Si la guerre au Moyen Orient a entraîné une augmentation des prix du pétrole, elle a aussi des conséquences sur les ménages et la restauration : le pays fait face à une pénurie de gaz LPG (gaz de pétrole liquéfié).


Une forte dépendance aux importations
L’Inde dépend largement des importations pour son approvisionnement en GPL. Avec une demande toujours en hausse, elle consomme entre 31 et 33 millions de tonnes de GPL par an et environ 60 % de ce gaz est importé. La capacité de provision de l’Inde à tout moment est d’environ 1.90 millions de tonnes soit environ 3 semaines de stocks.
Or, 90% de ces importations proviennent du Moyen Orient (41% UAE,22% Qatar; 15% Arabie Saudite, et 15% Koweit) et passent par le détroit d’Ormuz, une route maritime stratégique entre l’Iran et les UAE/ Oman.

Or, depuis le début de la guerre, le détroit d’Ormuz est quasiment inaccessible aux navires commerciaux, en raison des risques sécuritaires et des restrictions de navigation imposées par les forces militaires présentes dans la zone.
C’est dire si la situation a le potentiel d’affecter durablement le pays.
Malgré les réassurances du gouvernement, le secteur de la restauration inquiet
Depuis quelques jours, restaurants et hôtels font face à une pénurie de gaz GPL et peinent à s’approvisionner auprès du marché officiel. Dans certaines villes, les cylindres commerciaux utilisés par les restaurants sont particulièrement difficiles à obtenir.
Le marché parallèle, lui, a explosé avec la bonbonne de gaz GPL jusqu’à 1500 inr de plus que le prix officiel à Delhi, et jusqu’à 5000 inr la bonbonne à Chennai ou Hyderabad. À Mumbai, certains journaux ont témoigné de bouteilles de gaz à usage domestique vendues aux restaurants au marché noir, ce qui pose un risque de rupture de stocks pour les ménages.
Au delà des restaurants, certaines écoles ont annoncé ne plus pouvoir fournir de déjeuner à leurs élèves en raison du déficit.
Pourtant le premier ministre Narendra Modi, s’est voulu rassurant. Il a annoncé une augmentation de 25% de la production nationale, et est en passe de conclure des accords pour des sources alternatives d’importation de gaz notamment auprès des États-Unis et de la Russie.
Il a déclaré :
“ Il n’y a aucune raison de paniquer. L’Inde surmontera ce défi énergétique comme elle a surmonté la pandémie de Covid-19” implorant la population d’éviter les achats de panique.
Une crise révélatrice d’inégalités
Un parallèle dont a aussi parlé JL, restaurateur à Jaipur avec qui nous avons pu parler.
Il témoigne : « J’ai l’habitude d’anticiper. Quand la guerre a éclaté, je me suis dit que ça ne se réglerait pas rapidement et qu’il y aurait forcément des tensions sur le pétrole. Je n’ai même pas pensé au gaz au départ. Mais lors d’une réunion avec mon équipe, quelqu’un a mentionné le gaz. C’est à ce moment-là qu’on a commencé à se préparer, il y a environ une semaine. »
Dans les cuisines professionnelles, la dépendance au gaz GPL reste très forte, notamment pour la cuisine indienne traditionnelle et les grandes opérations de restauration comme les mariages.
« Dans mon établissement, tout ce qui est au four est déjà électrique. Mais toute la cuisine indienne, elle, se fait au LPG. Là où on va être vraiment embêtés, ce sera pour les mariages. »
En effet, pour beaucoup de restaurateurs en pleine saison de mariages, le problème se pose pour maintenir les plats au chaud lors de grands événements.
« Lors des mariages, on utilise des chafing dishes, ces grands plats qui gardent la nourriture chaude. Et la plupart du temps, ils sont chauffés au gaz, parce que la chaleur se diffuse mieux. Nous avons une quinzaine de plaques à induction électriques, mais on sera probablement obligés de les utiliser davantage si le gaz devient difficile à obtenir. »
Pour lui, la crise actuelle pourrait accélérer une transformation déjà inévitable des cuisines professionnelles.
« On va devoir accélérer la transition vers l’électrique. En France, dans les grandes cuisines collectives, tout fonctionne déjà à l’induction ou à l’électricité. J’ai travaillé dans ce domaine auparavant, et c’est parfaitement possible. »
Le principal obstacle reste le coût de ces équipements.
« Malheureusement, c’est très cher. Mais je pense qu’on n’aura pas le choix. Il faudra investir pour avoir une alternative si une situation comme celle-ci se reproduit. »
La situation est en revanche beaucoup plus difficile pour les petites structures.
« Beaucoup de restaurants ou de stand de street food (vada pav, dabeli, samosa) ici sont très modestes. Ils n’ont pas les moyens d’acheter des solutions alternatives du jour au lendemain. Certains ont déjà fermé, notamment des dhabawalas. »
Et si les restaurants ferment, les serveurs, les livreurs, cuistots, n’auront ni salaire, ni nourriture puisque ces derniers sont souvent nourris et loger par les restaurants qui les emploient.
Selon le Times of India, citant les organisations professionnelles du secteur, près de 20% des restaurants de Mumbai ont ferme au moins partiellement… Et ce chiffre pourrait aller jusqu’à 60%. À Chennai, 15% des lieux de restaurations avaient fermé cet après-midi et encore 15% de plus pourraient ne pas ouvrir demain selon l’association des restaurateurs de Chennai.
Dans un contexte de pénurie potentielle, la différence se fera donc surtout entre les établissements capables d’anticiper et ceux qui n’en ont pas les moyens.
« Moi, j’ai toujours travaillé dans l’anticipation. Dans mon ancien métier, il ne pouvait pas y avoir de rupture de service. On trouvait toujours une solution. Aujourd’hui, c’est un peu la même chose : on va s’adapter. Et peut-être que cette crise sera aussi l’occasion de repenser notre façon de fonctionner. »
L’Inde se doit de développer des alternatives à long terme
Déjà en novembre dernier, le gouvernement évoquait sa dépendance énergétique et sa volonté de diversifier ses sources d’approvisionnement. Un accord est notamment en préparation avec les États-Unis afin d’augmenter les importations de gaz et de produits énergétiques et de réduire la dépendance vis-à-vis du Golfe. En novembre 2025, les compagnies pétrolières publiques indiennes (Indian Oil, BPCL et HPCL) ont signé un premier contrat d’importation à long terme de LPG avec les États-Unis. Ce contrat prévoit l’achat d’environ 2,2 millions de tonnes de LPG par an à partir de la côte américaine du golfe du Mexique pour l’année 2026 soit 10% des importations annuelles du pays.
Ce rapprochement énergétique s’inscrit dans une stratégie plus large de sécurisation des approvisionnements. L’Inde cherche à multiplier les partenaires, que ce soit en Amérique du Nord, en Afrique ou en Asie centrale, afin d’éviter qu’une crise régionale ne perturbe l’ensemble de son système énergétique.
Plusieurs experts estiment que la véritable alternative réside dans la transformation des modes de consommation énergétique. Le développement des cuisines électriques à induction dans la restauration, l’essor du biogaz pour les usages domestiques ou encore l’électrification progressive des équipements de cuisson pourraient permettre de réduire la dépendance au LPG.
Mais ces solutions restent avant tout des réponses à moyen ou long terme et ne peuvent aider les restaurateurs aujourd’hui.
Sur le même sujet













