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Arnaud de La Grange : « La guerre met à nu »

Par Lepetitjournal Ho Chi Minh Ville | Publié le 18/06/2021 à 10:41 | Mis à jour le 18/06/2021 à 13:57
Photo : © Antoine Besson
Arnaud de La Grange - Le huitième soir

En juillet 1954, la France signait avec le Vietnam les accords de Genève qui mettaient fin à la guerre d'Indochine. 65 ans après, Arnaud de La Grange publiait Le huitième soir, récit romanesque de la dernière semaine de combat à Diên Biên Phu relatée à travers les écrits imaginaires d'un parachutiste français. Un livre intense, plein de vie, qui nous emmène au cœur de la bataille. Une occasion de parler du passé et de son actualité.


Pourquoi avoir signé un livre sur Diên Biên Phu 65 ans après la bataille ?

A dire vrai, c’est plutôt une idée que j’ai combattue. Revenir sur cette guerre coloniale me paraissait absurde. Et puis, comme souvent avec les idées de roman, le hasard s’en est mêlé. J’ai habité en Chine pendant cinq ans. J’en ai profité pour faire un voyage en famille à Diên Biên Phu qui m’avait d’autant plus marqué que je m’étais posé plus jeune la question d’une carrière militaire. Je suis retourné sur les lieux quelques années plus tard à l’occasion d’une série de reportages sur les grands champs de batailles du passé et ce qu’ils sont devenus aujourd’hui. J’y suis allé au moment de l’anniversaire de la chute du camp et j’y ai été pris d’une intense émotion. Il y avait la sensualité de cette nature, la douceur du climat, le village coquet de Diên Biên Phu, les collines verdoyantes. Bien sûr à l’époque, en 1954, le paysage était tout autre mais je me souviens m’être demandé ce que pouvait penser un jeune homme de 26 ans qui savait qu’il allait mourir dans cette apocalypse au milieu de ce printemps magnifique, et alors que Paris était en fête. C’est peut-être cette question qui est à l’origine du roman.
 

Arnaud de La Grange, auteur du livre vietnamien Le huitième soir sur Dien Bien Phu
Vue aérienne du site en 1953.


Pourquoi écrire sur Diên Biên Phu aujourd’hui vous paraissait-il absurde ?

Je n’avais pas envie d’écrire sur la guerre. Je n’étais pas sûr qu’en France on ait très envie de lire un roman sur Diên Biên Phu. Je ne pouvais pas me mettre dans la peau d’un Bô Dôi vietnamien. Ça aurait sonné faux. Il fallait donc que j’écrive l’histoire d’un Français au milieu d’une guerre coloniale : j’avais peur de tomber dans la caricature. Et puis l’idée s’est imposée. Et j’ai écrit ce roman qui n’a aucune prétention de justifier quoi que ce soit. Il n’y a aucune idéologie dans ce livre. Je ne prétends même pas raconter cette bataille ou bien la guerre. Je me suis servi de Diên Biên Phu comme d’un cadre dramaturgique intense, une toile de fond qui fait ressortir davantage la nature humaine. J’ai voulu être au plus près de la vérité des faits, à hauteur d’homme : que la faim, la peur, la pluie, la boue sonnent juste. Je me suis pour cela beaucoup appuyé sur mes lectures et mes rencontres avec les anciens combattants.
 

Arnaud de La Grange, auteur du livre vietnamien Le huitième soir sur Dien Bien Phu
Détachement de M24 en action à Diên Biên Phu.


Justement, quelle est la part de vécu dans ce livre ?

Je me suis, en premier lieu, beaucoup documenté. Il y a toute une littérature de ceux qui ont vécu la bataille (comme Jean Pouget qui est devenu par la suite grand reporter au Figaro) et de nombreux historiens. Le Colonel Jacques Allaire, qui était dans le bataillon de Bigeard, m’a également fait la grande amitié de relire mon texte pour m’assurer de son réalisme. Mais en aucun cas ce livre ne prétend détenir une quelconque vérité historique, d’autant plus que parmi tous ceux qui ont vécu cette bataille, il y a des ressentis très différents. Ce qui est fascinant avec Diên Biên Phu, ce sont les conséquences immenses de cette bataille. C’est un événement historique fondateur du Vietnam contemporain qui a mis fin à la guerre d’Indochine et a signé le début de la fin de l’empire français. Cette défaite française a eu des répercussions importantes en Algérie et ailleurs.

Ce qui frappe aussi, ce sont les sacrifices insensés qui ont été consentis des deux côtés. Côté vietnamien, personne n’aurait cru que le flux logistique et l’acheminement des canons n’était possible que par la force des hommes : eux l’ont fait ! Dans Paroles de Bô Dôi, on raconte que les hommes se jetaient sur les meurtrières des mitrailleuses pour faire rempart de leur corps afin que les soldats qui suivaient passent. Côté français, c’était tout aussi intense avec cette défense du camp retranché qui fut incroyable : ce mystère humain de tous ces volontaires qui ont sauté quasiment jusqu’à la fin alors qu’ils n’avaient plus aucune chance de changer le cours des choses. Ils ne l’ont pas fait nécessairement par amour du drapeau ou de la France mais davantage au nom d’une grande fraternité humaine. Ils ne pouvaient pas laisser leurs amis, leurs frères d’armes, si je puis dire, dans le pétrin. La fraternité humaine à la guerre est très importante. C’est parfois le seul lieu de rédemption au milieu de l’horreur, du chaos et de l’absurdité de la bataille. Des combattants l’ont très bien décrit.
 

Arnaud de La Grange, auteur du livre vietnamien Le huitième soir sur Dien Bien Phu
Troupes françaises dans les tranchées.


Le roman met très bien en scène cette proximité humaine. Quel sens a le sacrifice de tous ces hommes ?

