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Traversée de la nouvelle Hô Chi Minh-Ville

La récente extension de Hô Chi Minh-Ville a profondément redessiné la carte urbaine du Sud vietnamien. En reliant l'ancienne Vũng Tàu au centre historique grâce à une nouvelle ligne de bus électrique, il est désormais possible de traverser une mégapole de près de 100 kilomètres de long. Récit d'un voyage où chaque arrêt révèle les mutations d'une ville devenue l'une des plus vastes d'Asie du Sud-Est.

Traversée de la nouvelle Hô Chi Minh-VilleTraversée de la nouvelle Hô Chi Minh-Ville
Écrit par Ngọc Trân
Publié le 1 août 2026

Peu imaginent que, au-delà de l’air climatisé et du silence feutré de ce bus électrique, cette longue bande de bitume, longue de près de 100 kilomètres, garde la trace de frontières invisibles désormais abolies. 

Depuis la réforme qui a annexé la ville côtière de Vũng Tàu à l’immense Hô Chi Minh-Ville, les points de repère vacillent. À bord de la ligne 172, un parcours banal se transforme en une traversée politique, sociale et presque intime d’un empire urbain en train de changer de peau.

Ce matin-là, la ville - l’ancienne ville de Vũng Tàu s’efface peu à peu. Elle flotte encore dans une brume épaisse, comme si elle hésitait à abandonner son identité. Le bus avance. Avec lui défilent des quartiers, des fortunes, des croyances et des ambitions qui racontent l’âme d’un Sud vietnamien en mouvement.

Une nouvelle reconfiguration bouleversante

À 05 h 55, mes pas claquent sur le bitume de la gare routière de Vũng Tàu, non loin de ma résidence secondaire.

 

Départ : le bus 172 attendait à la gare routière de Vũng Tàu.
Départ : le bus 172 attendait à la gare routière de Vũng Tàu.

 

À 06 h, la ligne 172 s’ébranle. Ce bus électrique flambant neuf a été mis en service il y a à peine deux semaines par Phương Trang. Dans cette cabine haute et presque vide, je suis seul à observer le paysage se réveiller. Nous quittons la basse Hô Chi Minh-Ville, excroissance maritime d’une mégapole qui a récemment absorbé Bình Dương et Vũng Tàu.

Cette recomposition administrative bouscule la mémoire des lieux. Habiter au bord de l’océan n’est plus un exil provincial ; c’est désormais vivre à l’une des extrémités d’une seule et même ville. Le bus s’engage sur Xô Viết Nghệ Tĩnh, tourne sur Lê Hồng Phong, puis longe un petit restaurant de phở gà hanoïen dont la vapeur envahit déjà la rue encore endormie.

Au Ngã Năm, carrefour des cinq voies, je regarde, avec un regret presque géomantique, le complexe résidentiel adossé à la colline que je n’ai pas acheté autrefois. Le feng shui y était parfait ; aujourd’hui, ce sont les prix qui le rendent inaccessible.

Le bus joue son rôle le plus juste : celui d’un miroir social. Espace de passage et de silence partagé, il réunit étudiants, travailleurs et anonymes, loin du confort hermétique des limousines privées.

À 06 h 12, nous pénétrons l’ancienne zone de Chí Linh. Jadis délaissée, elle s’est transformée en un pôle saturé de cafés. Surgissent alors les silhouettes de Vũng Tàu Skyview et Vũng Tàu Gateway. Cette manie de baptiser le béton avec des anglicismes imprononçables pour les aînés frise parfois le ridicule. Comment une grand-mère expliquera-t-elle son adresse à un livreur ? L’enseigne veut faire monde avant même que l’habitat ait pris racine.

Et une nouvelle autoroute se profile

Plus loin, le long de l’interminable Bình Giã, les pelleteuses grignotent les dernières lisières de verdure qui bordent l’avenue Võ Nguyên Giáp pour préparer une nouvelle autoroute. La ville avance, mais efface en chemin ce qu'elle prétend relier.

La route multiplie les mirages. À l’entrée de Bà Rịa et Long Hương, plusieurs restaurants affichent la même enseigne. Au Viêt Nam, la protection des marques reste souvent lettre morte : le succès engendre la copie, et l’original se dissout dans sa réputation.

