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« Vincent n'a pas d'écailles » est un OVNI dans le paysage cinématographique. Ce film de super-héros « made in France », réaliste et rural (le film est tourné dans le Verdon) met en scène un ouvrier du bâtiment, aux prises avec un don qui décuple ses forces au contact de l'eau. A l'occasion du French Cinepanorama de Hong Kong, nous avons rencontré Thomas Salvador, son réalisateur, un amateur de comics et de films hollywoodiens, qui a pris la clé des champs.
Thomas Salvador, réalisateur et acteur principal de "Vincent n'a pas d'écailles (2015)
« Vincent n'a pas d'écailles », pourquoi avoir choisi une entrée en matière aussi énigmatique ?
Pendant très longtemps, le film n'a pas eu de titre, il s'est d'abord appelé « Vincent » et quand il a été fini ma productrice et le distributeur trouvaient que ça n'allait pas du tout, que ce n'était pas "à la hauteur du film". Et puis j'ai eu cette idée et je trouve que ça sonne bien parce que pour moi, c'est la voix intérieure du personnage qui n'est pas un poisson, mais un être humain. Après, il a ce truc avec l'eau. Mais ce qui est intéressant dans son cas, c'est justement pourquoi la question se pose.
D'emblée, le personnage se définit par la négative. Une façon de dire qu'il n'est ni un monstre ni un super-héros ?
C'est vrai qu'il y a quelque chose de négatif dans le titre. Ce n'est pas « l'homme aux? » ou celui qui a, c'est celui qui n'a pas. C'est aussi cela le sujet du film : Vincent a lui-même très peur de sa différence mais se pose aussi beaucoup la question du regard de l'autre dont il fait l'épreuve. Comme dans la série « Le Prisonnier » où le personnage dit « je ne suis pas un numéro, je suis un homme », Vincent se définit comme homme en disant ce qu'il n'est pas. Cela fait aussi au référence à ce moment où Lucie, sa petite amie, regarde ses pieds pour voir s'il n'a pas d'écailles ou s'il n'a pas les pieds palmés.
Dans cette scène, le personnage est très gêné, il a mouvement de recul car il voudrait qu'elle le voie comme un être normal et pas comme l'homme de l'Atlantide.
Dans l'échange qu'il y a ensuite, Lucie lui demande d'ailleurs « Là, tu es normal ? » et lui répond « Oui, là, je suis parfaitement normal ». Il est tout le temps normal en fait sauf qu'il est un peu plus ou un peu mieux dans l'eau ou quand il est mouillé. Vincent ne fait d'ailleurs rien que ne peut faire un homme, il le fait juste de manière amplifiée. Il ne peut pas voler ou lire dans les pensées. J'ai construit le personnage pour qu'il nous ressemble, pour créer de la proximité. C'est pour ça que je ne voulais pas que les effets spéciaux soient dans une recherche de spectaculaire. Je voulais que toujours on pense qu'on pourrait le faire, qu'on pourrait être Vincent ou qu'on connait quelqu'un comme lui.
Vous parlez d'effets spéciaux discrets. On a le sentiment que votre film fait le pari d'un retour à la simplicité, aux origines du cinéma. Il y a d'ailleurs au moment de la scène de poursuite avec les gendarmes une référence au burlesque de Buster Keaton.
Je ne sais pas si c'est un cinéma à l'ancienne mais, ce n'est en tout cas pas la modernité au sens où aujourd'hui la modernité, c'est l'agitation, le bruit, la fureur? C'est un cinéma qui fait confiance au spectateur, à sa capacité à vivre des émotions, des sensations sans qu'on détruise tout.
Et qui a aussi confiance en ses acteurs, en leur capacité d'incarner, d'émouvoir sans intervention extérieure?
Oui, sans psychologie, sans explication surtout. Ce qui tue le cinéma aujourd'hui, c'est la nécessité de tout justifier, d'expliquer. Des questions qu'on ne se pose pas dans la vie, maintenant il faut se les poser dans les films. On peut faire un film sur un mec qui fait du tennis, sans se demander d'où ça lui vient. En tout cas, moi ça ne m'intéresse pas. Ce qui compte, c'est s'il va ou non réussir à en faire.
Vous avez en effet déclaré dans une interview que vous étiez plus intéressé par le cinéma du comment que par celui du pourquoi.
C'est la raison pour laquelle dans le film j'ai finalement évacué d'où ça lui vient ce truc avec l'eau. Dans un film, on ne peut pas tout traiter. Ce qui m'intéressait, c'est de voir comment lui vit chaque jour son rapport au monde, en étant comme il est. Je pense que le mouvement qui caractérise Vincent, c'est d'être de ce monde, de vivre parmi les siens, sans renoncer pour autant à sa part animale, à quelque chose d'originel. C'est un personnage qui cherche l'équilibre.
La question du pourquoi ne vous intéresse peut-être pas mais nous, spectateurs, ne cessons de nous demander pourquoi Vincent ne fait rien de ce don, pourquoi il se contente d'en jouir au lieu d'être champion de natation ou sauveteur.
La question, je pense qu'on se la pose par déformation, parce qu'on a vu des films de super-héros dont je suis aussi très friand. Mais, je pense que quand on se découvre vraiment une différence, ce qui prend le pas, c'est la gêne, la solitude, l'acceptation, beaucoup plus que l'utilisation. Pour moi, il n'y a que dans un film hollywoodien de super-héros qu'un type qui sort de l'adolescence comme Spiderman se fait piquer, voit son corps changer et se fabrique un costume de sauveur du monde deux jours après. C'est complètement délirant ! Moi, j'ai voulu faire un film réaliste, en France, avec des codes qui sont différents. La mission de Vincent dans mon film, c'est avant tout d'être, de trouver une place dans ce monde. Et je trouve que d'assumer d'être bien dans un élément, d'accepter ce bien-être sans culpabiliser comme il le fait, c'est déjà un travail énorme.
Propos recueillis par Florence Morin (www.lepetitjournal.com/hong-kong) jeudi 26 novembre 2015
Infos pratiques:
Hong Kong French Film Festival jusqu'au 10 décembre 2015
Vincent n'a pas d'écailles
Projections
le 26/11 à 21H50 à la Broadway Cinemathèque
le 2/12 à 21H55 à l'AMC Pacific Place
le 5/12 à 17H la HK Film Archive















