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CINEMA - Rencontre exclusive avec Stanley Kwan, le réalisateur de "Rouge"

Écrit par Lepetitjournal Hong Kong
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 26 juin 2016

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L'édition 2016 du Hong Kong International Film Festival proposait cette année encore un large panel de films de tous les horizons. Parmi ceux-ci, on trouvait Beautiful 2016, un film omnibus réalisé par Jia Zhangke, Alec Su, Hideo Nakata et Stanley Kwan. C'est dans ce cadre que le réalisateur hongkongais a accepté de revenir avec nous sur sa carrière dans un entretien exclusif.

Stanley Kwan a commencé sa carrière à la fin des années 1970 en tant qu'assistant-réalisateur. Après avoir travaillé exclusivement pour des cinéastes de la « nouvelle vague » du cinéma hongkongais, il réalise en 1985 son premier long métrage, Women, un drame intimiste sur un couple en crise produit par la Shaw Brothers. Sa sensibilité d'auteur le range très vite du côté de la « seconde vague » aux côtés de réalisateurs comme Lawrence Lau, Mabel Cheung et Wong Kar Wai. En 1987, il connait son plus gros succès avec son troisième film, Rouge, une histoire de fantôme avec Anita Mui et Leslie Cheung en tête d'affiche. Depuis la rétrocession, comme beaucoup d'autres réalisateurs hongkongais, Stanley Kwan a tourné plusieurs films en Chine continentale mais il n'a jusqu'ici pas fait d'étincelles dans ce nouvel environnement très « commercial ».

Au début de votre carrière vous avez beaucoup travaillé avec Ann Hui. Quel type de relation entreteniez-vous ?

SK : C'était plus qu'une relation entre une réalisatrice et son assistant. Nous sommes rapidement devenus de vrais amis. Tous les réalisateurs de la nouvelle vague avaient un style unique et Ann ne faisait pas exception à la règle. C'est impossible de la copier. Et sa volonté de faire des films m'a beaucoup influencé. Elle dit toujours qu'elle est trop vieille maintenant pour continuer à faire des films, qu'elle va prendre sa retraite mais elle tourne toujours. Un jour, elle m'a même dit qu'elle aimerait mourir en tournant !

Vous avez aussi travaillé avec Patrick Tam, notamment pour Nomad. Il a la réputation d'être un réalisateur très exigeant. Quels souvenirs gardez-vous de votre collaboration ?

SK : Ca n'a pas été si difficile de travailler avec lui. Mais il y a eu un incident une fois. J'avais préparé le planning pour le lendemain avec les horaires précis et quand Patrick les a vus, il n'était pas content du tout. Il m'a dit : « Stanley, tu me pousses trop, je suis dos au mur à cause de toi ». Je n'ai compris les émotions avec lesquelles il luttait que bien plus tard, quand j'ai réalisé Center Stage. Vous vous souvenez de la scène où Ruan Lingyu dit au revoir ? Nous tournions la nuit, en été et il faisait extrêmement chaud. Je ne parvenais pas à trouver l'angle pour la tourner. J'ai dû m'excuser auprès des acteurs et reprogrammer le tournage de la scène pour le lendemain. Et j'ai compris ce qu'avait ressenti Patrick ce jour-là. Vous ne pouvez pas toujours vous dépasser, il faut savoir aussi se ménager quand vous réalisez un film. Pour revenir à votre question, j'étais très populaire en tant qu'assistant réalisateur à cette époque et j'ai eu des bonnes relations avec tous les réalisateurs avec qui j'ai travaillé. Mais, en termes d'inspiration et de stimulation, celle avec qui je préférais collaborer, c'était Ann Hui.

Comment vous est venu l'idée de Love Unto Waste ?

SL : Une nuit, mon ami William Chang [directeur artistique attitré de Wong Kar Wai] a entendu quelqu'un crier. Il a pensé que c'était un rêve et s'est rendormi. Mais, le lendemain matin, il s'est rendu compte que c'était son voisin qui avait été tué par un voleur. Alors, il m'a demandé de venir dormir chez lui pendant une ou deux semaines. En raison du temps que nous avons passé ensemble chez lui, notre relation a changé. C'est de là qu'est venue l'inspiration pour l'histoire de Love Unto Waste. J'ai eu de la chance que John Sham de D&B accepte de produire le film.