Notre itinéraire croise aussi des monuments d’ambition humaine : la villa kitsch de Thiện Soi, ancienne demeure d’un parrain de l’usure aujourd’hui déchu ; l’église de Song Vĩnh, réplique en béton gris de Notre-Dame, plantée au cœur des paysages dévots de Phú Mỹ. Cette imitation n’est pas qu’une question de goût ; elle révèle une certaine économie du prestige : l’important n’est pas la fidélité, mais la possibilité de s’approprier immédiatement son image.

Après une halte à la station laitière de Long Thành, nous pénétrons dans la partie qui était autrefois la province de Đồng Nai. Devant une pagode d’inspiration taïwanaise, mes pensées dérivent jusqu’au temple Nan Tien de Sydney, où l’on s’offre des statuettes sacrées à prix d’or. Le capitalisme spirituel semble obéir aux mêmes logiques, d’un côté comme de l’autre de l’océan.

 

Arrêt d’une dizaine de minutes presque au milieu du trajet: station laitière de Long Thành
Arrêt d’une dizaine de minutes presque au milieu du trajet: station laitière de Long Thành


À 08 h 01, le bus s’insère enfin sur l’autoroute vers la haute Hô Chi Minh-Ville. Nous rampons sur la « voie basse vitesse », souvent paralysée par des embouteillages, d’après notre chauffeur. De grandes palissades bleues annoncent un futur élargissement : la promesse d’un trafic plus fluide passe d’abord par la reconnaissance de sa saturation actuelle.

À 08 h 09, nous traversons le grand fleuve Đồng Nai. Sous nos roues défilent aussi des forêts de palmiers d’eau et des palétuviers, derniers paysages  sauvages du delta, tandis que des grues industrielles s’agitent en arrière-plan. 

Le contraste est brutal 

La silhouette de l’ancienne Hô Chi Minh-Ville perce enfin la brume.

À la sortie de l’autoroute, le contraste est saisissant : un temple bouddhiste fait face à des maisons de ville aux façades inspirées, parfois de façon caricaturale, de l’architecture haussmannienne. Nous longeons le quartier huppé de Sala. Pour les Saïgonais de souche, ce marais urbanisé à prix d’or reste encore la banlieue ; le prestige n’efface pas la mémoire du sol.

Le trafic s’asphyxie. Des berlines impatientes violent la voie réservée aux bus. Après avoir frôlé le chantier de l’Eco Smart City de Lotte, nous plongeons dans le tunnel de Thủ Thiêm à 08 h 32, pour en ressortir deux minutes plus tard au centre-ville. Le passage souterrain ressemble à une transition brutale entre deux époques : celle qui se construit et celle qui résiste encore.

À 08 h 40, le bus s’arrête à l’arrêt de Hàm Nghi. Le trajet aura duré 2 h 40  et coûté 110 000 VND pour franchir cette frontière invisible d’environ 100 kilomètres. Quelques minutes plus tard, j’embarque sur le 44 vers l’ancien District 4, ligne désormais gratuite sur simple scan de la carte d’identité, comme toutes les autres lignes à Hô Chi Minh-Ville.

 

Arrêt d’une dizaine de minutes presque au milieu du trajet: station laitière de Long Thành
Arrêt de Hàm Nghi, à deux pas du marché Bến Thành : c'est ici que j'embarque à bord du bus 44

 

En poussant la porte de ma résidence principale rue Vĩnh Khánh vers 08 h 55, je contemple les tours de trente étages de Bến Vân Đồn. Ma haute Hô Chi Minh-Ville est là, bruyante et verticale, reliée par un fil de béton à cette basse ville liquide qui est l’ancienne Vung Tàu et qui, désormais, partage le même destin municipal. Pour décrire cette nouvelle géographie urbaine, j’aime opposer une "haute Hô Chi Minh-Ville", cœur historique, vertical et financier, à une "basse Hô Chi Minh-Ville", plus liquide, sablonneuse et tournée vers la mer, héritière de l’ancienne Vũng Tàu.

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