En moins de trente ans l’Inde est devenue l’un des principaux exportateurs mondiaux de talents hautement qualifiés. Ingénieurs, médecins, chercheurs, informaticiens constituent cette diaspora. Cette dernière est aujourd’hui l’une des plus influentes au monde, notamment en Amérique du Nord et en Grande-Bretagne où elle est durablement implantée. Le Docteur Januki, inébranlable patiente du Docteur Paul s’extrait douloureusement du carcan formel qui l’a formaté et qui alimentait ses convictions.


Éducation et préjugés
Une autorité naturelle, presque hautaine se dégageait du Docteur Januki. C’était une patiente de longue date du Docteur Paul, une historienne de renom, chercheuse et titulaire d’une chaire d’histoire ancienne à l’université. Cette femme altière exprimait sa retenue et sa distance dans le moindre de ses gestes, même lorsqu’elle devait s’asseoir face au Docteur Paul et plaquer son front, contre les appareils. Madame Januki surveillait son diabète avec une maîtrise obsessionnelle comme si rien de ce qui la touchait de près ou de loin ne pouvait échapper à son contrôle. Elle incarnait à la perfection cette Inde conservatrice, convaincue du pouvoir et la supériorité inaltérable que lui conférait sa haute caste Hindou d’origine. En cela elle semblait échapper à tous les tourments banals de l’humanité.
Conformément à leur statut familial, ses deux enfants aujourd’hui adultes, occupaient des postes enviables. Son fils aîné ingénieur en informatique travaillait en France chez le numéro un de l’industrie aéronautique. Le Docteur Januki (elle tenait à son titre) se gardait bien cependant d’afficher sa fierté de mère. Lorsqu’elle parlait de son fils, c’était toujours à demi mots, et surtout sans ostentation superflue. Les choses allaient de soi. Un jour pourtant, le vernis social dont elle était ornée se fissura imperceptiblement. La consultation terminée, elle mentionna, l’air de rien au Docteur Paul que son fils avait rencontré une irlandaise. Ingénieure elle aussi et qu’ils envisageaient de se marier. Elle fixa le Docteur Paul avec attention et avant même que cette dernière ne puisse lui répondre, elle s’empressa d’ajouter qu’elle trouverait bien sûr un moyen pour ne pas assister à la cérémonie. Ce qu’elle fit avec brio. Cette femme engoncée dans ses principes avait toujours imaginé pour son fils un mariage au sein de sa communauté et non pas une mésalliance comme celle qui venait bouleverser l’ordre de son monde.
"J’ai toujours considéré, expliqua-t-elle au Docteur Paul que dans ce monde, chaque chose a une place et doit savoir la garder.
Même les humains ? Se hasarda à demander le Docteur Paul.
Oui, même les humains. C’est beaucoup plus confortable ainsi. Ne trouvez-vous pas Docteur ? ".
Le Docteur Paul s’abstint de répondre et pour éviter le regard insistant de sa patiente, elle se plongea dans les comptes rendus d’analyse qui jonchaient son bureau. L’apparente modernité qu’affichait le Docteur Januki, tant dans sa manière de s’exprimer que dans sa garde-robe n’était que de surface.
Même parmi les élites urbaines hautement éduquées, la pratique des mariages endogames demeure toujours forte en Inde. Les configurations matrimoniales inhérentes à chaque caste prospèrent, y compris dans la diaspora intellectuelle. Lorsque son fils, ingénieur informatique expatrié en France annonce à sa mère son intention d’épouser une universitaire irlandaise, la tension est à son apogée. En effet, ce n’est pas seulement l’union avec une étrangère qui suscite le rejet de sa mère mais la rupture de la continuité endogame. Dans les familles de haute caste le mariage n’est pas uniquement une affaire sentimentale mais un mécanisme de reproduction sociale. S’en éloigner marque une rupture dans la lignée et expose la famille à l’opprobre de la communauté.
Une épouvantable tragédie bouleversa quelques mois plus tard les convictions du Docteur Januki. Son fils se tua dans un accident de voiture alors qu’il rentrait de Marseille. Ainsi, au lieu de rendre visite à ce tout jeune marié, le Docteur Januki et son mari se rendirent en France pour rapatrier son corps. C’est dans cet appartement encore imprégné du choc de la disparition qu’ils rencontrèrent leur belle-fille pour la première fois. Elle était enceinte de jumeaux. Dans les mois qui suivirent, la santé du Dr Janaki se fragilisa. Son diabète, jusque-là parfaitement maîtrisé devint alors instable. Les protocoles médicaux résistent au deuil et au chagrin. Les cataractes dont elle souffrait évoluèrent rapidement, nécessitant une chirurgie des deux yeux. L’intervention pratiquée par le Docteur Paul se déroula sans complication majeure. Une inflammation post-opératoire survint malgré tout alors que sa patiente séjournait en Irlande, où sa belle-fille était retournée pour accoucher et trouver refuge auprès de sa famille. l’uvéite, traitée à distance en coordination avec un confrère irlandais local finit par guérir.
Y voir clair
Le Docteur Januki resta plusieurs mois en Irlande pour aider la jeune mère. À son retour en Inde, quelque chose en elle avait changé. Lorsqu’elle revint au cabinet, une chaleur que le Docteur Paul n'avait encore jamais perçue émanait de toute sa personne. Métamorphosée, elle montra les photos de ses petits-fils avec fierté. Sa belle-fille la tenait régulièrement informée de chaque étape de la vie des bébés, l’inondant de photos, de vidéos et de nouvelles. Une gratitude sincère perçait dans sa voix à la fois pour les enfants, mais surtout pour la générosité avec laquelle elle avait été intégrée en Irlande.
Lors de sa dernière consultation les jumeaux avaient déjà deux ans. Le Docteur Januki les décrivit comme beaux et pétillants d'intelligence, son visage s’adoucissant à mesure qu’elle parlait. Puis, comme à son habitude, elle ne put s'empêcher de transposer leur évolution dans le cadre historique qu'elle maitrisait.
« Vous savez, Docteur Paul, » dit-elle pensivement, d’un strict point de vue historique les Aryens seraient originaires de la région du Kazakhstan. Un des groupes qu'ils formaient migra vers l’Inde. Un autre se déplaça et s’établit en Iran. Et un autre encore, au fil des siècles, voyagea vers l’Ouest, le long du Levant et des régions les plus septentrionales de l’Afrique. Après avoir franchi le détroit de Gibraltar, ils remontèrent jusqu'en Irlande et les premiers celtes : ce sont eux! »
Elle rajusta ses lunettes et poursuivit, sur un ton professoral:
« On peut donc affirmer que les Irlandais et nous avons des racines très anciennes. Nous sommes, historiquement parlant, issus de la même souche. Je suppose que je me suis inquiétée pour rien, rajouta t-elle avec un discret sourire. »
Le Docteur Paul poursuivit la consultation en examinant les yeux de sa patiente. Les cornées étaient claires, la chambre antérieure tranquille. Son acuité visuelle était excellente. Tandis que le Docteur Januki rassemblait ses affaires et prenait congé, le Docteur Paul se mit à réfléchir no seulement à la prise en charge réussie de l’inflammation, mais à la remarquable élasticité des convictions humaines. Parfois, le prisme à travers lequel nous voyons le monde s’obscurcit non pas à cause de l’âge ou de la maladie pensa-t-elle, mais selon les certitudes dont nous avons hérité. Le deuil, l’amour, les promesses d’une vie nouvelle parviennent doucement à les reconsidérer .
Les yeux du Docteur Januki étaient clairs et sa vision, à plus d’un titre: bien plus nette qu’auparavant.










