Mercredi 21 octobre 2020

Antonia Carver, la directrice du Jameel Arts Centre

Par Marie-Jeanne Acquaviva | Publié le 17/08/2020 à 20:00 | Mis à jour le 17/08/2020 à 20:00
Antonia CARVER, Director of Art Jameel. Courtesy of Art Jameel_5_0

Le Petit Journal a eu la chance de voler quelques minutes à la passionnante et passionnée Antonia Carver, qui dirige les équipes d’Art Jameel aux Émirats Arabes Unis et en Arabie Saoudite, supervisant leurs programmes dans les domaines des arts, du patrimoine et de l'éducation. Elle a rejoint le groupe en 2016 avec le mandat de développer entre autre le centre artistique Jameel Arts Centre à Dubaï, le nouveau et magnifique musée d’art contemporain gratuit et ouvert à tous, installé au bord de l’eau et derrière des jardins modernes et extraordinaires, face au Creek sur le tout neuf Jaddaf Waterfront. Antonia était auparavant Directrice d'Art Dubaï, et a beaucoup écrit sur l'art et le cinéma du Moyen-Orient. C’est enthousiasmant de l’écouter défendre la vision à la fois profondément locale et internationale du centre, un phare et un ciment de la vie communautaire.

 

Antonia carver

 

 

Lepetitjournal.com/dubai : Merci de nous recevoir : je sais que votre agenda est plus que plein !

 

Antonia Carver : C’est un plaisir : nous avons tout juste reçu précisément toute une délégation française pour un évènement au Jameel Arts Centre, et c’est toujours une joie de voir à quel point la communauté française est tant investie dans le monde de l’art contemporain, et dans la scène locale

 

Quelle-est votre histoire avec les Émirats ?

 

Je m’installe à Dubaï dès 2001, attirée par le Moyen Orient - à l’époque j’étais journaliste - et je l’avoue encore totalement naïve et pleine de clichés quant à la richesse culturelle des Émirats. Je ne suis plus repartie, ne m’imaginant pas pouvoir aujourd’hui vivre et travailler dans un pays et une ville qui me correspondent plus. J’ai rejoint Art Jameel en 2016, c’est-à-dire que j’ai commencé cette aventure “sur plans”  lorsque nous avons créé avec l’équipe l’entièreté des bâtiments. Mes premiers jours ici - et pendant un certain temps (rires) - j’allais travailler sur un chantier... Bien évidemment à créer un bâtiment de cette ampleur, sur un site totalement vierge, on apprend énormément. Non seulement parce qu’on a l’immense chance de faire construire en 3D un concept, une intention, et de modeler ce concept en temps réel, de faire en sorte que le bâtiment fini épouse organiquement le concept et l’idée d’origine, mais aussi parce que cela nous a permis une souplesse et une adaptabilité rares : chaque pièce a été pensée et construite pour correspondre le plus intimement possible avec sa fonction, avec son utilité finale. Et bâtir un musée dans ces conditions a été clairement un immense privilège.

 

Quelle-était donc l’intention de départ?

 

Tout simplement “de quoi les Émirats ont besoin?” Dans un pays qui cumule déjà des infrastructures d’une grande richesse, avec un marché et une scène - commerciale - d’art contemporain absolument vibrante et active à tout point de vue… Il nous a paru évident que la pièce manquante était un musée d’art contemporain qui allie à la fois l’ampleur de son ambition, à une gratuité nécessaire à une mission d’ordre pédagogique et sociale.

 

Quel public cherchez-vous à atteindre ?

 

Il s’agit de pousser l’art en dehors de ses retranchements, aller au-delà du cercle des usual suspects (des habitués, ndlr), et le Jameel Arts Centre apporte avec lui une vision forte des arts comme adhésif, ciment social. Nous avons désormais ajouté au centre une bibliothèque libre d’accès, riche de plus de 4’000 livres (il y en a même certains en français!). Non que Dubaï ait été privé de bibliothèque avant nous, bien au contraire, mais il s’agissait plutôt d’établissements universitaires, réservés à des étudiants ou des chercheurs. Notre bibliothèque est ouverte à tous, et c’est un exemple précis de comment nous nous insérons dans le tissu social de notre environnement en le resserrant et en l’enrichissant: de plus en plus de personnes viennent s’y retrouver, étudier, écrire, mais aussi simplement profiter d’un endroit calme et beau.

