre elle aussi d’une ségrégation de facto, étant divisée entre les beaux quartiers de Beverly Hills ou d’Hollywood et la pauvreté et la violence de quartiers très pauvres à Downtown (Skid Row) ou au Sud de la ville (Watts) où vit dans la pauvreté une grande majorité d’Afro-Américains.

De plus, à l’instar de L.A., l’origine du nom du quartier à Windhoek définit souvent la classe sociale et la couleur de peau de ses habitants. Les quartiers aux noms latins sont principalement habités par les classes moyennes blanches et les quartiers aux noms anglophones sont ceux où vivent les classes moyennes noires. 

quartier Windhoek
Le quartier de classe moyenne noire Dorado Park

 

Ceux aux noms allemands ou afrikaans représentent les quartiers les plus aisés, seulement accessibles à une minorité de noirs ayant les moyens d’y habiter grâce à leur position élevée au sein du gouvernement ou d’entreprises privées au succès flamboyant. Le quartier de Katutura est lui le quartier de résidence de la grande majorité des habitants noirs de la capitale, qui vivent dans une plus importante hétérogénéité sociale que le reste de la ville. Des familles noires qui n’ont pas les moyens de vivre plus proche du centre ville se contentent de ce quartier pauvre mais dynamique. Ils y côtoient des familles noires vivant dans une pauvreté extrême et peinant même à se mettre un toit sur la tête. Ainsi, Katutura est un quartier malheureusement délaissé par les touristes et les blancs. Il leur est déconseillé de s’y aventurer seul, de jour comme de nuit. La seule option pour en faire l’expérience reste de le parcourir en voiture ou de se rendre au marché de viande de Single Quarters, grouillant de vie et d’énergie, à l’image de ce quartier immense. Des rues entières aux bars logés dans des cabanes en taule, des coiffeurs de rue et vendeurs de fruits qui s’interpellent, des enfants qui jouent au ballon dans les rues inégales de terre battue : voilà à quoi ressemble la vie, en journée, dans ce quartier. Bien sûr, la nuit, la criminalité augmente à tel point que de nombreuses familles n’osent plus sortir de leur habitation et s’enferment derrière des barreaux pour tenter d’échapper aux cambrioleurs. Seuls les jeunes désireux de faire la fête et les adultes aguerris, qui s’engagent parfois dans des bagarres sanglantes, sortent s’amuser de bar en bar en buvant plus que de raison.

Los Angeles et Windhoek ont finalement beaucoup en commun. Alors que rien ne semblait rassembler ces deux villes si distantes géographiquement et culturellement, chacune sur un continent aux défis différents, il est ainsi possible de les rapprocher sur le plan strictement physique de l’organisation urbaine. En effet, la ségrégation raciale reste marquante dans les deux villes malgré la fin de politiques séparatistes depuis des années, et le passé colonial reste identifiable malgré le développement rapide des immeubles modernes. 

Mais il faudra aussi noter que sur le plan socio-culturel, de nombreux détails de la vie quotidienne comme la passion du sport, les centres commerciaux et les trajets en voiture créent un véritable pont entre ces deux civilisations…

Julie Jardel

Julie Jardel

Récemment diplômée de l'Ecole des Affaires Internationales de Sciences Po Paris, elle est passionnée par la coopération culturelle et artistique. Ses voyages à l'étranger et son expatriation en Namibie lui ont donné envie de partager ses expériences.
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