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Edmond Dounias – Éco-anthropologue et le peuple Punan de Bornéo

Par Valérie Pivon | Publié le 27/06/2018 à 23:30 | Mis à jour le 28/06/2018 à 03:16
Photo : Edmond Dounias
EdmondDounias/IRD/Jakarta/Indonesie

Edmond Dounias est le représentant de l’Institut de Recherche et Développement pour l’Indonésie et pour le Timor Leste. Une quarantaine de chercheurs sont venus travailler en Indonésie en 2017. Une équipe de quatre chercheurs permanents l’assiste dans son travail de recherche et de soutien aux missions scientifiques. Edmond Dounias se définit avant tout comme un éco-anthropologue, il est intarissable lorsqu’il nous parle de son métier et de ses travaux à Bornéo avec le peuple Punan. 

Le parcours d’un éco-anthropologue :

Sa formation de botaniste spécialisé dans les forêts tropicales le mène tout naturellement à la rencontre des sciences humaines et sociales. Ses postures scientifiques et éthiques accordent une grande importance aux populations locales qui sont pour lui des partenaires indispensables à la compréhension du milieu naturel. Ces populations vivent et interagissent avec leur environnement. Qui mieux qu’elles peuvent aider à le décrypter. Edmond débute ses recherches parmi les chasseurs cueilleurs dans le bassin du Congo puis il découvre les forêts tropicales indonésiennes à Sumatra et Bornéo. Ses activités se concentrent sur les interactions bioculturelles entre les habitants et les forêts tropicales. Il étudie l’alimentation, l’écologie nutritionnelle mais aussi la vulnérabilité socio-économique des populations, les changements environnementaux et les stratégies adaptatives des habitants.

                                                          Dis moi ce que tu manges, je te dirais qui tu es 

Edmond nous explique : « Deux choses sont très peu conciliables : la modernité et le mode de vie des chasseurs cueilleurs. On a tendance à penser que ces populations sont le témoin du passé mais en fait ils sont nos contemporains. Alors que certains aimeraient les laisser vivre « sous cloche » d’autres décident pour eux de leur avenir comme en Indonésie ou dans les années 70, le gouvernement a proposé à la communauté Punan de venir s’installer dans les villes. »

Edmond_dounias_expedition_borneo

 

L’organisation des expéditions vers la forêt Punan :

Edmond s’intéresse au début des années 2000 à Bornéo et aux Punan qui vivent dans les régions montagneuses de l’île le long de la rivière Tubu. Le gouvernement a proposé à cette communauté de venir s’installer en ville à Malinau. Une partie des Punan a accepté, les autres sont restés dans leurs villages, beau sujet d’étude pour un éco-anthropologue. Les premiers périples ne sont pas simples pour se rendre dans cette région, depuis Jakarta pas encore de vol direct jusqu'à Tarakan encore moins de speed-boat régulier pour se rendre à l’intérieur des terres dans la petite ville de Malinau. Ensuite la remontée de la rivière Tubu ressemble aux aventures d’Indiana Jones. Il faut trouver une équipe, la bonne pirogue en fonction du tirant d’eau, de nombreux rapides à passer, il faut souvent décharger et recharger la pirogue pour traverser les obstacles. Le trajet peut varier entre 3 jours à 6 jours pour atteindre les populations. Les missions peuvent durer plusieurs semaines voir plusieurs mois. Aujourd’hui les équipes sont organisées, on peut se rendre à Malinau en une journée et les nouvelles technologies comme le GPS facilite la logistique. À la question qui est de savoir ce qui est le plus dangereux dans ces forêts, Edmond répond sans hésiter les sangsues ! La meilleure solution porter des shorts et tee-shirts et se surveiller les uns les autres, car une morsure de sangsue peut entrainer de graves problèmes de santé.

Edmonddounias/Ird/Borneo

 

Les Punan des forêts et des villes :

Edmond divise les Punan en deux catégories : les Punan de la forêt et les Punan des villes. Dans les années 1970, le gouvernement décide de donner des terres aux Punan afin qu’ils s’installent à Malinau petite ville de 3000 habitants. En l’espace de 6 ans, la population s’est multipliée par 4, la pression immobilière est forte. Quant à la forêt des Punan elle diminue pour laisser place aux commerces des bois comme celui du bois d’aigle, le gaharu en indonésien qui est un bois reconnu pour ses qualités aromatiques, ou le damer qui produit une résine utilisée dans l’industrie de la laque et du vernis (intervient aussi dans la confection des batiks et des kreteks). La collecte de nids d’hirondelles rapporte beaucoup et les plantations de palmiers à huile se développent aussi.

Dans l’organisation sociale des Punan il n’y a pas de chefs, les décisions sont collégiales. Il est alors facile pour les entreprises de venir négocier avec ces populations. Même si certains ont construits des routes, des écoles bien souvent elles ne sont entretenues que le temps de l’exploitation des richesses…

La jeune génération des Punan malgré leur désir de porter des jeans et de boire des sodas est fière de sa culture et ne souhaite pas forcement vivre en ville. Ils voyagent régulièrement entre la ville et la forêt et trouvent ainsi un équilibre. La population Punan des forêts est estimée à 700 habitants, elle vit soit dans des villages sédentarisés le long de la rivière ou est encore nomade et se déplace en fonction des ressources nutritionnelles qu’elle trouve.

Pour les Punan des villes estimée à 800 personnes, la situation n’est pas facile car outre la pression immobilière, ils ont dû s’adapter au programme de transmigration organisé par le gouvernement indonésien dans les années 80 pour faire face au surpeuplement des iles comme Java ou Bali. Des terres ont été données aux paysans Javanais, Balinais et Bugis afin qu’ils viennent s’y installer. Celles des Punan ont été repoussées au-delà des limites de la ville, ils doivent aujourd’hui parcourir de nombreux kilomètres pour les cultiver. 

Étudier les populations pour mieux les protéger ou les fragiliser ?

La ligne est sensible, de l’étude de ces populations on retient leur adaptation aux changements environnementaux. Les données recueillies permettent aux responsables du GIEC - Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat- d’améliorer les modèles et de mieux comprendre les enjeux de demain. Pour ces populations dont seulement 2% dépassent l’âge de 65ans et où les femmes ont en moyenne 8,6 enfants avec un taux de mortalité infantile qui varie de 7 % à 36 % (il est de 2,7 en Indonésie et 0,4 en France) l’arrivée des médecins peut paraître une solution. Mais l’expérience montre qu’en améliorant simplement les conditions d’hygiène, le taux de mortalité infantile baisse, les femmes se retrouvent alors avec plus d’enfants, l’équilibre des villages n’est plus. Tout demande à être remis en question, alors un pas en avant et peut-être deux pas en arrière…

Edmond n’a pas revu les Punan depuis 5 ans, il prépare une mission et ira les retrouver en septembre. Quels changements découvrira-t-il ? 

Deux cartes pour comprendre :

carteborneo
@gaveauetal2014@ird

 

Crédits photos: Edmond Dounias, IRD.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Valérie Pivon

Expatriée depuis plus de 20 ans en Asie dont 12 ans en Indonésie, guide au musée national de Jakarta. C'est avec plaisir que je partage avec les lecteurs du Petitjournal ma passion pour l'Indonésie.
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