Mardi 4 août 2020
Heidelberg Mannheim
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Johan Holten : « La Kunsthalle doit s’ouvrir à la diversité »

Par Anaïs Kelly | Publié le 17/07/2020 à 15:30 | Mis à jour le 17/07/2020 à 16:01
Photo : © Kunsthalle Mannheim / Daniel Lukac
Johan Holten Kunsthalle Mannheim

Directeur de la Kunsthalle de Mannheim, Johan Holten présente la nouvelle exposition « Umbruch » qui se tient du 17 juillet au 18 octobre 2020 et indique comment le musée souhaite se diversifier à l’ère du multiculturalisme.

Né à Copenhague en 1976, Johan Holten est un touche à tout. Danseur de formation, il évolue en premier lieu au cœur de l’Ecole Royale de Ballet du Danemark, avant d’exercer en tant que danseur professionnel à Hambourg entre 1994 et 1996. En 2006, il obtient un diplôme d’histoire de l’art et d’études culturelles à l’université Humboldt à Berlin. Il devient alors directeur de la Heidelberger Kunstverein (L’association d’art de Heidelberg) avant d’arriver à la tête de la Kunsthalle de Baden-Baden en 2011. Depuis bientôt un an, il dirige la Kunsthalle de Mannheim, où se déroule l’exposition « Umbruch » (Bouleversement), une exposition tout aussi innovante que les précédentes dont il fut commissaire. Lepetitjournal.com/heidelberg-mannheim a eu le privilège d’interviewer Johan Holten afin d’en savoir plus sur ses projets et évoquer l’avenir de la Kunsthalle.

 

Lepetitjournal.com/heidelberg-mannheim : vous êtes directeur de la Kunsthalle de Mannheim depuis septembre 2019. Lors de votre fête d‘inauguration, vous avez affirmé être désireux de développer la collection dans une perspective de « présent globalisé ». Pouvez-vous nous en dire plus ?

Johan Holten : quand on arrive à la tête d’une grande institution comme l’est la Kunsthalle de Mannheim, la question est de savoir de quelle manière on souhaite la façonner. Mannheim est une ville multiculturelle, qui réunit près de 170 nationalités différentes : il paraît alors évident que le challenge est de trouver un moyen de s’adresser à ces communautés, en tant qu’audience bien sûr, mais pas seulement ! A l’heure de la mondialisation, il est essentiel d’amener de nouveaux artistes au sein de nos collections : cela passe notamment par la diversification de notre collection de sculptures. Pour notre nouvelle exposition « Umbruch », nous avons convié 3 artistes de différents horizons  : Hu Xioyuan de Pékin, Kaari Upson de San Bernardino dans la banlieue de Los-Angeles et la Germano-Turque Nevin Aladağ, dont les travaux seront ajoutés à la collection permanente. Je suis d’ailleurs très heureux de pouvoir influencer le futur de la collection dès la première exposition dont je suis le commissaire. Porter un regard moderne sur la collection affecte aussi notre vision de l’histoire. En 1925, l’exposition « Neue Sachlichkeit » (Nouvelle objectivité) n’était composée que de travaux d’hommes. Aujourd’hui, on cherche à remettre en lumière les artistes femmes, nous avons alors décidé de mettre en avant le travail d’Hanna Nagel, de Jeanne Mammen et d’Anita Rée.

 

« Umbruch » évoque les nombreux bouleversements qui traversent nos sociétés contemporaines, tout en faisant écho à l’exposition « Neue Sachlichkeit » (Nouvelle objectivité) qui s’était tenue à la Kunsthalle en 1925. Elle aborde également des thèmes très actuels comme les droits des femmes. Quels messages souhaitez-vous véhiculer à travers cette exposition ?

Certaines voix ne peuvent et ne doivent plus rester silencieuses

Le but de cette exposition est non seulement d’afficher une diversité d’objets, en passant par la performance, la sculpture, la vidéo, les peintures datant de la « Nouvelle objectivité », mais au-delà de tout cela, non cherchons surtout à montrer une diversité de voix. Les bouleversements auxquels notre société doit faire face montrent bien que certaines voix ne peuvent et ne doivent plus rester silencieuses. La crise sanitaire ou encore le boom du mouvement « Black Lives Matters » n’ont fait qu’exacerber ces bouleversements. Le film de Clément Cogitore réunissant sur la scène de l’Opéra Bastille à Paris des jeunes de diverses origines pour une battle de danse au gré des « Indes galantes » de Jean-Philippe Rameau est une magnifique image pour illustrer ce challenge d’intégrer une multiplicité de voix qu’ont les institutions culturelles. Je ne crois pas que nous réussirons à atteindre de nouvelles audiences tant que nous ne serons pas prêts à insuffler un changement de notre côté aussi, à se demander sans cesse : « qui a le droit à la parole ? ». Voilà le challenge auquel la Kunsthalle doit faire face. Nous verrons si cela aura marché dans 10 ou 15 ans !