Vous êtes connu pour vos excellents portraits de femmes. D'où vous vient ce talent ?

SK : Probablement parce que je suis gay (rires). Ce qui fait que j'ai cette sensibilité féminine en moi. Mais je n'ai jamais cherché à avoir ce label, à être connu comme LE réalisateur qui fait des portraits de femmes. Ça m'a été collé par la critique.

Irene Wan et Tony Leung et dans "Love Unto Waste" (1986)

Vous avez fait des miracles avec des actrices parfois considérées comme médiocres. Quel est votre secret ?

SK : La première chose, c'est qu'il faut qu'elles aiment le rôle. C'est vraiment essentiel. Il faut cet intérêt de leur part pour que l'on puisse construire quelque chose. Dans un second temps, il faut établir une relation de confiance. Je suis prêt à partager des choses très intimes avec elles pour cela et j'espère qu'elles sont prêtes à en faire autant. Parce qu'elles connaissent ma sexualité, c'est probablement plus facile pour moi? A partir de là, je les pousse à se surpasser. Ce que je disais à Maggie [Cheung], Joan [Chen] et les autres, c'était : « tu joues devant la caméra et moi je joue derrière, si je pense que tu es meilleure que moi, je garderai la prise, sinon on en fera une autre ». C'est une façon un peu amusante de les pousser à se dépasser.  

L'industrie du film à Hong Kong est très commerciale mais votre sensibilité vous porte plus vers des projets très artistiques. Est-ce que cela rend la recherche de producteurs plus difficile pour vous ?

SK : J'ai eu beaucoup de chance. J'ai été très influencé par la nouvelle vague et c'est vrai que l'industrie est essentiellement commerciale. Mais durant l'âge d'or qu'ont été les années 1980, c'était assez facile pour des nouveaux réalisateurs de faire les projets qu'ils voulaient. Et nous avions accès à des gros castings malgré notre inexpérience. Comme Wong Kar Wai sur Nos Années Sauvages par exemple. Dans mon cas, j'ai eu accès à d'énormes stars pour Women, Love unto Waste et Rouge. Et tout cela, sans avoir à faire le moindre compromis sur le plan artistique. A l'époque, cela nous semblait normal, on y était habitué. Quoi qu'on en dise, les gros studios étaient vraiment à nos côtés et il y avait une vraie diversité dans la production.

Anita Mui et Leslie Cheung dans Rouge (1987)

Toutefois, vous avez eu quelques soucis avec le studio concernant Rouge. Pouvez-vous nous expliquer ce qui s'est passé ?

SK : C'est un très bon ami à moi qui était assistant réalisateur à Golden Harvest qui m'a raconté ce qui s'est passé. J'ai donc réalisé le film, puis supervisé la post-production et après ça, ça a été le silence radio complet. En fait, Jackie Chan et son assistant étaient en train de remonter complètement le film [NDLR : le film était produit par Golden Way, la société de production de Jackie Chan, pour le compte de la Golden Harvest]. Jackie avait regardé le film et s'était endormi devant durant la projection : il voulait changer des scènes, rajouter des effets spéciaux? Ce genre de choses. Je me suis précipité pou voir Jackie et je lui ai dit qu'il ne pouvait pas agir de la sorte. Puis, j'ai discuté avec Willie Chan [NDLR : agent de Jackie et producteur sur le film]. Je lui ai dit : « Willie, je sais que l'argent pour le film vient de Golden Harvest et Golden Way, que vous pouvez faire ce que vous voulez au film, mais si vous changez ne serait-ce qu'un plan, alors enlevez mon nom du générique ». Et je dois dire que Willie a vraiment essayé de m'aider. Heureusement, ils avaient envoyé le film aux Golden Horse Awards [NDLR : les oscars Taiwanais]. Et 2 ou 3 jours après mon passage, les nominations ont été annoncées. Rouge était nominé 8 fois ! Suite à cela, Leonard Ho [NDLR : numéro 2 de la Golden Harvest] a demandé à ce qu'on ne retouche pas le film. J'aime à penser que les Golden Horse l'ont sauvé.

