Martin, un marionnettiste belge à Hong Kong

Par Claudia Delgado | Publié le 22/03/2022 à 13:26 | Mis à jour le 26/03/2022 à 09:10
Photo : photo@Jean-Claude Cesar
marionnettiste Hong Kong

Il est vêtu d’un pantalon à carreau noir et blanc et d’un sarrau bleu ; un foulard rouge à pois blancs orne son cou et une casquette noire complète sa tenue. Son nez est devenu rouge à force de boire du Peket (eau-de-vie de genévrier) et il est, dit-on, un peu frondeur et tête de bois, car il est une marionnette. Il s’appelle Tchantchès et est assis aux côtés de Martin, celui qui le manipule. Tous les deux sont sur le canapé, le premier reste mutique tandis que le deuxième me parle de son parcours en tant que marionnettiste.

Martin m’accueille dans sa maison aux allures de musée de la marionnette. Bien qu’il ait dû se séparer temporairement d’une quarantaine de marionnettes, sa famille vit entourée de figurines venues des quatre coins du monde : Guignols de Lyon, Wayang Golek d’Indonésie, Chú Tễu du Vietnam… Chaque voyage est une bonne excuse pour aller à leur recherche et chaque trouvaille a une place dans un coin de la maison. De tailles, origines et matériaux différents, toutes les marionnettes témoignent de cette passion familiale qui gravite autour de Martin.    

 

marionnettiste Hong Kong
photo@Claudia Delgado

 

L’art de la marionnette, une passion transmise de père en fils

Martin a grandi comme de nombreux enfants liégeois, en allant le dimanche au théâtre de marionnettes. Depuis 1984, lorsqu’il a deux ans, son père l’y amène religieusement. Un jour, quelqu’un dans la troupe s’absente, et son père le remplace au pied levé, ou plutôt, aux bras levés, car il faut avoir de bons bras pour devenir marionnettiste. Martin continue d’aller au théâtre et dès l’âge de huit ans, il donne des coups de main par ci par là, jusqu’au jour où son père s’est arrêté pour lui passer le flambeau, incarné par une marionnette en bois. Tout cela a eu lieu dans le mythique musée Tchantchès, où l’on organise régulièrement des spectacles de marionnettes.

 

marionnettiste Hong Kong
Tchantchès - photo@YouTube

 

Une tradition belge

Dans les théâtres liégeois, on joue des histoires populaires ou des romans de chevalerie liées à Charlemagne, le tout saupoudré de touches de dialecte wallon. Dans les entre-scènes intervenait un personnage nommé Tchantchès : le héros populaire qui porte le costume typique des ouvriers de la fin du XIXe siècle. Tchantchès discute avec son public et se fait interpeller sans arrêt, il est buveur, blagueur et querelleur, et incarne les vices et les vertus du peuple.  

Un spectacle nécessite normalement trois personnes : une à droite, l’autre à gauche et une seule personne sera en charge de faire toutes les voix. Les marionnettes de Liège ont la particularité d’être animées seulement par une tige en fer sur la tête, nommée tringle. L’autre particularité est que le marionnettiste est au-dessus de sa marionnette. Pour l’illustrer, Martin s’empare du Tchantchès pour le faire bouger : une impulsion du poignet va le diriger, des mouvements au niveau de la tête créent un balancement des jambes et des bras et le déplacement se fait par sautillements. En le prenant, je me rends compte qu’il est assez lourd, « normalement elles pèsent entre huit et quinze kilos » me dit Martin. Je l’allonge sur le canapé et pendant le reste de notre conversation, il reste à nos côtés.

 

marionnettiste Hong Kong
photo@À l'ombre du palais  

 

Débuts comme marionnettiste

Une fois que son père n’est plus en mesure d’aller aux spectacles, Martin prend le relais pour devenir manipulateur des marionnettes. À 18 ans, il se sent prêt pour faire aussi les voix et fait ses débuts face à un groupe d’amis, puis face au public. Entre 18 et 22 ans, il est le principal marionnettiste du théâtre. En 2001, il entre dans l’armée, et bien qu’en semaine, il soit militaire, les dimanches, il est foncièrement marionnettiste.

Intéressé par tous les types de marionnettes, il voyage en France afin de découvrir les différentes traditions de marionnettes comme Chés cabotan à Amiens et Guignol à Lyon. Les liens qu’il y noue s’étendront sur plusieurs années et il finira même par faire partie de la société des Amis de Guignol.

Le public de ses spectacles n’est pas un public silencieux : les enfants crient à gorge déployée, contredisent les marionnettes, vitupèrent contre les méchants et alertent le héros du danger, un dialogue se crée entre enfants et marionnettes, cela fait aussi partie de la tradition. Martin a l’habitude de se débarrasser de quelques pages de texte pour improviser en fonction de la réaction des enfants, l’intérêt du spectacle tient à cela aussi.

