Édition internationale

PATRICK DEVILLE – Peste et Choléra, sur les traces d’Alexandre Yersin

Écrit par Lepetitjournal Hong Kong
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 16 mai 2014

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En mars 2013, Patrick Deville était l'invité de la librairie Parenthèses. L'occasion pour l'auteur de "Peste et Choléra" de marcher sur les traces de son héros, Alexandre Yersin, le chercheur franco-suisse qui découvrit à Hong Kong en 1894 le bacille de la peste.

Alors qu'une exposition organisée au musée des Sciences médicales dans le cadre du French May rend hommage à ce héros de la médecine moderne, retrouvons le pasteurien sous la plume du lauréat du Prix Fémina 2012...

Patrick Deville ? séance de dédicace à Parenthèses - © Marc Progin

Un écrivain voyageur

Directeur de la Maison des Ecrivains Etrangers et Traducteurs (MEET) de Saint-Nazaire, directeur de la revue du même nom, écrivain, Patrick Deville multiplie les casquettes et passe sa vie à sillonner la planète : "je fais au moins deux fois le tour du monde par an, j'essaye, mais ce n'est pas toujours le cas, de faire d'une pierre deux coups en voyageant à la fois pour mes livres et cette maison d'édition bilingue". Depuis la parution de son premier roman en 1987, Patrick Deville a étoffé une bibliographie riche d'une dizaine de titres parmi lesquels Pura Vida (2004), Equatoria (2009) et Kampuchea (2011) mais c'est "Peste et Choléra", son dernier livre primé deux fois en 2012 (Prix Femina et Prix du Roman FNAC) qui le fait vraiment connaitre du grand public. Une notoriété qui ne semble pas émouvoir ce fumeur invétéré pour qui ces Prix "ne changent rien à son travail" même s'il admet qu'"ils influencent surtout les ventes, plus que le Femina, c'est sans doute le prix du roman FNAC qui a été le plus important parce qu'il est "grand public": beaucoup de lecteurs qui ont lu le livre ne l'auraient pas fait sans ce Prix".

Yersin et Rimbaud ou l'intuition littéraire d'un fantôme du futur

Avec "Peste et Cholera", le lecteur part à la découverte d'Alexandre Yersin, un personnage à la curiosité et aux connaissances encyclopédiques, "pasteurien", tour à tour médecin, savant et chercheur de génie, marin, explorateur, photographe, météorologue, éleveur, une vie d'homme mais pas une biographie, une histoire racontée par un "fantôme du futur" qui s'immisce, observe et se permet des rapprochements improbables, avec Rimbaud notamment ? Rimbaud ? "C'est une intuition ? c'est bien ce qui fait que le livre n'est pas une biographie : Rimbaud n'a jamais rencontré Yersin et n'en a probablement jamais entendu parler. Quand il meurt, Yersin n'était pas encore devenu Yersin. Quant à Yersin, rien n'indique qu'il n'a jamais lu Rimbaud." Un procédé purement littéraire parce qu'"ils sont très proches et j'ai l'intuition que ce que le second Rimbaud aurait aimé être, c'est Yersin. Ils ont ce point commun de deux types qui claquent les portes et s'en vont? et puis une fois qu'ils sont partis très loin, tous les deux passent leur temps à écrire à la mère et à la s?ur. Tout ce qu'on sait de la vie privée de Yersin et du second Rimbaud vient de leurs correspondances avec elles, restées sédentaires, dans le canton de Vaud en Suisse pour les premières et dans les Ardennes pour les secondes. Il y a dans la correspondance de Rimbaud des phrases qu'on dirait écrites par Yersin quand il évoque "l'ultime savant, le multiplicateur de progrès" ces espèces de slogans du positivisme scientifique de l'époque".

Un héros positif, pasteurien un jour, pasteurien toujours

Pour documenter son livre, Patrick Deville s'est donc intéressé aux correspondances de Yersin, familiales et professionnelles, des documents mis à disposition par l'Institut Pasteur de Paris, puis dans un style brut, sans fioritures, à l'image de son personnage, il restitue un Yersin d'une curiosité insatiable, qui s'intéresse à tout, correspond avec les meilleurs, de Louis Lumière à Michelin, un personnage aventureux, autodidacte, entreprenant, un génie scientifique surtout, qui réussit tout ce qu'il entreprend, un personnage pragmatique aussi, étranger à la vie bourgeoise, ami de Paul Doumer rencontré en Indochine mais qui n'aime "ni l'art, ni la "sale" politique", un chercheur qui fuit la vie de laboratoire et ne recherche pas les honneurs mais en récolte les fruits, un misanthrope, un peu ours sans doute ? "Yersin c'est un héros positif, il a toutes les qualités. Il y a déjà eu des biographies de Yersin et comme celles de Pasteur, ce sont des hagiographies scientifiques. Je ne voulais pas du tout le traiter de cette façon mais avec un peu de recul, un peu d'ironie ? ". "Concernant les honneurs il a exactement l'attitude qu'il faut avoir c'est-à-dire qu'il ne les recherche jamais et jamais il ne les refuse. Je le cite dans une lettre à sa mère "bien que les rubans me soient fort indifférents, je suis bien heureux d'avoir reçu la légion d'honneur qui va me faciliter bien des choses". Tout est dit : avec ça il finance des recherches, il achète des bestiaux, il paye des salaires ? et il en paye beaucoup ?"