 

Kunsthalle Mannheim Umbruch facade architecture
La façade de la Kunsthalle Mannheim. © Kunsthalle Mannheim / Constantin Meyer

 

« Umbruch » est d’ailleurs la première exposition dont vous serez commissaire à Mannheim. Elle réunit des artistes de différentes nationalités. L’art est-il pour vous un langage universel ?

Les musées sont justement là pour en proposer une traduction, une lecture et établir le dialogue à la croisée des cultures

Selon moi, dire que l’art est universel serait un peu fort. Certes, cette idée est intéressante et c’est justement le rôle et le défi des musées que de nous faire sortir hors de notre sphère culturelle... l’art est un fabuleux moyen pour le faire. On ne le réalise peut-être pas mais parfois il est difficile pour nous d’être confrontés à des œuvres venant d’un contexte nous étant totalement étranger et les musées sont justement là pour en proposer une traduction, une lecture et établir le dialogue à la croisée des cultures. Je veux créer ce débat, mais je ne suis pas non plus naïf au point de croire qu’une œuvre d’art est toujours comprise de manière universelle.


En raison de la crise sanitaire, la Kunsthalle de Mannheim a malheureusement dû fermer ses portes pendant 8 semaines. Quelles en sont les répercutions ?

Bien que nous l’ayons senti venir dès le mois de janvier, ça a été un véritable choc. Cela a installé extrêmement de doutes : les artistes pourront-ils venir pour l’inauguration de « Umbruch », qui devait d’ailleurs se tenir à l’origine en mai ? Nous avons vécu dans un climat d’incertitude. Il fallait dès lors définir une nouvelle date, trouver le bon moment afin que le public soit lui aussi prêt à découvrir l’exposition. Je suis finalement très satisfait de la décision que nous avons prise début mai : l’exposition devait se tenir le plus vite possible, nous ne souhaitions pas repousser l’évènement à l’hiver prochain. A mes yeux, il était très important que nous, les institutions culturelles, restions fortes et que notre engagement social soit le même malgré la crise que nous traversons. Bien sûr, la pandémie a bouleversé le monde de l’art, non seulement dans son contexte, mais aussi de manière visuelle : les chorégraphies d’Alexandra Pirici mettent en scène une dizaine de danseurs équipés de masques ayant été conçus spécialement pour l’occasion, devenant ainsi des véritables pièces d’art.


Mannheim, jumelée avec Toulon est une ville très francophile. D’ailleurs, fin 2019, la Kunsthalle de Mannheim a accueilli l’exposition « Inspiration Matisse » . Cette dernière a été complétée par « Liebe, Alltag, Akrobaten. Graphik um 1900 » (Amour, vie de tous les jours, acrobates. Graphiques autour de 1900.), présentant les estampes de 7 artistes français. Enfin, jusqu’en 2021 on pourra également retrouver les travaux d’Édouard Manet. Quelle place souhaitez-vous accorder à l’art francophone en général dans les prochaines années ?

La Kunsthalle de Mannheim a toujours eu une forte connexion avec la France

La Kunsthalle de Mannheim a toujours eu une forte connexion avec la France, et ce dès le début avec son premier directeur qui avait acquis des tableaux français, ce pourquoi il avait d’ailleurs été très critiqué. C’était en quelque sorte une guerre culturelle entre la France et l’Allemagne, alors qu’aujourd’hui nous avons plus tendance à considérer les œuvres respectives de ces pays comme faisant avant tout partie d’un héritage européen. Je trouve cela presque ironique, mais à la fois très intéressant. Aujourd’hui le défi est justement de trouver une manière de sortir de ce carcan européen pour intégrer des pièces d’art de différents horizons, par exemple venant d’Afrique. Bien sûr l’art français continuera d’occuper une place importante à la Kunsthalle, de par la collection permanente qui fait que le musée est intimement lié à ce pays, mais aussi à la position de la ville dans le sud-ouest du pays. Toutefois cela ne restera qu’une perspective parmi tant d’autres. D’ailleurs, la Kunsthalle de Mannheim accueillera à l’automne la jeune artiste plasticienne française Elsa Guillaume.


Plus d'informations sur l'exposition « Umbruch »  ici

Kunsthalle Mannheim
Friedrichsplatz 4
68165 Mannheim

 

Anaïs Kelly

Anaïs Kelly

Anaïs est franco-américaine. Elle aime la bande-dessinée, les voyages et s’intéresse particulièrement à la culture germanophone. Elle est aussi rédactrice web pour Lepetitjournal.com Allemagne.
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