La guerre d’Indochine a évolué entre son début et sa fin. À la fin elle semblait avoir perdu son sens : est-ce qu’il s’agissait de défendre l’empire français ? Combattre les indépendantistes ? Contrer le communisme en Asie du Sud-Est avec l’aval des Américains ? Les soldats eux-mêmes, d’après leurs témoignages, souffraient de cette perte de sens. Mais le sens du devoir primait : « Nous sommes là et nous nous battrons jusqu’au bout », semblaient-ils penser. C’est la fraternité humaine et ce qu’ils se devaient les uns aux autres qui faisaient tenir les soldats au milieu de l’horreur et de l’épuisement.

Il y a eu des gestes d’amour au cœur de la guerre. Évidemment c’est paradoxal car les soldats étaient là pour tuer l’ennemi. Mais même si l’après Diên Biên Phu a été très dur – beaucoup ne réussirent pas à pardonner ce qui s’est passé, non pas pendant la bataille mais après : les grandes marches, les camps de prisonniers, les exécutions – il y a une estime réciproque, un respect pour les combattants quels qu’ils soient. Il n’y a plus de haine : nous avons partagé cette bataille incroyable et les rencontres d’aujourd’hui entre anciens, y compris des camps adverses, sont empreintes d’émotion et du sentiment d’un lien unique entre la France et le Vietnam du fait de cette histoire commune. Il ne faut certainement pas occulter l’horreur et l’absurdité des choses mais il faut aussi se souvenir de ce pourquoi  ce combat a été mené et l’engagement humain des deux côtés qui ne peut que nous interpeller.
 

Arnaud de La Grange, auteur du livre vietnamien Le huitième soir sur Dien Bien Phu
Soldats viêt minh durant un assaut.

 

Vous faites écrire à votre personnage : « Je n’ai pas le sens du sacrifice ». N’est- ce pas paradoxal pour un soldat qui saute rejoindre un combat perdu d’avance ?

Je parle ici de sacrifice au sens suicidaire du terme. Ça a encore été dit récemment à propos des deux commandos qui sont morts en opération pour libérer deux otages français. Beaucoup de médias ont dit qu’ils s’étaient « sacrifiés » ! Certains militaires ont réagi en rappelant que ces hommes ne s’étaient pas sacrifiés à proprement parler mais qu’ils avaient fait leur devoir qui peut aller jusqu’au sacrifice de leur vie. Il y a là une distinction importante : un soldat ne se sacrifie pas, il fait son devoir ! Dans le cas de mon personnage, il s’agit de dire qu’il ne recherche pas la mort ou l’immolation, il ne veut pas tourner le dos à la vie ! Au contraire il est très tourné vers la vie : il est torturé par l’idée de mourir si jeune mais il assume ses choix et ne va pas reculer pour autant. C’est en fait un peu par amour de la vie qu’il choisit potentiellement la mort. Pour lui, vivre, c’est vivre comme un homme ; et vivre comme un homme c’est ne pas abandonner ses amis !

Il y a aussi chez mon héros une part de dépassement de soi par la guerre. Fort heureusement on peut se dépasser autrement qu’en faisant la guerre mais c’est la voie qu’il a choisie. L’intensité de ce qu’il vit à cet instant, dans cette bataille, suscite en lui l’évocation de tout ce qui a fait sa vie. C’est le cas de toutes les situations extrêmes mais en particulier de la guerre : il y a un dépouillement  de soi-même. Dans notre monde où nous sommes extrêmement sollicités et connectés, il y a des gens, par effet ricochet, qui essayent de se dépouiller, d’élaguer le superflu. La guerre le fait d’elle-même : vous êtes tellement dans des logiques de survie que tout le reste devient accessoire. Cela vous recentre sur des tas de choses essentielles : ce que vous vivez, votre rapport à la vie ou à la mort, les sentiments, les interrogations, la transcendance... La guerre met à nu ! Mais encore une fois ce n’est pas pour cela qu’il faut la glorifier ou la rechercher. C’est une conséquence. 
 

Dien Bien Phu au Vietnam
Troupes du Viet Minh plantant leur drapeau sur le quartier général français capturé.


Qu’est-ce que l’oubli ou la déconsidération de cette bataille signifierait aujourd’hui ?

Au niveau collectif, la bataille de Diên Biên Phu est un événement fondateur du Vietnam contemporain. Il y a d’ailleurs des voyages d’éducation patriotique sur le site au Vietnam : des entreprises, des élèves, des promotions de fonctionnaires vont s’imprégner de cette histoire. Côté Français c’est tout autre chose. L’histoire coloniale de la France fait l’objet de débats. Elle a ses parts sombres et ses parts lumineuses. Pour autant, faire mémoire est nécessaire car occulter des évènements, qu’ils soient glorieux ou douloureux, signifie marcher de manière bancale vers l’avenir. Il faut garder la mémoire de ce qui a été fait et tenter de l’apaiser. Ce sont les combattants qui donnent l’exemple. Ceux qui font les polémiques sont souvent ceux qui n’ont jamais tiré un coup de fusil et qui restent assis sur le velours de leur siège. Les vrais combattants sont ceux qui ont le plus de recul, de hauteur de vue et de respect pour l’autre. Et ce n’est pas valable que pour Diên Biên Phu.
 

Arnaud de La Grange, auteur du livre vietnamien Le huitième soir sur Dien Bien Phu
Des soldats français capturés de Dien Bien Phu, escortés par des troupes vietnamiennes, marchant vers un camp de prisonniers de guerre.


Propos recueillis par Antoine Besson


Ce livre, publié en mars 2019 aux éditions Gallimard, est sorti au format poche en avril 2021.
 

Arnaud de La Grange écrivain au Vietnam
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