Patrick Deville avec "la bande de Parenthèses" - © Marc Progin

Petite bande et large panorama

Yersin, Patrick Deville l'a rencontré par l'intermédiaire des autres pasteuriens ou comme il le dit par "la bande à Pasteur" parce que "ces histoires de petites bandes, ça me plait bien" et que "Ça fait cinq livres que je fais où je traine moi aussi des petites bandes. Le premier groupe des pasteuriens je l'ai vu passer dans mes recherches depuis des années avec des personnages comme Roux et Calmette qui m'ont amenés à Yersin. Je travaille par zone géographique et j'ai donc sillonné l'Indochine pendant 4 ans pour écrire le livre précédent dans lequel apparait un peu Yersin, je me suis dit que c'était le bon moment de faire un stop et leur consacrer un livre." "Avec Yersin, dernier de la bande à Pasteur à mourir en 1943, le livre me permettait aussi un balayage plus large de l'histoire", le prétexte d'un panorama historique qui couvre huit décennies, de la fin du second empire à la seconde guerre mondiale, trois guerres, la lutte entre deux pays perçue à travers la rivalité de deux grands centres de recherches, entre Pasteur et Koch, entre Peste et Choléra.

Un long travail de recherche et de création littéraire

Un roman très documenté, fruit d'un travail qui est "le même que pour les autres livres, ce sont des allers retours entre la bibliothèque et le terrain, la recherche, la lecture et puis sur place. C'était facile parce que les recherches se sont concentrées presque uniquement à l'institut Pasteur à Paris où j'ai fait des horaires de bureau. S'agissant du terrain c'est tout petit : je suis allé en France, en Suisse, en Allemagne, à Dalat et à Nha Tran, petite région où il reste des traces importantes de Yersin. J'avais déjà arpenté le Vietnam, Hanoi et Saigon et comme Yersin arrive à Hanoi en 1902, l'imaginer alors, c'est quelque chose qu'on fait chez soi, pas besoin d'y retourner. J'ai aussi fait l'impasse sur Madagascar et Hong Kong où Yersin n'a passé que 2 mois en 1894 et je constate que j'ai bien fait, il ne reste rien de son passage à Hong Kong, le contraire aurait été surprenant. Toutes ces recherches alimentent des fichiers puis un travail de composition, je fais tout ça de façon extrêmement successive et je m'interdis absolument d'écrire pendant que je cherche et que je compose. Certains peuvent peut-être tout faire en même temps mais ce n'est pas mon cas. Je n'écris que quand j'en ai assez, dans tous les sens du terme, et ça par contre, je le fais très brutalement et très très vite. Peste et Choléra, je l'ai écrit dans trois chambres d'hôtel successives, à Dalat, à Nha Trang et à Saigon."

Au final, un livre au style surprenant et parfois déroutant, une lecture à plusieurs niveaux, un roman épuré du romanesque qui respecte l'intégrité du personnage avec toujours en filigramme ce narrateur, le même d'un livre à l'autre qui sème des détails comme des petits cailloux, joue avec le texte et le lecteur : "en général, je prends une rue et je raconte son histoire sur un siècle et demi. Avec Peste et Choléra ce n'est pas une rue, plutôt un quartier, celui de Vaugirard rattaché à Paris en 1860 et où se trouve maintenant l'Institut Pasteur".

Yersinia Pestis
Un chapitre de Peste et Choléra est consacré au passage de Yersin à Hong Kong. Deux mois seulement en 1894 mais deux mois qui comptent puisque c'est dans un contexte de rivalité avec des chercheurs japonais et grâce à son formidable instinct scientifique qu'il y découvre le bacille de la peste auquel son nom est désormais attaché : Yersinia pestis. Une découverte qui n'a rien d'anecdotique et qui peut être associée à d'autres découvertes médicales faites à Hong Kong (grippe aviaire en 1997, SRAS en 2003), comme si Hong Kong avait toujours joué un rôle important de sentinelle pour les maladies infectieuses ... un rôle toujours d'actualité.

Yersin à Hong Kong
A Hong Kong s'il ne reste rien du passage de Yersin, le souvenir en est tout de même cultivé dans le quartier de Sheung Wan. C'est là, autour de la rue Tai Ping Shan (???), qu'éclata et se propagea la peste bubonique en mai 1894 entrainant la mort dans son sillage. Le gouvernement de Hong Kong de l'époque introduisit toute une série de mesures : nettoyage du quartier, destruction d'habitations pour établir Blake Garden et l'Institut Bactériologique. Depuis 2009, dans le jardin du musée des sciences médicales (Hong Kong Museum of Medical Sciences) de Cane Lane un buste d'Alexandre Yersin rappelle la contribution apportée par le chercheur français né il y a 150 ans en Suisse, mort il y a 70 ans à Nha Trang et dont on fêtera la découverte du Yersinia Pestis l'année prochaine, 120 ans après ...

L'Institut Pasteur à Hong Kong
Le centre de recherche HKU-Pasteur Research Center (HKU-CPR) est un laboratoire de recherche commun créé en 1999, inauguré en octobre 2000 issu d'un projet de collaboration à long terme entre l'Institut Pasteur et l'Université de Hong Kong (HKU). Depuis 2003, HKU-CPR est un laboratoire de recherche des maladies infectieuses virales, membre depuis 2004 du réseau international des Instituts Pasteur.

 

Propos recueillis par Sophie Mabru (www.lepetitjournal.com/hong-kong), vendredi 16 mai 2014

Infos pratiques:

Peste et choléra de Patrick Deville, publié au Seuil,  en vente chez Parenthèses

Exposition "Plagues, from the the plague to new emerging infectious diseases. A tribute to Alexandre Yersin and other lifesaving science heroes" jusqu'au 29 juin 2014 au Hong Kong Museum of Medical Sciences

En savoir plus sur l'Institut Pasteur à Hong Kong:

RECHERCHE - L'Institut Pasteur renforce sa collaboration avec l'Université de Hong Kong

Site de HKU-CPR ICI 

 

 

lpj 20
Publié le 15 mai 2014, mis à jour le 16 mai 2014
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