 

Le calme, la sérénité qui se dégage de tout le site est un autre point important à vos yeux, non?

 

Oui, le centre bénéficie d’une position centrale, proche du Métro, et même si proche de l’aéroport que nous avons vu un public croissant - sur lequel nous n’avions pas compté - passer par le centre entre deux escales, nous demander de poser leurs valises au vestiaire le temps de se relaxer et de profiter de la vue, des jardins, du bord de l’eau et bien sûr des expositions… Nous sommes aussi au centre d’un quartier et d’une communauté en pleine croissance, mais nous conservons cette aura magique d’oasis au cœur de la ville. Le fait d’être au bord de l’eau, le silence, la musique, la beauté de l’environnement, ce sentiment d’échapper au tohu-bohu de la ville tout en étant proche du centre y est pour beaucoup. Mais surtout le fait que nous regroupons une communauté autour d’une intention esthétique, culturelle et non commerciale, et de ce point de vue c’est une vraie réussite : nous avons doublé les chiffres qui étaient projetés au départ, la gratuité et l’ouverture du centre - au sens de son accessibilité - ont eu un impact fort sur la communauté immédiate (le quartier) mais aussi sur tout un panel de population habituellement intimidé ou indiffèrent face à l’art contemporain.

jameel art centre
View of second hand / Jameel Art Centre 

Comment y parvenez-vous ?

 

Et bien par exemple nous proposons quelque chose de nouveau chaque semaine, des ateliers et des activités pour les familles, mais aussi des évènements et le projet génial de nos “youth assembly” (les assemblées de la jeunesse - ndlr) ou nous avons eu par exemple ce groupe de 18-25 ans à qui nous avons donné les rênes du musée et qui sont devenus curateurs d’un évènement, sur lequel ils ont travaillé plus de 6 mois. Le résultat: 25 artistes invités et plus de 700 visiteurs ! Le genre de projet qui attire par capillarité les ados du quartier, nous devenons un “endroit cool” ou aller “traîner” avec ses amis (rires), ce qui est un de nos buts : devenir une destination en soi,  c’est aussi pour cela que nous travaillons sur le projet d’un restaurant qui verra le jour très bientôt, que nous encourageons les piqueniques, que nous avons ouvert une boutique sur laquelle nous nous sommes penchés avec sincérité et passion : nous y vendons des objets réalisés par des artistes exposés, des artisans de la région ou travaillant pour des ONG, et un petit détail que j’adore : de vraies cartes postales (d’artistes) que nous pouvons timbrer sur place et expédier pour vous !…  et puis nous travaillons aussi en plusieurs langues, en particulier je pense au travail de Hassan Khan en Anglais, Arabe et Ourdou, qui a eu un succès énorme….

 

Qu’est-ce que Dubaï apporte d’unique au Jameel Art Center?

 

J’ai foi en Dubaï, je sais que c’est  une ville qui vous donne les moyens de vos ambitions, et une ville tournée vers la jeunesse. Je travaille avec une équipe soudée et très égalitaire et nous sommes pour la plus part des “anciens” de Dubaï, tous animés par la volonté, le désir de lui rendre ce qu’elle nous a donné. Le fait que cette mégalopole soit aussi à ce point tournée vers l’avenir, le futur, qu’elle soit l’épitome d’un multiculturalisme vécu dans la tolérance. C’est exactement là où Jameel Arts Centre s’insère : un endroit où tous les habitants de Dubaï peuvent se retrouver facilement, et où l’art tient le rôle d’un “conversation starter” (ce qui va faire démarrer la conversation, ndlr), le ciment et l’aimant d’une communauté jeune, active et avide de culture. Ce que nous voulons transmettre c’est que l’art n’est pas quelque chose de purement décoratif, c’est une esthétique qui touche le cœur des gens, qui parle aux gens et qui les fait communiquer entre eux.

jameel art centre
Prabhakar Pachpute / Jameel Art Centre

 

Au-delà de sa mission sociale, le Jameel Arts Centre est aussi un centre de renommée internationale ?

