L'astrophysicien Jean-Pierre Luminet sera pour la première fois à Hong Kong du 7 au 11 décembre. Au programme : une intervention devant les élèves du Lycée Français International, une rencontre signature à la librairie Parenthèses, puis deux conférences pour l'Association Progrès du Management. Son dernier livre, « Peindre l'Univers, une histoire artistique du ciel », vient de paraître. Rencontre avec un savant qui allie la science à l’art.


Interroger Jean-Pierre Luminet, c’est, le croit-on, sauter dans un vide intersidéral. Erreur. Accessible, didactique, drôle et magnétique, cette étoile de l’astrophysique mondiale se met immédiatement à votre portée.
En 1979, vous êtes le premier à « calculer » l'image d'un trou noir. Et en 2019, la première « photo » vous donne raison. Racontez-nous cette aventure
Ce n'est pas une photo au sens traditionnel du terme, c'est une image reconstruite par informatique à partir de données. La première image reconstruite d'un trou noir. (NDLR : un trou noir est un astre si dense que rien, même pas la lumière, ne peut s’en échapper)
J'avais été prévenu un peu à l'avance. Je n'avais pas vu cette image, qui était tenue secrète, mais les responsables des observations m'avaient dit qu'elle confirmait mes calculs. J’aurais été étonné du contraire, je savais qu’ils étaient justes. Je m'étais contenté d'utiliser les bonnes équations !
Pour l'anecdote, le 10 avril 2019, j'étais au fin fond de l'Ouzbékistan. Je ne pouvais pas participer en direct aux annonces, j'étais assailli d'appels de journalistes auxquels je ne pouvais pas vraiment répondre !
Quand j'ai fait ce travail, il y a plus de 40 ans, je n'imaginais pas que ce que j'avais calculé puisse être réellement observé de mon vivant, ni même un jour. Je ne pensais pas que la technologie puisse progresser à ce point, ni qu'il puisse y avoir un effort international de ce niveau. Il a fallu mobiliser quelque 200 chercheurs d'instituts différents pour monter un réseau de radiotélescopes sur toute la planète. Un travail gigantesque. C'est fabuleux.

Pourquoi intervenir dans un lycée ?
Je suis très attaché à la francophonie. Quand je me trouve à l'étranger pour des conférences, j'essaie toujours d'organiser quelque chose de complémentaire destiné aux plus jeunes. J'ai constaté, à force d'y intervenir, que les lycées français de l'étranger sont généralement bien « meilleurs » que les lycées en France.
Mais ce qui m'intéresse, c'est le niveau des interactions. À Singapour, il y a quelques années, ou à Phnom Penh récemment, j'ai tout de suite été sensible à la qualité des échanges, et la pertinence des questions.
Vous vous exprimerez donc devant des lycéens, et devant des chefs d'entreprise. C'est un « grand écart » ?
En termes de culture scientifique, l'écart n'est pas si grand, il faut bien le dire ! Le grand écart, c'est surtout la durée d’écoute et de partage. Un séminaire dure au moins une demi-journée, parfois une journée entière : je peux développer tout un panorama, une véritable fresque de l'état actuel de nos connaissances. Une intervention dans un lycée est plus courte. Mais le niveau de vulgarisation est à peu près le même.
Ces deux publics sont très importants. Pour les chefs d'entreprise, il s'agit de diffuser un peu de culture scientifique, qui a tendance à être de plus en plus éliminée des médias. Le véritable tissu économique, ce sont les chefs de petites entreprises. C'est pour cela que j'œuvre plus de 25 ans à l'Association Progrès du Management, où j'ai fait plus de 400 interventions.
« Lève les yeux au ciel »
Que vous semble-t-il important de transmettre aux jeunes aujourd'hui ?
J'ai toujours eu ce souci de transmettre. C'est peut-être une tradition familiale. Mes parents étaient instituteurs, mon frère est devenu professeur. Mais je pense que c'est venu de moi-même. Dès que j'ai commencé mes recherches, je me suis dit : on ne va pas rester dans notre tour d'ivoire. Je fais des choses extraordinairement compliquées, des équations mathématiques sur les trous noirs auxquelles personne ne comprend rien. Ce serait quand même pas mal d'essayer d’expliquer ces choses-là, et surtout de les visualiser. Je suis très attaché à la visualisation, j'ai fait beaucoup de dessins.
Quand mes enfants étaient petits, j'allais dans leur classe de CP faire de l'astronomie amusante. Aujourd'hui, je me concentre sur les demandes à l'étranger, auprès des élèves de première et de terminale.