Center Stage a également connu quelques soucis lors de sa production.

SK : Oui mais pour des raisons très différent de Rouge. Le problème, c'est que j'ai dépassé le budget (rires).

Maggie Cheung dans "Center Stage" (1992)

Le fait qu'Anita Mui, originellement destinée à jouer Ruan Lingy, ait finalement abandonné le rôle a été un gros revers ?

SK : Pas tant que ça. Quand Anita m'a dit qu'elle ne voulait pas retourner en Chine continentale [NDLR : le film fut tourné à Shanghai 2 ans après les événements de Tien An Men], nous avons rapidement décidé que Maggie Cheung serait la remplaçante idéale. En fait, avec le script que nous avions, qui était l'actrice n'avait pas foncièrement d'importance. Le tout c'était d'avoir une actrice de Hong Kong active dans les années 1990 pour pouvoir tirer des parallèles avec Ruan Lingyu. Nous plaisantions d'ailleurs avec le directeur artistique sur le fait que le rôle aurait pu être donné à Sandra Ng ! (rires)

Red Rose White Rose est un film un peu oublié dans votre filmographie malgré ces nombreuses qualités. C'est une adaptation d'Eileen Chang, une auteure réputé difficile à transposer sur le grand écran.

SK : Je suis un grand amateur des écrits d'Eileen Chang. Et, oui, tout le monde dit que c'est difficile de faire une bonne adaptation cinématographique de ses ?uvres. Quand nous avons conçu le scénario de Red Rose White Rose avec Lam Yik Wa, nous avons très vite décidé d'inclure des citations écrites dans le film. C'était la seule façon que nous avions de rendre justice à la qualité de ses ?uvres.  

Au début des années 1990, il y a eu une courte mode de films centrés sur l'homosexualité à Hong Kong. En tant que réalisateur gay, qu'en avez-vous pensé ?

SK : Ca a été une mode mais elle n'a rien eu de positif. Tout était vraiment trop stéréotypé. Et même des réalisateurs aussi talentueux que Peter Chan et Sammo Hung ont abordé le sujet de manière très maladroite. Pourtant, si on met de côté la question de la censure, il y a un vrai marché en Chine continentale pour ce type d'histoires. Ce sont surtout des femmes, on les appelle « Fu Lui » en chinois. D'ailleurs, Lan Yu (film réalisé en Chine populaire en 2001, romance gay avec pour toile de fond la répression de Tiananmen) a fêté ses 15 ans il y a quelques jours et un groupe de fans a organisé une projection privée pour fêter l'évènement. Il n'y avait que des filles. Mais évidemment, à cause de la censure, c'est impossible de faire un film sur l'homosexualité en Chine.

Liu Ye et Hu Jun et dans "Lan Yu" (2001)

Depuis la rétrocession, l'industrie se concentre sur le marché chinois. Dans quelle mesure cela vous affecte-t-il ?

SK : Il y a du bon et du moins bon. D'un point de vue financier, je n'ai jamais gagné autant d'argent. En quelques années, j'ai gagné plus que durant toute ma carrière de réalisateur à Hong Kong. Grâce à cela, je peux prendre soin de ma famille et de mes amis. Mais tant qu'à travailler en Chine continentale, j'aimerais pouvoir y tourner des films comme Center Stage et Red Rose White Rose. L'équipe n'était pas toujours très efficace, la distribution n'était pas facile mais il y avait une vraie volonté de faire un film de qualité. Maintenant, c'est une autre histoire? Vous êtes vraiment à la merci des desiderata des investisseurs. Je pourrais tout à fait faire des films dans ces conditions mais je ne préfère pas.

Propos recueillis par Arnaud Lanuque (www.lepetitjournal.com/hong-kong) mardi 28 juin 2016

Merci à Giselle Chan et Cherry.

Voir le film "Rouge" sur Youtube

Voir le film "Center Stage' sur Dailymotion

Voir le film "Lan Yu" sur Youtube

 

 

lpj 20
Publié le 27 juin 2016, mis à jour le 26 juin 2016
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