Édition internationale

Nada Debs : un langage entre les cultures, désormais ancré à Dubai

Designer libanaise ayant grandi au Japon, Nada Debs tisse depuis plus de vingt ans des passerelles entre traditions artisanales et modernité. À l’occasion de l’ouverture de sa première boutique à Dubai, elle revient sur son parcours, ses inspirations et l’évolution d’une marque devenue référence internationale.

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Écrit par Marie-Jeanne Acquaviva
Publié le 29 avril 2026, mis à jour le 3 mai 2026

Il y a des designers qui fabriquent des meubles en série, et puis il y a ceux qui fabriquent des histoires que l’on peut toucher du doigt, des histoires qui tissent des ponts entre les cultures. Nada Debs appartient à la seconde catégorie. Depuis plus de vingt ans, cette créatrice libanaise qui a grandi au Japon construit, pièce après pièce, un langage visuel qui relie l'Orient, l’Occident et le Japon, la tradition, la modernité, et le geste artisanal, la rigueur géométrique à la douceur. D’un projet artisanal jamais pensé comme un “business”, elle a aujourd’hui enchaîné les collaborations prestigieuses et éclectiques de Dior à Ikea, de Converse à Louis Vuitton. Nous la rencontrons à Dubaï, où elle vient d'ouvrir sa première boutique avec son fils Tamer, un nouveau chapitre qui naît avec ce vaisseau amiral aux baies vitrées grandes ouvertes sur la place centrale d’Alserkal, et le mystérieux hublot du premier étage.

 

Lepetitjournal.com/dubai : Pourquoi enfin une boutique hors du Liban, et pourquoi Alserkal ?

Nada Debs : J’y suis vraiment heureuse, d’être dans cette cour avec ce jardin, au milieu d’un va et vient incessant. Cette année a été dure, la situation à Beyrouth est sombre, la naissance de cette boutique a été difficile, mais aujourd’hui je m’y sens vraiment bien. C’est à la fois un espace ouvert, chaleureux mais j’y trouve aussi le calme nécessaire à la création. Pour m’approprier cet espace semi industriel j’ai décidé de monter une boîte dans une boîte. L’entrepôt métallique froid et intimidant avec ses 17m de hauteur sous plafond a ainsi complètement changé d’aspect. En incrustant une boîte de bois à l’intérieur j’ai joué avec les codes qui m’appartiennent et je suis vraiment heureuse de ce résultat : une boutique de luxe qui fonctionne à ma manière, avec la sérénité et une sensualité du bois tout en ayant conservé son identité industrielle. La marque a beaucoup grandi, nos clients sont internationaux, et nous ne sommes vraiment pas une marque de « mall », Alserkal est arrivé au bon moment.

NADA

 

Est-ce que votre enfance au Japon influence encore votre esthétique et votre travail ?

Oui absolument, nous avons monté ce projet de “Majlis Japonais” à l’occasion de notre travail avec les papiers peints De Gournay : notre « Ochaya Majlis”, c’est un salon de thé japonais immersif aménagé avec notre mobilier et leur papier peint. Pour moi ce genre de croisement culturel n’est pas du tout acrobatique, même si je comprends qu’un néophyte en lisant “majlis” et “japonais” mis côte à côte ne ressente pas spontanément ce qui peut les lier : mais à mes yeux cette association est riche de sens et de correspondances.

À mes yeux la sérénité, la géométrie, le caractère paisible de l’essence de l’Islam a des échos sensibles et un alignement très clair avec l’esthétique la rigueur japonaise dans laquelle j’ai grandi.

J'ai exploré la géométrie dans tous les matériaux : plexiglas, résine, acier, béton, en y enchâssant des fragments de nacre ou de marqueterie. Pour moi, cette façon de m’exprimer c'est aussi le pont entre mes deux cultures : la géométrie est universelle, tout le monde la comprend et la ressent.

 

Qu’est-ce qui a changé dans la pratique de votre design, dans ce qu’est devenu « Nada Debs » aujourd’hui ?

Je dirais que depuis mes premières expérimentations avec la nacre de Damas, mes premières pièces à Beyrouth et aujourd’hui : la plus grande différence est que pendant des années je n’ai pensé qu’à créer sans vraiment me préoccuper de l’aspect commercial, j’étais toute à ma passion et à la découverte des artisans et à faire vivre leur talent en le réinterprétant, sans jamais me poser la question de ce qui serait commercialement intéressant ou pas.

 

Certaines de vos collaborations ont été très médiatisées, comme celles avec Ikea, Dior ou Vuitton, comment les avez-vous vécues ?

NADA DEBS

Aujourd’hui mon fils Tamer Khatib m’a fait comprendre en souhaitant venir travailler pour « Nada Debs » que justement j’avais entre mes mains bien plus que de l’artisanat, mais une marque très forte, avec une identité et un potentiel unique. Par exemple le fait que Louis Vuitton soit venu vers nous pour créer un coffret de Bakhour, si typiquement oriental, à l’occasion du Ramadan, mais que la richesse de nos échanges ait ensuite donne vie à un second projet en maroquinerie, le sac Capucine, dont les 60 exemplaire de l’édition limitée se sont tout de suite vendus, cette synergie qui tisse en quelque sorte une création entre plusieurs cultures, c’est au centre de ce que j’ai toujours voulu exprimer. Depuis le début de mon aventure créatrice j'avais cette idée en tête : je voulais que le monde vienne à nous, plutôt que ce soit nous qui allions vers les autres. Quand Dior nous a contactés pour créer des coffrets pour un parfum, c'était un moment important, une maison mondiale reconnaissait la valeur de notre savoir-faire.

J’ai adoré chacune de ces collaborations, c’est toujours un dialogue respectueux et enrichissant.

 

Ici aux Émirats j’ai justement envie de développer ce qui fait que pratiquement chaque visiteur de notre boutique s’exclame « oh cet endroit est tellement unique pour Dubaï ! » Je me rends compte qu’effectivement nous proposons quelque chose de très particulier, tout en étant universel. J’ai aussi envie d’aller en ce sens, de chercher des projets de décoration d’intérieur, refaire des maisons locales vintage des années 70/80, travailler avec des architectes en construisant de zéro, dans l’un et l’autre cas il y a une marge énorme, un espace libre pour vraiment créer quelque chose de significatif et aligné avec une identité forte

 

Vous semblez prête aujourd’hui à reconnaître le travail accompli les 25 dernières années, que souhaitez-vous à Nada Debs pour les années à venir ?

Pendant de nombreuses années, j'ai eu l'impression que ce que je faisais n'était jamais suffisant. Mais quand je repense aux vingt-cinq dernières années, je reconnais que quelque chose de significatif a été construit. Ce n'est pas une question de réussite commerciale pour moi, ce qui compte, c'est le message, la visibilité d’un certain type d’artisanat, d’une certaine identite culturelle, de sa valeur intrinseque. Aujourd’hui j’ai le sentiment d’avoir créé un langage visuel qui relie l’Orient à l’Occident, l’Asie à l’Islam, la tradition à la modernité. Je me sens prête avec l’arrivée de Tamer et sa place grandissance dans l’entreprise, pour ouvrir les prochains chapitres, et faire résonner ce message au-delà du Liban, au delà de Dubai, vers l’Europe et le reste du monde.

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