L'une des raisons, c'est la désaffection pour les filières scientifiques, les mathématiques, la physique. Moi-même, lycéen puis étudiant, j'étais satisfait des cours de mathématiques, mais pas de physique : je trouvais que la matière était mal enseignée. Je pense avoir compris qu'il faut parler de physique aux lycéens, non pas avec des problèmes de robinet ou de circuit électrique, mais à travers les grandes lois à l'œuvre dans le cosmos. Une étoile qui consomme son carburant, des couples d'étoiles, des galaxies qui tournent : c'est plus excitant que les circuits électriques. Mais les lois de la physique sont les mêmes !
Depuis de très nombreuses années, je constate qu'au sortir d'une séance, les élèves disent : « Ah mais c'est ça, la physique ? Je veux en faire ! »
Votre nouveau livre, "Peindre l'Univers : le ciel des peintres" est une passerelle entre science et art
C'est une histoire artistique du ciel, des astres et du cosmos, un projet que j'avais depuis très longtemps dans mes tiroirs. J'ai toujours été fasciné par les liens entre les différents modes d'expression et de créativité humaine : la musique, la peinture… Je visite plein de musées, et chaque fois je considère les tableaux en rapport avec l'astronomie. J'avais l'idée de faire un jour une vaste anthologie de la peinture représentant le ciel.
J'ai commencé par Van Gogh, avec Les Nuits étoilées de Vincent Van Gogh, publié en 2023, un travail amorcé dans les années 1990. L'éditeur, qui savait que je m'intéressais à toute la peinture, m'a proposé d'aller plus loin.
J'ai donc élargi l'étude, du Moyen Âge jusqu'à l'art le plus contemporain, à travers une sélection très rigoureuse de quarante toiles principales, parmi des centaines, chacune replacée dans le contexte de son époque. Pour une demi-douzaine d'entre elles, j'ai pu faire des reconstitutions astronomiques à l'aide de logiciels, comme je l'avais fait pour Van Gogh. On peut ainsi brosser une histoire fascinante, à la fois de l'évolution de nos connaissances en astronomie, et de la façon dont elles ont été intégrées par les créateurs.
Je commence par la tapisserie de Bayeux, où l'on voit la comète qu'on appellera plus tard comète de Halley : elle annonce au roi Harold d'Angleterre qu'il va être envahi et probablement perdre la bataille, ce qui s'est effectivement passé. Cela montre à quel point ce qui se passe dans le ciel a valeur de symbole pour l'histoire humaine. Il y a ensuite la fameuse Nativité de Giotto, où l'étoile de Bethléem est représentée sous la forme d'une comète, peut-être, là aussi, la comète de Halley, qui est bel et bien passée à cette époque.
Mais au-delà des datations, ce qui est le plus intéressant, c'est le côté symbolique. Au XXe siècle, il n'y a plus de représentation réaliste du ciel. Les surréalistes ne vont pas représenter le ciel tel qu'il est : c'est leur ciel intérieur qu'ils représentent. Que fais-je là-dedans ? Qui suis-je ? D'où viens-je ? Où vais-je ?
Un Miró, par exemple ?
Oui, Miró appelle ses toiles des Constellations. Et c'est extraordinaire, parce qu'il y raconte en fait une histoire d'amour avec son épouse, à travers la perception particulière qu'il a du cosmos. Quand on voit une toile de Miró, on ne voit pas du tout le ciel. Mais quand on la décode… C'est le principe du livre : chaque toile est expliquée, replacée dans son contexte et décodée à travers l'histoire personnelle du peintre.
Une question que vous devriez détester : "Peindre l'Univers" est-il un livre scientifique ou un livre d'art ?
Toute ma vie, j'ai justement essayé de ne pas opposer les deux. Ce n'est pas « ou », c'est « et ».
Le problème majeur, c'est le clivage. Il est effarant et il augmente avec le temps : d'un côté la science et la technique, de l'autre les beaux-arts, la musique, la littérature. Dès le lycée, on dit : « Tu es bon en maths, tu seras scientifique ; tu es mauvais en maths, tu seras littéraire. » On inscrit d'emblée, dès l'école, un clivage culturel absolument désastreux. J'ai toujours lutté contre.
Je suis par nature pluridisciplinaire. D'aussi loin que je me souvienne, enfant, j'ai fait de la musique, j'ai peint, écrit, dessiné, bien avant de m'apercevoir que j'aimais aussi les maths. Je n'avais jamais envisagé de devenir chercheur en astrophysique.