 

marionnettiste Hong Kong
photo@Claudia Delgado

 

La marionnette, une affaire de famille

En 2004, il devient policier maitre-chien en section stupéfiant, tout en continuant à côtoyer les marionnettes. Le théâtre est le décor de moult spectacles, mais il est aussi la toile de fond de la rencontre avec Laurence, sa femme, qui comme lui, assistait depuis son enfance aux représentations du musée Tchantchès. Parcourir son album photo s’apparente à un voyage où famille et marionnettes vont de pair : on y voit Martin en coulisses avec sa femme et ses deux enfants. Dans cette famille qui manie l’art de la marionnette, chacun a un rôle à jouer sur scène. Cet album photo a un autre fil conducteur, liée au bien-être des enfants : on y voit sa femme lors d’un stage de marionnettes dans un orphelinat, tandis que Martin apparait souvent entouré d’enfants de tous horizons qui­ le voient à l’œuvre, il a participé plusieurs fois au Téléthon, organisé un spectacle au profit d’une fille atteinte d’une maladie rare et un autre pour des enfants hospitalisés.  

 

marionnettiste Hong Kong
photo@À l'ombre du palais  

 

L’art de la marionnette en Chine

En 2016, la famille part à Pékin pour le travail de Laurence. Martin, qui fait une pause dans sa carrière, y amène son chien, maintenant à la retraite. Pendant les deux premières années, il joue des spectacles de la tradition belge. Plus tard, on lui demande de faire un spectacle pour une fête lyonnaise « le grand mâchon », où il fait ses débuts avec Guignol. Après ce spectacle, Guignol prend une place chère à son univers de marionnettiste et il l’ajoute à son répertoire. Il y a aussi un côté pratique dans ce choix : le théâtre où « castelet » belge pèse en tout 400 kg, tandis que le théâtre lyonnais est plus léger et facile à transporter. Pour un marionnettiste ambulant, cela fait toute la différence.

Plus tard, Martin fait des stages pour enfants afin qu’ils découvrent le monde de la marionnette. Dans le but d’un échange entre cultures, il fait jouer les enfants francophones en chinois et les enfants chinois en français. Après avoir participé au premier festival international de la marionnette à Pékin, il est invité à donner des cours à l’Académie centrale des arts dramatiques, malheureusement le Covid s’en mêle et le projet tombe à l’eau.

 

marionnettiste Hong Kong
photo@À l'ombre du palais  

 

Liège et Lyon : deux traditions qui se côtoient

La manipulation de la marionnette lyonnaise dit « à gaine » change sa position par rapport à la liégeoise, Martin n’est plus en-dessus, mais en dessous, et puisqu’il n’y a pas de fil, la main manie les mouvements de l’intérieur de Guignol et lui insuffle la vie. Avec le pouce, il manœuvre la main gauche, avec l’index, il anime la tête et les trois autres sont destinés à la main droite. Les bras vont être soumis à rude épreuve, car il va falloir les garder levés pendant la durée du spectacle. Sa position avec la marionnette à gaine, rend compliqué l’utilisation d’un texte, qu’il connaît dans les grandes lignes, le reste, c'est au feeling

Laurence, qui reste en coulisses, remarque en Martin une grande différence entre les deux types de manipulation : avec la proximité de la marionnette à gaine, il se métamorphose, la marionnette devient un être à part « lorsque la marionnette sort de scène et revient vers lui, ils se regardent » dit Laurence en rigolant. Elle ne dit pas « il la regarde, mais ils se regardent », comme s’il s’agissait d’une entité autonome. Martin admet volontiers que parfois, lorsqu’il met en scène Guignol, c’est le trou noir : il découvre ce que la marionnette dit en même temps que le public, comme si Guignol parlait de lui-même.    

 

marionnettiste Hong Kong
photo@À l'ombre du palais  

 

Arrivée à Hong Kong

En novembre 2021, Martin arrive à Hong Kong où sa famille était déjà depuis quelques mois. En raison des restrictions sanitaires, il n’a pu faire que trois spectacles : deux anniversaires et un spectacle dans la rue. Après avoir remarqué des chanteurs de rue, il décide d’y monter son théâtre lui aussi. Les spectateurs arrivent progressivement et dix minutes après, il se retrouve face à une foule. Au beau milieu du spectacle, une main vient tapoter son épaule, habitué aux enfants qui viennent le voir derrière la scène pendant qu’il joue, il ne fait pas attention et reste concentré, mais la main revient à la charge et cette fois-ci, il se retourne : quatre policiers abasourdis lui enjoignant d’arrêter. Après cette expérience, Martin comprend qu’il ne refera certainement pas un spectacle de sitôt. 

 

marionnettiste Hong Kong
photo@À l'ombre du palais  

 

En parcourant quelques-unes de ses photos, je réalise qu’être marionnettiste est un vrai travail multidisciplinaire, car c’est lui qui assemble, peint et habille ses marionnettes, fait le décor et monte la scène. Tout ce qu’on voie dans le spectacle, a été créé et conçu par lui.

Qu’il soit en Chine ou à Hong Kong, Martin sait que les enfants des parents francophones nés à l’étranger, ont grandi sans connaitre certains éléments de leur culture française ou belge. Nombreux sont les parents qui viennent le remercier après un spectacle, car il leur a permis de se replonger dans leur enfance et a fait découvrir aux enfants, une partie d’un bagage culturel partagé avec l’Asie.

 

Pour en savoir plus sur ses spectacles, vous pouvez visiter sa page Facebook À l'ombre du palais.  

Claudia Delgado

Claudia Delgado

Mexicaine de langue française, Claudia est traductrice. Cela fait quelques mois qu’elle habite à Hong Kong et rédige des articles pour le Petit Journal
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Didier Pujol

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