Partons à la découverte des cimetières de Hong Kong. Accrochés aux collines, face à l'hippodrome ou à la mer, ils racontent l'histoire de la ville. Et pour qui sait regarder, ils gardent la trace de Français oubliés. L'historien François Drémeaux nous éclaire.


Happy Valley, la vallée des morts
Le nom fait sourire. En 1841, les soldats britanniques qui campent dans ce vallon marécageux tombent comme des mouches, terrassés par le paludisme. On les enterre sur place. L'endroit hérite alors d'un surnom ironique : Happy Valley, la « vallée heureuse », une façon de désigner à l'époque un lieu rempli de tombes.
Près de deux siècles plus tard, la vallée vit au rythme des courses hippiques. Mais en face des tribunes, six cimetières s'étagent toujours à flanc de colline : juif, hindou, parsi, protestant, catholique et musulman. Ils dessinent une véritable carte des communautés qui ont fait Hong Kong.
Des cimetières comme des gradins
À Hong Kong, la place manque, même pour les morts. Sur ce relief escarpé, on a donc taillé les collines en terrasses. Né à Happy Valley, ce modèle s'est répandu sur tout le territoire.
Le plus spectaculaire est sans doute le cimetière chrétien chinois de Pok Fu Lam. Ouvert en 1882, il est un immense amphithéâtre tourné vers Sandy Bay. Au coucher du soleil, la vue est saisissante. Comme le lieu est privé, on s'y promène avec discrétion.
À l'autre bout de l'île, à Chai Wan, le Sai Wan War Cemetery accueille plus de 1 500 soldats du Commonwealth, tombés en 1941 ou morts en captivité. Plus de 400 tombes y portent la mention « Known unto God ». À Stanley, le cimetière militaire, plus intime, abrite les premières sépultures de la garnison britannique. On y trouve aussi les tombes des internés du camp voisin, gravées sur les pierres que les prisonniers trouvaient.
Dans les Nouveaux Territoires, enfin, Wo Hop Shek donne le vertige. Avec ses 222 hectares de collines couvertes de tombes, c'est le plus grand cimetière public de Hong Kong. Pendant plus de trente ans, un train spécial y a conduit les cercueils.
Le Hong Kong Cemetery, le plus fascinant
S'il ne fallait en visiter qu'un, ce serait celui-là. Ouvert officiellement en 1845, c'est le plus ancien cimetière de style occidental encore existant à Hong Kong. On y grimpe entre obélisques, anges de marbre et tombeaux victoriens, au milieu d'une végétation qui déborde de partout.
Ses quelque 8 000 tombes racontent la colonie naissante, celle des marchands, des missionnaires, des marins et des aventuriers. C'est ici, et dans le cimetière catholique St Michael's voisin, que commence la piste française.
Ces Français qui ont fait Hong Kong
Ils sont peu nombreux, mais leurs tombes et leurs stèles racontent la marine, la diplomatie et la Résistance. Ancien professeur du Lycée français international, François Drémeaux a consacré des années à retrouver leur histoire, et leur a consacré un ouvrage La France et les Français à Hong Kong (1918-1941), (Presses universitaires de Rennes, 2022).
Les cinq marins de la Fronde
Au fond du Hong Kong Cemetery se dresse un obélisque de granit brut. On y lit cinq noms, en français et en anglais : Jean Bonny, Charles Meuric, René Derrien, Narcisse Bertho et Joseph Nicolas. Ces marins du contre-torpilleur Fronde ont disparu le 18 septembre 1906, dans l'un des pires typhons de l'histoire de Hong Kong. Leurs corps n'ont jamais été retrouvés.
La tempête n'a duré que trois heures. Elle a pourtant coulé ou endommagé près de soixante grands navires et des centaines de jonques, et noyé des milliers de Chinois. Le canon d'alerte de l'Observatoire n'avait pas tonné, et le scandale a coûté son poste à son directeur.
Louis Reynaud, le consul qui a dit non
Juste à côté, à St Michael's, repose Louis Reynaud. Ce sinophone arrivé en Chine en 1907, est consul de France à Hong Kong quand la France capitule. Le 20 juin 1940, il télégraphie : « Groupée autour de moi, la colonie française de Hong Kong s'indigne contre toute idée d'armistice et de paix séparée. »
Son action est « assez exceptionnelle parmi les diplomates de son époque et de son rang », souligne François Drémeaux. Officiellement fidèle à Vichy, il soutient la France libre en secret. Puis il s'enhardit : sur ses courriers, il appose un « V » de la victoire. L'ambassade coupe alors les fonds du consulat, et il continue sur ses propres deniers.
Sous l'occupation japonaise, il prend sa retraite pour pouvoir rester sur place comme simple particulier. Il verse une petite pension à dix-sept Français, surtout des femmes et des enfants. Malade et privé de soins, il meurt en juillet 1943. Pourquoi l'a-t-on si longtemps oublié ? « Notamment car son rôle est resté caché longtemps et que sa mémoire a été salie ensuite », explique l'historien. Aujourd'hui, son nom revient « à chaque fois que la résistance française à Hong Kong est évoquée ».
Les Français libres de Stanley
Au cimetière militaire de Stanley, une stèle honore les Français libres. Elle a été inaugurée en 1948 par le consul Robert Jobez, lui-même ancien des Forces françaises libres.

Les noms gravés racontent la bataille de décembre 1941. Ngo Chi Dao, secrétaire du consul, et Tran Van Truong, employé de la Banque de l'Indochine, sont les premières victimes françaises, tuées à leurs postes de défense antiaérienne. Le capitaine Rodéric Égal, lui, défend la centrale électrique de North Point. Fait prisonnier, il devient « le Tigre » du camp de Sham Shui Po, célèbre pour ses larges moustaches.
Longtemps, la liste est restée incomplète. Le Souvenir Français en Chine a fait restaurer la stèle « notamment pour y ajouter des noms issus de mes recherches et qui avaient été oubliés auparavant », raconte François Drémeaux. Depuis 2019, on y lit aussi les noms de Louis Reynaud, du docteur Georges Béchamp, mort en détention en Indochine, et de Léon Weill, mort au camp de Sham Shui Po.
Le Japonais de Victor Hugo
François Drémeaux a gardé une curiosité pour nous. Tout en haut de Happy Valley, une tombe porte une inscription en français. Elle appartient pourtant à un Japonais, Onsaku Yukawa, l'un des 58 étudiants envoyés en France entre 1872 et 1880. En pleine vogue du japonisme, il rencontre Victor Hugo, brille dans les salons mondains et entre à Polytechnique. Tombé malade, il meurt à Hong Kong pendant son voyage de retour, et c'est la France qui prend en charge sa sépulture. « Elle est un peu oubliée, alors qu'elle raconte un morceau d'histoire des relations internationales ! »
Les cimetières de Hong Kong ont même inspiré la littérature. « Une histoire de cimetière importante à Hong Kong, c'est Le Partage de midi de Paul Claudel », rappelle l'historien. La célèbre pièce est censée se dérouler dans ce cimetière.
Peut-être vous demandez-vous enfin si le chrysanthème est aussi la fleur du deuil à Hong Kong. Et bien oui, mais le blanc. On en orne les tombes à Ching Ming, au printemps, et à Chung Yeung, la fête du « double neuf » d'automne, cousine chinoise de notre Toussaint. Mais en Chine, la fleur symbolise aussi la longévité. Le jaune décore volontiers les fêtes ; c'est le blanc qui ne s'offre jamais.
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