Ce qui m'intéresse, c'est la créativité, et essayer de comprendre le monde à travers des filtres différents. Le filtre mental n'est pas le même quand vous écrivez une équation, une sonate pour piano, un poème ou un roman, ou quand vous faites une gravure. On fait fonctionner des zones différentes de notre cerveau, et ce qui est génial, c'est qu'elles s'enrichissent mutuellement. Je pense qu'avoir une activité dans les arts aide à la créativité scientifique, mais de façon souterraine, parce que cela enrichit notre imaginaire. Or toute forme de créativité, y compris scientifique, part d'une certaine manière de l'imaginaire.
Comment un astrophysicien enquête-t-il sur un tableau, par exemple une nuit étoilée de Van Gogh ?
C'est une enquête passionnante, une enquête policière ! Il y a déjà des controverses. Sur La Nuit étoilée de Saint-Rémy, on lit des critiques d'art qui disent qu'après sa crise de folie, Van Gogh faisait n'importe quoi. Alors on lit les biographies, et surtout sa correspondance extraordinaire, plus de 800 lettres, qui montrent qu'il n'a jamais été fou. Il a eu quelques crises, mais entre deux, il était lucide. Ce qui est fascinant, c'est qu'il ne donne pas ses recettes de cuisine : il écrit simplement à son frère qu'il est en train de peindre une nuit étoilée, et lui demande de lui envoyer des couleurs.
Dans sa correspondance, Van Gogh dit qu'il veut peindre le ciel tel qu'il le voit. Ses toiles faites à Arles représentent parfaitement la Grande Ourse. Pourquoi aurait-il subitement changé six mois plus tard, à Saint-Rémy, sous prétexte de sa dispute avec Gauguin ?
C'est là que l'enquête démarre. Le logiciel astronomique permet de se placer à Saint-Rémy-de-Provence, à tel endroit, de regarder dans telle direction et de chercher une configuration du ciel qui ressemble au tableau. Le tout appuyé par des recoupements avec tout un ensemble d'éléments. C'est ainsi que j'ai pu proposer la date où Van Gogh a dû esquisser la toile pour la première fois, depuis la fenêtre de sa chambre à l'asile, qu'au début il ne pouvait pas quitter, orientée vers l'est : le lever du jour, avec Vénus qui émerge et le croissant de lune. Il n'y a pas trente-six solutions, il n'y en a qu'une.
Le mot « enquête » paraît un peu rude…
Dans « enquête », il y a aussi « quête ». La quête, c'est chercher, creuser plus profondément.
Les astronomes chinois sont devenus des pointures. Qu’en pensez-vous ?
J'ai eu un très bon ami astrophysicien chinois, rencontré en France. D'une génération un peu plus âgée que moi, il avait vécu la Révolution culturelle : il avait dû aller travailler aux champs et laisser tomber ses travaux scientifiques. Quand il est revenu, la Chine avait pris un retard considérable, et les scientifiques chinois devaient venir se reformer chez nous, en Occident.
Ce que je peux vous dire, c'est la rapidité fulgurante avec laquelle la Chine a non seulement rattrapé son retard, mais pris les devants. Aujourd'hui, ce sont plutôt les Occidentaux qui auraient intérêt à aller travailler dans les grandes universités de Shanghai, de Pékin ou de Hong Kong. Quand on regarde chaque jour la liste des articles publiés dans le monde entier, la proportion d'auteurs scientifiques chinois est considérable. Elle reflète la puissance de la Chine.
Que pensez-vous de l’intelligence artificielle. Est-ce pour vous une avancée ?
Comme tout outil, quand il est bien utilisé, c'est un outil d'une puissance extraordinaire. Sans doute le plus puissant que l'homme ait jamais inventé. Le problème, c'est l'utilisation.
En avez-vous peur ?
Je n'en ai pas peur, tout en ayant conscience que c'est peut-être l'événement le plus important, pour l'instant, de l'histoire de l'humanité. Parce que cela change complètement le rapport de l'homme au réel qui l'entoure. Toute la question est de savoir si ça va nous déborder ou pas. Pour l'instant, je l'utilise de façon très commode, et efficace.
Que diriez-vous aux jeunes qui se jettent sur l’IA ?
Soyez curieux, posez-vous toujours des questions. Et surtout, surtout, levez les yeux au ciel. Vous y trouverez imagination, inspiration, et pourquoi pas ambition.
Sur le même sujet



