 

Absolument: la volonté éducative et pédagogique du centre ne nous pousse en aucun cas à faire preuve de timidité ou de manquer d’ambition en ce qui concerne les expositions que nous mettons en œuvre. Il s’agit de faire exister les EAU sur la carte mondiale des grands musées contemporains, et je pense que nous sommes vraiment en bonne voie. Notre premier expo “Crude” qui tournait autour du pétrole symbolisait exactement ceci : une réflexion sur l’héritage organique et matériel... Ou encore l’exposition « Phantom Limb »  qui a eu une résonance internationale particulière et immédiate, en particulier en France ou le débat sur les restitutions et l’origine des œuvres a justement lieu.

 

Qu’est-ce qui fait que Dubaï, c’est chez vous aujourd’hui ?

 

Mes trois enfants sont nés ici, ils ont aussi grandi avec le Jameel Arts Centre : on est passé de « pffhhh je dois vraiment venir au boulot avec toi ?... » à «  je peux retrouver Pierre et Paul au Centre ? Il y a quoi ce weekend ? » (rires) Il est indéniable je suis extrêmement investie dans cette ville, c’est un environnement qui m’a toujours offert de nombreuses opportunités, m’a permis de réinventer les règles de mon travail, de repenser les choses que l’on croit acquises. L’implication du gouvernement aussi fait que l’esprit d’entreprise y est absolument fantastique, combiné avec le fait qu’énormément d’artistes de toute la région MENA y vivent et y travaillent. Vivre au cœur de tant d’effervescence fait que je m’y sens à ma place

 

Votre Dubaï c’est ?...

 

Le Creek. Là où j’ai habité à mes débuts et là ou je suis revenue. C’est vraiment un endroit que j’adore, le fait d’être proche d’une étendue d’eau, c’est magique cela me rappelle chaque jour d’où vient Dubaï, là où tout a commencé : là où la ville envoyait ses habitants à travers les mers et en accueillait d’autres, là où la nature est toujours présente et nous rappelle aussi la nature de la ville : construire sur du sable, la nature de son rapport à l’eau, si précieuse, et tout ce qu’elle a accompli.

 

Pour plus d'informations sur le Jameel Art Centre cliquez-ICI

 

Nous vous recommandons

2 Commentaire (s)Réagir
Commentaire avatar

Sabine Blanchard dim 24/11/2019 - 08:40

Mon endroit préféré, loin de l'agitation ! merci pour le reportage !

Répondre
Commentaire avatar

Marina dim 24/11/2019 - 08:23

Bravo à Marie-Jeanne Acquaviva qui nous propose chaque fois des interviews avec des personnages d’exception dont elle sait cueillir l’unicité aveva un vrai talent d’écrivain. Et nous montrer Dubaï en dehors des clichés

Répondre

Communauté

LIVRE

Retrouvez Emma Sawko pour une dédicace de son livre chez Comptoir 102

Bonne nouvelle pour les amateurs de cuisine végétale et sans gluten, Emma vous a concocté un magnifique livre « recettes vegan » avec une grande variété des recettes, celles qui ont fait la réputation

Que faire à Dubaï ?

CULTURE

Fête de la BD à l'Alliance Française 

Pour explorer la bande dessinée innovante, l’Alliance Française Dubai, en partenariat avec l’Institut Français, présente l’exposition « Machines à Bulles » du 5 novembre au 17 décembre. Sur tablettes,

Lifestyle

LIVRE

Retrouvez Emma Sawko pour une dédicace de son livre chez Comptoir 102

Bonne nouvelle pour les amateurs de cuisine végétale et sans gluten, Emma vous a concocté un magnifique livre « recettes vegan » avec une grande variété des recettes, celles qui ont fait la réputation